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2 août 2016 2 02 /08 /août /2016 10:58
A la mémoire du regretté Michel LAGUERRE

 

 

 

Il y a exactement deux ans aujourd’hui que la Faculté des Sciences Juridiques et Politiques (FSJP) de l’Université de Bangui avait brutalement perdu l’un de ses enseignants, à savoir, le regretté Michel Laguerre. Pour des raisons que j’ignore encore, ses étudiants l’avaient surnommé « Ban ki Moun ». A l’occasion du deuxième anniversaire de sa disparition, les parents du défunt Laguerre m’ont demandé de lui rendre un hommage particulier cette année, en publiant l’oraison funèbre que j’avais prononcée lors de la cérémonie de ses obsèques sur le campus universitaire, oraison prononcée alors en ma qualité de Doyen intérimaire de la FSJP. En voici l’intégralité.

 

 

ORAISON DE L’ANCIEN DOYEN INTERIMAIRE DE LA FACULTE DES SCIENCES JURIDIQUES ET POLITIQUES DE L’UNIVERSITE DE BANGUI, A L’OCCASION DE LA CEREMONIE DES OBSEQUES DU REGRETTE MICHEL LAGUERRE (1956-2014).

 

  • Madame le Ministre de l’Education Nationale, de L’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique ;

-Monsieur le Ministre de la Jeunesse, des Sports, des Arts et de la Culture

-Monsieur le Conseiller à la Présidence de la République en matière des Arts et de la Culture ;

-Monsieur  le  Recteur de l’’Université de Bangui;

-Monsieur le Vice-Recteur ;

-Monsieur  le  Secrétaire  Général ;

-Chers Collègues  Doyens, Directeurs  d’Etablissements et  Instituts  de  Recherche ;

-Messieurs  les Directeurs des Services  centraux ;

-Mesdames et Messieurs les membres du corps académique;

-Distingués Invités en vos rangs, grades et qualités;

-Chers étudiantes et étudiants ;

Chers parents amis et connaissances ;

 

Depuis un certain temps, le décès des enseignants du supérieur se fait passer pour la chose la mieux partagée au niveau de l’Université de Bangui. Rien que pour cette unique année 2014,  sauf erreur de ma part, le cycle des décès a commencé d’abord par Faculté des Lettres et Sciences Humaines (FLSH) ; ensuite la Faculté des Sciences de la Santé (FACSS). S’en est suivi la Faculté des Sciences (FS) ; et aujourd’hui, c’est le tour de la Faculté des Sciences Juridiques et Politiques (FSJP). A observer attentivement le cycle de ces décès  par Faculté, d’aucuns pourraient légitimement s’inquiéter au jour d’aujourd’hui en ces termes : quel établissement de l’Université de Bangui serait prochainement concerné ?

 

Chacun de nous ne pouvant évidemment répondre à une telle question qui, de mon point de vue relève de l’eschatologie, il ne nous reste plus qu’à psalmodier quotidiennement le « De profondis ad te clamavi domine, Domine exodi voce meam » afin que le ciel puisse nous épargner globalement de ce cycle macabre. Implorons particulièrement le ciel pour la FSJP où la cadence du décès des enseignants et responsables pédagogiques est presque annuelle. Effrayé par le cycle annuel de décès à la FSJP, mon Professeur Emile NDJAPOU s’était exclamé avant-hier en entrant dans mon bureau en ces termes : « Tu vas nous enterrer tous, Doyen ! » Oui, Monsieur l’ancien Recteur NDJAPOU, pour reprendre les propos d’un ancien chef d’Etat français, « Vous avez tout à fait raison ! » Après avoir accompagné jusqu’au PK 12 la dépouille de mon regretté ami Paul Dembo en 2012, j’ai été dans les massif du Fouta Djalon, enterré en décembre 2013, notre regretté Doyen Ismaëla SY, dans son village natale de Télémélé, situé à environ 250 km de Conakry. Dans quelques instants, me voici derechef en train d’accompagner mon ami Michel Laguerre vers sa dernière demeure. Mais avant d’aller le porter en terre, permettez-moi de vous présenter succinctement le collègue Laguerre que nous pleurons aujourd’hui.

