14/01/2013 à 18h:09 Par
Christophe Boisbouvier
Officiellement, Paris ne veut pas intervenir dans les affaires centrafricaines. Concrètement, les 580 soldats
français compliquent la tâche des rebelles.
« Près de un militaire par Français, c'est une protection exceptionnelle ! » fait remarquer un
diplomate en poste à Bangui. De fait, 580 soldats français veillent actuellement sur les quelque 800 expatriés encore présents dans la capitale centrafricaine. D'où l'inévitable question : à quoi
joue l'armée française ? « Si nous sommes présents, ce n'est pas pour protéger un régime, c'est pour protéger nos ressortissants et nos intérêts, et en aucune façon pour
intervenir dans les affaires intérieures d'un pays. Ce temps-là est terminé », a lancé François Hollande le 27 décembre.
Il reste que ce dispositif complique sérieusement la tâche des rebelles. 1 - La présence française à l'aéroport de Bangui
M'Poko rassure les pays voisins (Cameroun, Congo-Brazzaville, Gabon), qui, du coup, envoient chacun une compagnie en Centrafrique pour « s'interposer ». 2 - En
cas d'offensive rebelle sur Bangui, ces soldats français ne resteront pas qu'à l'aéroport. Ils tiendront les principaux axes de la capitale pour sécuriser l'évacuation des étrangers. Déjà en
1996, lors d'une mutinerie anti-Patassé, le chef des mutins, le capitaine Solé, avait lancé aux Français : « Laissez-nous un couloir pour aller
jusqu'à la présidence. » Sans succès.
Le sort des opposants
En février 2008, la décision de Nicolas Sarkozy de tenir le périmètre de l'aéroport de N'Djamena avait
bien aidé Idriss Déby Itno face à ses rebelles. Le scénario va-t-il se répéter à Bangui ? En fait, la différence de Hollande se situe
sur le terrain politique. Le lendemain de la bataille de N'Djamena, Sarkozy s'était totalement désintéressé du sort des trois opposants - dont Ibni Oumar Mahamat
Saleh - arrêtés par le pouvoir tchadien. Aujourd'hui, Hollande fait savoir au régime centrafricain qu'il est très préoccupé par la sécurité de l'opposition civile à
Bangui. Sans doute l'a-t-il dit très directement à François Bozizé le 31 décembre. Lors de cet entretien téléphonique d'une vingtaine de minutes, le président centrafricain
a répété qu'il ne serait pas candidat en 2016. C'est précisément ce que voulait entendre Hollande...
Centrafrique : Peut-on sauver le soldat Bozizé
14/01/2013 à 15h:48 Par
François Soudan JA
Menacé par une rébellion qui contrôle encore plus de la moitié du pays, le président centrafricain est en position délicate.
Sa chance : le Séléka est un attelage improbable. Retour sur les événements qui ont secoué le pays, depuis le 10 décembre.
(Cet article a été publié dans Jeune Afrique n°2713, daté du 6 au 12 janvier 2013, soit avant les pourparlers de paix de
Libreville, qui ont abouti à un accord entre la rébellion, l'opposition politique et le pouvoir centrafricain.
François Bozizé sera-t-il encore le président de la Centrafrique le 15 mars prochain, dixième
anniversaire de son accession au pouvoir ? On le sait tenace, physiquement courageux, avec une capacité de résilience frisant l'entêtement. On le sait aussi habile à diviser ses adversaires, à
souffler le chaud et le froid, le français et le sango, le nationalisme et l'angélisme, l'apostrophe et la contrition, absolument déterminé à ne pas se « laisser tondre
comme Patassé », dit-il, faisant
allusion à son prédécesseur, qu'il renversa en son absence. Mais cette fois, ce général de 66 ans a affaire à forte partie. Jamais depuis celle qu'il mena lui-même il y a dix ans une rébellion ne
s'était approchée si près de Bangui que le Séléka, dont les
avant-postes campent à une centaine de kilomètres de la capitale.
Rébellion hétéroclite, sans programme ni idéologie, déjà en proie aux querelles de chefs, mais bien armée, mobile, se
nourrissant sur la bête au fur et à mesure de son avancée - diamants à Bria, tonnes de sucre à Bambari, véhicules 4x4 partout où elle en trouve - et suffisamment intelligente pour dissimuler ses
rezzous derrière un écran de poudre aux yeux médiatique. Tout le contraire des forces loyalistes, en somme, qui ne sont jamais parvenues à faire rimer pillage avec efficacité.
Car c'est bien de cela qu'il s'agit, dans un pays oublié de Dieu où très rares sont les personnalités politiques à échapper
aux accusations, passées ou présentes, de corruption, d'incompétence et de tribalisme, au point que nul ou presque n'a de leçon de bonne gouvernance à dispenser aux autres. Une comédie
désespérante, une valse mortifère de postes, de pouvoir et surtout de prébendes. « Je cherche un homme », répétait Diogène en parcourant Athènes en plein jour
avec sa lanterne. « Je cherche un patriote honnête », dirait le même en arpentant ce pays où sans cesse l'Histoire se répète. En pire.
