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24 août 2015 1 24 /08 /août /2015 20:01
Lu pour vous : Crime, châtiment et absolution en Centrafrique

 

 

L’AVIS DE L’EXPERT 

 

 

http://www.letemps.ch/  Pierre Hazan  Mardi 25 août 2015

 

En mai dernier s’est tenu un important forum à Bangui visant à extraire le pays d’une crise extrêmement violente. Fait étrange, des victimes ou proches de victimes ont pardonné à leurs bourreaux, alors qu’en même temps les participants ont souhaité que les chefs de milice soient poursuivis. Par Pierre Hazan, chef de projet de Justiceinfo.net et professeur associé à l’Université de Neuchâtel

 

 «Ni punir, ni pardonner.» Par son efficace clarté, la formule de l’essayiste d’origine allemande Hannah Arendt frappe et souligne l’impasse dans laquelle nombre de sociétés se trouvent: que faire des auteurs de crimes si terribles que le châtiment ne serait jamais proportionnel au mal qu’ils ont commis? Que faire face à ce qui paraît de l’ordre de l’impardonnable?

 

Difficile de ne pas souscrire à l’affirmation d’Hannah Arendt, mais c’est pour se trouver aussitôt confronté à un choix binaire – punir ou pardonner – aussi bien moralement que politiquement insatisfaisant, choix auquel les sociétés en transition ne peuvent pas se soustraire. Que l’on soit un adepte de Machiavel et de la realpolitik ou, au contraire, un fervent défenseur des droits de l’homme, la brutalité des faits ne peut être évacuée: des crimes de masse ont été commis souvent par des milliers, voire des dizaines de milliers de personnes, et le châtiment pénal ne concernera qu’une infime minorité de leurs auteurs. D’où le fait que de nombreux pays ont mis sur pied des politiques de pardon au nom de la «réconciliation» et de la recherche de «la paix et la sécurité».

 

Mais comment fonctionnent-elles ces politiques de pardon? A quelle transaction, à quelle contrepartie donnent-elles lieu? Le repentir est-il obligatoire? Comment s’articule le lien entre morale, politique et réconciliation? Entre le pardon individuel et le pardon collectif? Ce sont à ces questions que nous nous attacherons à travers l’examen de trois pays, la Centrafrique (ci-dessous), le Burundi et le Rwanda (à lire dans nos prochaines éditions).

 

Du 4 au 11 mai 2015 s’est tenu le Forum national de Bangui en Centrafrique. Il visait à extraire le pays d’une crise qui a plongé le pays dans un épouvantable bain de sang, les Nations unies n’hésitant pas à décrire un an plus tôt la situation comme «pré-génocidaire» dans un contexte d’effondrement de l’Etat. Aux terribles violences infligées par les milices Séléka qui se sont emparées du pouvoir en 2013 ont répondu, une année plus tard, celles égales sinon pires des milices anti-balaka, les premières s’en prenaient à la majorité chrétienne, les secondes à la minorité musulmane. Le point culminant de violence a été atteint en décembre 2013 quand des centaines de musulmans furent massacrés en quelques jours dans le ghetto dit du «Point kilomètre cinq» («PK5»).

 

C’est donc dans le contexte d’un Etat délétère, soutenu à bout de bras par la communauté internationale et par les forces armées des Nations unies, de l’Union européenne et des troupes françaises que s’est tenu le forum qui rassemblait les chefs de milice qui s’affrontaient il y a peu de temps encore, des victimes, des jeunes, des associations de femmes, des représentants de la société civile et des personnalités religieuses. Très rapidement, la question du pardon émerge en séance plénière et dans la commission dédiée aux questions de justice et de réconciliation. Prenant le micro, des responsables de milice s’excusent pour les crimes qu’ils ont commis. Aussitôt des hommes et des femmes accordent leur pardon, bien que leurs enfants ou d’autres membres de leur proche famille aient été assassinés et qu’eux-mêmes aient été victimes de violences. J’étais bien davantage intrigué par l’octroi du pardon si facilement, si généreusement donné par les victimes, que par le repentir des responsables des groupes armés.

 

Pour les seconds, leurs repentirs formulés en termes généraux étaient sans doute de l’ordre du pardon stratégique: peut-être voulaient-ils limiter ainsi le risque de poursuites, voire espérer se légitimer à nouveau aux yeux de leurs concitoyens dans la perspective de l’ouverture d’un nouveau chapitre de la vie politique centrafricaine. En revanche, le pardon des victimes était étonnant, d’autant que simultanément, à une écrasante majorité, l’assemblée décida de renoncer à toute amnistie pour les auteurs de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Une décision certes conforme au droit international, mais peu habituelle en République centrafricaine, où les amnisties étaient jusqu’ici la règle. En quelques mots qui sonnèrent comme un slogan dans la salle de l’Assemblée nationale de Bangui, une intervenante résuma le sentiment prédominant: «Oui au pardon, non à l’impunité!»

 

Dès lors, comment combiner dans le même temps l’octroi du pardon et la nécessité du châtiment? Comme dépasser cette contradiction? La réponse fut donnée par plusieurs intervenants, ainsi que par l’archevêque de Bangui, Monseigneur Dieudonné Nzapalainga. Elle fut on ne peut plus simple. Comme l’affirma une femme victime, «le pardon est une puissance qui libère».

 

Ainsi, nombre (mais de loin pas toutes) de victimes affirmèrent renoncer à faire elles-mêmes justice. Elles opéraient une disjonction entre la sphère privée et la sphère publique. D’une part, elles voulaient se libérer de la haine envers leur tortionnaire, dont elles pressentaient que celle-ci risquait d’emprisonner leur énergie dans une éternelle volonté de revanche, perdant ainsi la maîtrise de leur destin. Elles percevaient le pardon comme une étape quasi obligée d’une reconstruction psychologique. Si les victimes renonçaient volontairement à exercer une vengeance privée, elles demandaient par contre à l’Etat de sanctionner les auteurs de ces crimes.

 

C’est dire qu’en l’espèce le pardon n’oblitérait en aucune manière la nécessité du châtiment. Tout au contraire, dans le temps des travaux de la Commission justice et réconciliation, puis en réunion plénière du forum de Bangui, le pardon et le châtiment ont relevé de deux sphères clairement distinctes: la sphère privée où la victime peut – si elle le souhaite – pardonner, et la sphère publique, qui reste chargée de châtier les criminels. D’où le très large consensus qui s’est dégagé lors du Forum national de Bangui afin que les autorités centrafricaines continuent de collaborer avec la Cour pénale internationale (CPI), qu’elles mettent sur pied une Cour pénale spéciale pour sanctionner les chefs de milice qui échapperaient aux poursuites de la CPI, ainsi que pour reconstituer l’appareil judiciaire. Tout en acceptant par ailleurs la création d’une Commission vérité et réconciliation et de comités locaux de médiation.

 

L’exemple centrafricain témoigne de la disjonction radicale entre le pardon qui peut être accordé entre la famille de la victime (ou la victime elle-même) et l’auteur des crimes, et la nécessité que, par ailleurs, justice soit rendue par un tribunal national ou international. Dès lors, la forte formule d’Hannah Arendt évoquant des crimes si graves qu’on ne peut «ni les punir, ni les pardonner» se trouve renversée: ces crimes peuvent être à la fois punis et pardonnés.

 

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