 

Né le 4 novembre 1956 à BEDORO dans la sous-préfecture de Paoua, M. Laguerre avait successivement fait ses études primaires à Bozoum et à Bossembélé. Ses études secondaires s’étaient également déroulées en deux phases : d’abord au collège de Fatima (de 1970 à 1974) et, ensuite au Lycée Jean-Bedel BOKASSA (de 1974 à 1977). Nanti de son Baccalauréat, il s’était inscrit à l’ancienne Faculté de Droit et des Sciences Economiques où il obtint une Licence en Droit public. Avec ce diplôme, il se rendra en France pour y poursuivre ses études supérieures. Au pays de nos anciens colonisateurs, il avait pu décrocher tour à tour :

 

-une Maitrise de Droit Public à l’Université de Paris XIII ;

-un diplôme spécialisé de l’Institut de Hautes Etudes Juridiques internationales à l’Université de Paris II (Panthéon-Assas) ;

-et un diplôme d’Etudes Approfondie (DEA) en Droit de l’Economie Internationale et de Développement à l’Université de Paris V (René DESCARTES).

 

De retour au pays, le défunt Laguerre avait été intégré dans le corps des enseignants du Supérieur en 2009. Vous aurez compris que, jusqu’à sa mort, le collègue Laguerre n’avait totalisé que cinq (5) années dans la fonction publique centrafricaine. Mais il s’agit de 5 ans de services bien rendus à la nation centrafricaine. Car, en dehors de multiples cours qu’il dispensait au sein de la FSJP, le défunt Laguerre intervenait aussi à la FLSH, à l’Ecole Nationale d’Administration et de Magistrature (ENAM), à l’Ecole Nationale des Arts (ENA, en face de l’ENAM), à la Faculté privée de WALOMBE et au sein de bien d’autres établissements privés. Avant d’être nommé l’an dernier Directeur de Cabinet au ministère des Arts et de la Culture, Monsieur Laguerre occupait le poste de Chef de Département de Capacité en Droit à la FSJP.

 

Au-delà de nos relations professionnelles, le regretté Laguerre était l’un de mes tous premiers amis à l’Université de Bangui. Ayant compris que je lui avais emboité le pas en quittant la France pour revenir me mettre au service de notre cher et beau pays, il avait manifesté très tôt une très grande sympathie envers ma modeste personne. Avec le défunt Paul DEMBO,  les gens avaient l’habitude de nous voir constamment ensemble dans un cercle composé non seulement de juristes, mais aussi des enseignants d’autres Facultés. Au début de notre amitié, les membres de ce Cercle hétéroclite se donnaient rendez-vous tantôt sous les Manguiers du Castor ou de Sica I, tantôt chez YOYO dans les environs du quartier Fouh, tantôt autour de la place Marabena, tantôt à Benz-Vie chez ou à côté de la Marocaine, tantôt au Stade 20 000 places. Plus récemment, les membres dudit Cercle ont fait la découverte de deux coins forts sympathiques : celui de la « Cave des Ambassadeurs de la paix » et un espace plus discret aux environs de la Nonciature apostolique dans le quartier Sango.  Nos retrouvailles à ces différents lieux étaient agrémentées non seulement par des débats forts animés sur les questions d’actualité politiques nationales et internationales, mais aussi par des histoires drôles, des taquineries et des blagues…

 

Madame et Messieurs les ministres,

 