C'est la périphrase employée par François Bozizé lors de son message de voeux le 31 décembre au soir pour qualifier la résurgence d'un cauchemar qui
le hante depuis son accession au pouvoir : la rébellion. Attelage improbable de cinq mouvements politico-militaires dont deux sont des dissidences et deux des créations quasi ex nihilo inconnues
avant les récents événements, le Séléka (« alliance », en sango) n'est au départ qu'une plateforme revendicative des oubliés du programme de démobilisation des milices. Il recrute pour
l'essentiel au sein des ethnies goula et rounga du Nord-Est, proches des confins tchado-soudanais ouverts à tous les trafics, islamisées dans leur grande majorité et qui ont toujours évolué en
marge de la vie nationale.
Le Séléka, qui s'est donné pour chef un ancien fonctionnaire sexagénaire formé à Moscou, originaire de la Vakaga et ex-consul
à Nyala, dans le Sud-Darfour, Michel Djotodia (lequel
avait déjà participé à une rébellion fin 2006 avant de trouver refuge au Bénin), déclenche une offensive le 10 décembre par la prise de la localité de Ndélé. Ses exigences sont alors
purement pécuniaires. Ce n'est qu'après s'être emparés, une semaine plus tard, de la ville diamantifère de Bria, partiellement mise à sac au passage (tout comme le seront Kaga Bandoro et Bambari,
où l'unique sucrerie du pays a été scrupuleusement pillée), que les « généraux » rebelles autoproclamés vont durcir leurs revendications, menacer la capitale et envisager la chute du
président Bozizé.
Même si tout se joue sur un terrain qu'il ne connaît guère et sur lequel il n'a aucune prise, l'un des trois ou quatre
porte-parole de la rébellion en France, Éric Néris Massi, va, de par ses capacités d'expression médiatique, jouer un rôle dans cette radicalisation. Ancien ministre
d'Ange-Félix Patassé puis de François Bozizé avant de basculer lui aussi dans la rébellion, son beau-père Charles Massi a disparu début 2010
entre les mains des Faca (Forces armées centrafricaines) du côté de Bossembélé. Dire qu'il a un compte à régler avec le pouvoir est donc un euphémisme.
Panique à Bangui
Dès la chute de Ndélé, le
10 décembre, le général François Bozizé endosse le treillis et va lui-même inspecter ses troupes sur le
front de Bria. Le spectacle est pathétique : armement disparate, absence totale de motivation, équipement en lambeaux (beaucoup de soldats n'ont pas de chaussures), encadrement défaillant,
approvisionnement aléatoire, notamment en carburant. Une ambitieuse loi de programmation militaire avait certes prévu de faire passer les effectifs des Faca de 6 500 à 10 500 hommes en 2013,
mais le financement promis (notamment par la France) n'est jamais venu, et le peu d'argent disponible a été détourné.
De retour à Bangui, Bozizé écarte le chef d'état-major Guillaume
Lapo et place son fils Jean-Francis, 42 ans, ministre délégué à la Défense récemment promu général et ancien caporal-chef de l'armée française (il a notamment servi
au sein du 6e RPIMa à Sarajevo), à la tête des opérations. Objectif : tenir coûte que coûte le verrou de Bambari, le temps de faire venir armes et renforts de l'extérieur. Dans la capitale,
qui commence à se vider de ses expatriés, l'atmosphère s'alourdit brusquement le 23 décembre à l'annonce de la chute de Bambari. Des manifestants s'en prennent aux ambassades de France, des
États-Unis et du Tchad à qui ils reprochent de « lâcher » le soldat Bozizé ou, dans le cas d'Idriss Déby Itno, de s'en tenir
au strict minimum. Dans un discours enflammé en sango, au « kilomètre zéro », dans le centre de Bangui, François Bozizé, micro en main, en
appelle aux mânes de Barthélemy Boganda et des résistants de la guerre du Kongo Wara, la grande révolte anticolonialiste de la fin des années 1920. Un peu partout, des comités
d'autodéfense armés d'arcs, de flèches et de machettes surveillent les quartiers musulmans soupçonnés d'abriter la cinquième colonne des rebelles. On signale çà et là des bavures, voire des
enlèvements, ainsi que la traversée depuis Zongo de supplétifs venus de RD Congo et installés à la Villa Houphouët, au nord de Bangui.
Le président Bozizé, qui a de bonnes relations avec les
Sud-Africains depuis l'époque Thabo Mbeki (lequel lui avait fourni des spécialistes pour former sa sécurité
rapprochée), lance un SOS à Jacob Zuma, en quête d'armes, de conseillers militaires privés et de munitions. Il en cherche ailleurs, au Rwanda, en Ouganda, partout où une main se
tend et peu importe si c'est celle du diable. On craint alors le scénario du pire dans une ville où, à l'exception d'une poignée de fidèles dont son conseiller en communication, le Camerounais
Henri Pascal Bolanga, la plupart des ministres et collaborateurs du chef ont quitté leur domicile et se sont mis aux abris, téléphones coupés.