Au chapitre de nos blagues, permettez-moi de porter à votre connaissance, les conclusions d’une excellente étude onomastique des membres du corps académique de l’Université de Bangui. Cette étude a été dirigée de main de maitre par les collègues Kennedy KETAFIO et NAMPKEAM. A l’instar des chercheurs de l’Ecole de Columbia et de l’Université de Michigan, ces collègues, après une enquête quantitative et qualitative sur le nom des membres du corps académiques de l’Université de Bangui, en sont arrivés à la conclusion que certains enseignants de l’Université de Bangui portaient des noms « cleptomaniques ». Ces noms se terminent généralement par le suffixe « NDJI » qui signifie en sango vol, au sens de voler un bien appartenant à autrui. Ainsi en est-il de DANZI[1], OUANDJI[2], SARANDJI[3] et OUATANDJI[4]. D’autres enseignants de l’Université de Bangui s’illustraient au contraire par des noms  pornographiques : c’est le cas notamment de KENGUETONA[5]. Quant au défunt Laguerre, il était rangé avec le jeune collègue Bruno TOZAI dans la catégorie des enseignants qui portaient des noms belliqueux.

 

Monsieur le Recteur et Monsieur le Vice-Recteur,

 

Toutes ces blagues étaient pour notre regretté Michel Laguerre et les autres membres de son Cercle, une façon de changer d’air, de nous évader des cours magistraux dispensés avec une certaine rigueur scientifique dans les amphithéâtres et autres salles de cours. Force est toutefois de souligner que si le défunt Laguerre portait un nom belliqueux, il était en réalité et pour moi qui fus son supérieur hiérarchique, le contraire de son nom (I). A compter du 2 août 2014, Monsieur Laguerre ne sera plus des nôtres. Mais les circonstances dans lesquelles il a trouvé la mort méritent quelques réflexions intempestives sur l’inquiétante situation des enseignants-chercheurs de l’Université de Bangui(II).

 

I/ Monsieur Laguerre était le contraire de son nom

 

Chers collègues Doyens,

 

Monsieur Laguerre était le contraire de son nom en ce qu’il incarnait la paix dans sa vie professionnelle. En effet, pour qu’il y ait une paix véritable en Centrafrique, chaque Centrafricain, à quelque niveau qu’il se trouve,  devrait tout simplement s’efforcer de respecter les règles qui organisent la vie en société. De son vivant, le défunt Laguerre était le prototype même de fonctionnaire respectueux de la règle de droit régissant la vie professionnelle des enseignants du supérieur, notamment la loi portant Statut général de la fonction publique centrafricaine. Pour paraphraser Georges Brassens, dont le défunt Laguerre aimait fredonner certaines  chansons, cela allait de soi[6], puisqu’il était lui-même titulaire du cours de « Droit de la fonction publique ». A ce titre, il ne pouvait guère s’affranchir des obligations déontologiques découlant de ladite loi, qu’il s’agisse des obligations déontologiques liées à la dignité de sa fonction ou à la morale professionnelle.

 

  1. Le respect des obligations déontologiques liées à sa fonction

 

Les obligations déontologiques liées à la fonction qu’occupait le défunt Laguerre sont consacrées à l’article 27 de la loi portant statut général de la fonction publique centrafricaine. Cet article dispose en effet  que : «  Tout fonctionnaire est tenu de fournir la prestation qui lui est demandée. Il doit faire preuve d’efficacité, de compétence de probité, de ponctualité, d’assiduité, de respect de la hiérarchie et de l’intérêt général. » De l’économie de cette disposition, il s’agit d’une part, de l’obligation de servir et, d’autre part, de l’obligation d’obéissance. Comme l’explique assez joliment M. Emmanuel Aubin, Maitre de conférences (HDR) de droit public à la Faculté de Droit de l’Université de Poitiers, l’obligation générale de servir implique l’exercice personnel, continu et désintéressé de la fonction[7]. Le fonctionnaire doit assurer effectivement et personnellement son service en respectant les horaires du travail afin d’assurer la continuité du service public. En ma qualité de supérieur hiérarchique du regretté Michel Laguerre, il ne m’a jamais été donné de constater une entorse faite par le défunt à l’obligation de servir. Il ne s’était jamais dérobé de ses fonctions. En guise d’illustration, quand bien même il fut nommé Directeur de Cabinet au ministère des Arts et de la Culture, il avait organisé son planning de manière à fournir les prestations que le décanat de la FSJP attendait de lui.

 

Si le regretté Laguerre était respectueux de l’obligation de servir, il savait aussi obéir aux ordres de ses supérieurs hiérarchiques. Cette obéissance se manifestait à travers sa constante disponibilité. En effet, en tant que Vice-Doyen, je lui avais proposé d’assurer le cours du « droit des collectivités territoriales » en lieu et place d’un collègue indisponible : le défunt Laguerre, avec une spontanéité légendaire, avait accepté d’assumer ce cours à la grande satisfaction des étudiants de Maitrise en Droit public, option « Administration Générale ». De même, lorsque le collègue Eugène DEMBA était mis en position de stage pour aller finaliser sa thèse de Doctorat en France, il n’y avait aucun spécialiste pour assurer le cours du « Droit de la propriété intellectuelle » en deuxième Année de Droit. Encore une fois, le défunt Laguerre s’était proposé de l’assurer. Dans la mesure où la préparation d’un cours nécessite un minimum de recherche bibliographique, je n’arrivais vraiment pas à cerner le secret du collègue Laguerre. Toujours est-il nécessaire de le souligner ici : notre regretté Michel Laguerre se rendait chaque fois disponible pour parer au plus urgent.

 

En dehors du respect des obligations déontologiques inhérentes à la dignité de sa fonction, le défunt Laguerre était également respectueux de celles liées à la morale professionnelle.

 

  1. Le respect de l’obligation déontologique liée à la morale professionnelle

 

Les obligations déontologiques liées à la morale professionnelle ont une multiple déclinaison. Je m’en tiendrais ici d’abord à l’obligation de neutralité, puis à l’obligation de moralité et de dignité.

 

L’obligation de neutralité est un principe de valeur constitutionnelle imposant aux fonctionnaires d’assurer le caractère neutre et laïc du service public. Cette obligation déontologique concerne principalement les enseignants qui se doivent d’adopter un comportement dicté uniquement par l’intérêt du service et non par des convictions politiques ou religieuses. Je laisserais de côté les convictions religieuses pour la simple raison que le défunt Laguerre n’en avait pas. En revanche, sachant qu’il était astreint à l’obligation de réserve dans l’exercice de ses fonctions, le regretté Michel Laguerre n’affirmait jamais ses convictions politiques sur le campus universitaire. C’est en surfant sur Internet que je me suis personnellement rendu compte qu’il était Vice-président d’un parti politique. En tant qu’ami, il ne m’a jamais mis au parfum de sa coloration politique.

 

Par ailleurs, le défunt Laguerre était fermement attaché à l’obligation de moralité et de dignité. Pour l’essentiel, ces deux obligations concernent davantage les comportements du fonctionnaire dans sa vie privée qui doit éviter tout ce qui serait de nature à compromettre la « dignité de la fonction publique »[8]. Des relations et des fréquentations douteuses ou des relations avec une étudiante ayant compromis l’autorité et la dignité de la fonction constituent autant de manquement à cette obligation de moralité. Par exemple, il est arrivé que certains enseignants manifestent une crise de jalousie tantôt en se rentrant dedans, tantôt en portant la main sur une étudiante : le défunt Laguerre ne s’était jamais exposé à ces manquements à l’obligation de moralité et de dignité. Cependant, comme tout bon juriste qui se respecte dans sa tenue, le défunt Laguerre avait non seulement une tenue vestimentaire exemplaire, mais se rendait régulièrement chez son coiffeur pour remettre selon l’expression consacrée, la « boule à zéro ». Il ne pouvait afficher un comportement de nature à compromettre une jurisprudence établie : celle de l’affaire Seckel jugée par le tribunal administratif d’Amiens, le 3 juin 1986. En l’espèce, ce tribunal avait jugé que manque à l’obligation de correction l’agent technique forestier qui se fait raser les cheveux en épargnant une mèche frontale et une touffe de cheveux dans la nuque. Dans la même veine, un gardien de la paix fait légalement l’objet de sanction disciplinaire infligée par le préfet puis le ministre de l’intérieur en raison de la longueur de ses cheveux (CE, 30 décembre 2009, Christian A, n°326604).