Les voisins montent au front
Réunis le 21 décembre à N'Djamena en présence de François Bozizé, les chefs d'État du Congo, du Gabon
et du Tchad ne cachent pas leur agacement. À leurs yeux, le président centrafricain est un personnage à la fois secret - « cet homme est un mystère, y compris pour lui-même
! » s'était exclamé le défunt Omar Bongo Ondimba après avoir examiné sa... signature - et têtu. « Il ne nous écoute pas, il ne bouge pas,
c'est difficile », confiait il y a peu Idriss Déby Itno.
Trop indépendant, François Bozizé ? Obstiné à coup sûr et capable depuis toujours de dissimuler ses
intentions, y compris à ses proches. Mais cette fois, il lui faut céder et promettre la tenue de négociations avec les rebelles, en échange d'un cessez-le-feu. Avait-il le choix ? Denis
Sassou Nguesso, le président congolais, qui fait office de médiateur incontournable sur ce dossier, vient en effet de lui refuser le gros-porteur Iliouchine qu'il sollicitait pour aller
chercher des hommes et du matériel à Kampala. « On ne peut à la fois négocier et contre-attaquer, lui a-t-il dit, tu dois t'asseoir et discuter. » Sage
recommandation.
Le problème est que de son côté le Séléka, qui n'a pas été associé au sommet de N'Djamena et qui compte dans ses rangs un
certain nombre de combattants venus du Tchad et du Soudan, n'en a cure. Après Bambari, il s'empare de Sibut et se rapproche de Damara, à deux heures de pick-up de Bangui. Son objectif est
désormais clair : faire tomber Bozizé, au risque d'ensanglanter une nouvelle fois la capitale, comme lors des mutineries et tentatives de putsch de 1996, 1997, 2001 et 2003. Une
telle perspective inquiète au plus haut point les chefs d'État de la région. Ils ne veulent pas qu'une rébellion certes militairement efficace mais peu fiable et acéphale, dont ils ne connaissent
pas les vrais leaders - si tant est qu'ils existent - fasse main basse sur le pouvoir.
La visite à Bangui, manifestement coordonnée avec l'Élysée, du président en exercice de l'Union africaine, le Béninois
Thomas Boni Yayi, au terme de laquelle un François Bozizé dos au mur concède la formation d'un gouvernement d'union nationale avec les rebelles et jure qu'il ne
se représentera pas en 2016, les conforte dans leurs appréhensions. Perdre la main au profit d'une solution « dictée » depuis Paris : et si cela faisait
jurisprudence ? Le brusque durcissement des voisins de la Centrafrique à l'encontre des rebelles, sommés de s'arrêter aux portes de Damara, ainsi que le renforcement des contingents tchadien,
camerounais, congolais et gabonais placés en interposition autour de Bangui ne s'explique pas autrement. Si les préventions à l'égard de l'insaisissable président Bozizé n'ont
pas varié, le risque de le voir chuter est considéré par ses voisins comme plus dommageable pour eux que son maintien.
Négocier, oui. Mais négocier quoi ?
Avant les pourparlers de Libreville, censés s'ouvrir vers le 10 janvier, tant le Séléka que l'opposition dite
démocratique - dont les leaders les plus connus sont l'ancien Premier ministre de Patassé Martin Ziguélé, Joseph Bendounga, Nicolas Tiangaye et
Jean-Jacques Demafouth, lesquels ont pris en marche le train d'une rébellion qui n'entend pas les voir tirer les marrons du feu à sa place - semblent s'être accordés sur une
exigence commune : le départ de François Bozizé et la mise en place d'un exécutif de transition. S'agit-il d'une posture maximaliste, donc négociable, ou d'une condition sine qua
non ? Dans le second cas, elle se heurtera sans nul doute au refus des chefs d'État de la région et bien sûr à la volonté de Bozizé de demeurer en place jusqu'au terme de son
mandat. Après avoir limogé le 2 janvier son propre fils Jean-Francis, qui manifestement n'a pas apprécié les critiques acerbes de son père à l'encontre d'une armée dont il
était le responsable, le président centrafricain a repris lui-même en main ce qui reste de ses troupes. Ceux qui le connaissent savent qu'il ne pense qu'à une seule chose : reconquérir la moitié
de son pays perdue en trois semaines. Toutefois, si le Séléka n'est pas, aux yeux de beaucoup de Centrafricains, l'armée de libération qu'elle prétend désormais être - ne serait-ce que par
la composition ethnique et religieuse de la plupart de ses membres -, le rapport des forces n'est pas, tout au moins pour l'instant, en faveur du chef de l'État. François
Bozizé le sait. Aussi compte-t-il sur le temps, avec lequel il est passé maître dans l'art de jouer, pour effriter la détermination des rebelles et être son meilleur allié.