 

Au total le défunt Laguerre était un collaborateur agréable et surtout je puis l’affirmer, en paraphrasant un Premier Conseiller[9] au Tribunal administratif de Paris, il était très animé par le souci d’honorer son « engagement de servir dans la fonction publique » centrafricaine. Chers membres du corps académique, à compter du 2 août 2014, Monsieur Laguerre ne sera plus des nôtres ni à l’Université de Bangui, ni sous les Manguiers, ni au quartier Fouh, ni en face de l’école Benz-vie, ni au Stade 20 000 Places, ni à la Cave des Ambassadeurs de la paix. Certes, d’aucuns me diront, c’est la loi de la nature. Il faut simplement s’y résigner. Mais les circonstances dans lesquelles le collègue Laguerre et bien d’autres encore ont trouvé la mort invitent à réfléchir un instant sur l’inquiétante situation des enseignants-chercheurs de l’Université de Bangui.

 

II/ Quelques  réflexions intempestives sur l’inquiétante situation des enseignants-chercheurs de l’Université de Bangui

 

Madame et Messieurs les membres du corps académique, que faire après la disparition inattendue ce certains collègues, tels nos regrettés Paul Dembo et Michel Laguerre ? Les circonstances dans lesquelles ces collègues nous ont quittés ne nous invitent-elles point à revoir nos méthodes d’action ? Devrions-nous nous confiner chaque fois dans ce que le Professeur David Ruzié appelle une « expectative légitime » vis-à-vis d’un Etat non-providentiel qui, par-delà un abandon de ses enseignants-chercheurs (A), fait également montre d’une négligence caractérisée à leur égard (B) ?

 

  1. Un abandon des enseignants-chercheurs par un Etat non-providentiel

 

L’Etat non providentiel est le contraire de l’Etat-providence. Sous d’autres cieux, l’Etat providence a en effet supplanté depuis belle lurette l’Etat gendarme. Cet Etat providence qui organise la croissance et le plein emploi, est dominé par l’Exécutif. L’Etat providence est celui qui intervient activement dans les domaines économiques et sociales dans le but d’assurer un bien-être à ses concitoyens et de les protéger contre un certain nombre de risques liées à la vie en société.

 

 C’est en 1946 que l’Etat providence est né en France, avec l’instauration d’un système généralisé de sécurité sociale pour l’ensemble de la population. La Grande-Bretagne avait ouvert la voie avec le Plan Beveridge en 1942, posant les bases du Welfare State moderne, centralisé, unifié et assurant les citoyens contre l’ensemble des risques sociaux (maladie, décès, vieillesse, maternité, accidents de travail, chômage).

 

Depuis l’indépendance, on n’observe rien de tel en République Centrafricaine : les Centrafricains en général, et les enseignants du supérieur en particulier sont exposés aux risques sociaux. Faute de couverture sociale généralisée, une maladie bénigne peut parfois leur couter la vie.

 

Au-delà de l’inexistence d’un Etat providence en Centrafrique, l’Etat lui-même brille par une négligence caractérisée à l’égard de ses enseignants-chercheurs.

  1.  
  2. Une négligence caractérisée des enseignants-chercheurs par l’Etat centrafricain

Le décès tragique de certains enseignants-chercheurs prouve à quel point l’Etat centrafricain néglige ses fonctionnaires. Pourtant, si l’on peut faire un bilan du parcours scolaire et universitaire de nous qui avons été boursiers du Gouvernement centrafricain jusqu’à la fin de nos études, ce bilan révèlera que l’Etat centrafricain aura dépensé, par exemple pour la formation d’un Docteur en droit, environ treize million six cent quatre-vingt-quinze mille deux cent francs CFA (13 695 200 F CFA) répartis ainsi qu’il suit ;

 

- de la classe de sixième[10] en classe de Terminale : bourses d’études de 7200 x 3 trimestres x 7 années d’études = 151 200 F CFA

- de la Première en Troisième Année de Licence : bourses de 30 000 x 12 mois x 3 années d’études = 1 080 000 F CFA

-de la Maîtrise en Doctorat (en France) : 162200 x 12 mois x 6 années d’études + 800000 F CFA de billet d’avion aller-retour = 11 664 000 F CFA.

 

Curieusement, ayant investi autant de sommes pour former un haut cadre de son pays, l’Etat centrafricain l’abandonnera à son triste sort par la suite. Ainsi, intégré parmi les membres du corps académique de l’université de Bangui, un enseignant-chercheur ne bénéficie concrètement d’aucun système de sécurité sociale. En guise d’illustration, ayant attendu en vain sa prise en charge par l’Etat centrafricain, le défunt Paul Dembo s’était endetté pour son évacuation sanitaire au Maroc. Malheureusement, pendant tout le temps d’expectative du paiement de son titre au niveau du Trésor public, la maladie n’attendait pas. Si au moins les frais de vacation étaient versés régulièrement, il aurait dû faire diligence pour sa santé et peut-être avoir la vie sauve. A défaut du versement dans un délai raisonnable de ces frais de vacation, la maladie avait rongé le collègue Paul Dembo et il succombera par la suite, après avoir pris la résolution de contracter un prêt pour aller se soigner au Maroc. Chère étudiantes et étudiants, chers parents amis et connaissances, voilà la triste réalité de l’enseignant-chercheur à l’Université de Bangui. Pour non diligence dans le versement des frais de vacation, l’Etat centrafricain perd tout ce qu’il a investi pendant seize (16) ans pour former un docteur en droit. A la suite de Blaise pascal, on ne peut s’empêcher de lâcher l’exclamation suivante : quelle chimère est-ce donc l’Etat centrafricain ?

 

Messieurs du SYNAES, entendez Syndicat autonome des enseignants du supérieur, que faire pour améliorer notre condition de vie, notamment en matière de santé ?  En marge des grèves, n’est-il important de mettre urgemment sur pied une mutuelle des enseignants du supérieur ? Si nous disposions d’une mutuelle, nos collègues décédés tragiquement n’auraient-ils pas dû avoir la vie sauve ?

 

Mon cher Laguerre, à la suite du regretté Paul Dembo, c’est en l’absence d’une mutuelle au niveau de l’Université de Bangui que tu quittes brutalement ta concubine et tes deux enfants ; c’est en l’absence d’une telle mutuelle que tu quittes définitivement tes collègues et tes étudiants de la FSJP, en laissant derrière toi un vide abyssal difficile à combler dans l’immédiat. Pour terminer, mon cher Laguerre,  Jacques le Fataliste ne disait-il pas que tout ce qui nous arrive ici-bas est mentionné sur un grand rouleau en haut ? En tant que chrétien, j’achève donc mon oraison en te disant qu’on ne peut rien contre la volonté divine :

 

Vas en paix et que la terre de nos ancêtres te soit légère ! Adieu mon ami Laguerre !

 

Alexis N’DUI-YABELA

 

[1] Signifie littéralement en sango, la maison qui abrite des voleurs

[2] Signifie littéralement en sango celui qui a l’habitude de voler.

[3] Signifie littéralement en sango, celui qui a inventé le vol.

[4] Signifie littéralement en sango, un voleur professionnel.

[5] En sango et Gbaya, c’est un nom composé qui signifie littéralement la verge qui ne touche pas l’autre sexe.

[6] Voir G. Brassens dans la chanson intitulée, La Mauvaise réputation.

[7] Voir E. Aubin, L’essentiel du droit de la fonction publique, Paris, 5ème édition Gualino/lextensoéditions, 2010, p.118.

[8] Voir A. Camus, « La dignité de la fonction en droit de la fonction publique », in Revue française de droit administratif, Mai-juin 2015, pp.541-549.

[9] Voir L. Marthinet, « L’engagement de servir dans la fonction publique », in Actualités juridiques du droit administratif, N°23/2015, pp.1304-1311.

[10] Sous l’empire centrafricain, les  bourses étaient versées aux élèves de la Sixième en Terminale.

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