Lu pour vous
https://www.ouest-france.fr Philippe CHAPLEAU 20/10/2019 à 17h00
Le Kremlin organise les 23 et 24 octobre son premier « sommet Russie-Afrique » doublé d’un grand forum économique. La Russie tente de surmonter un retard de trente ans sur un terrain occupé par les Occidentaux et la Chine.
En Afrique, Moscou veut passer à la vitesse supérieure, et ne plus se contenter de son image de vendeur de kalachnikov. C’est pourquoi Vladimir Poutine présidera la semaine prochaine son premier grand sommet africain.
C’est dans la cité balnéaire de Sotchi que les 23-24 octobre aura lieu ce premier « sommet Russie-Afrique ». Une trentaine de dirigeants y sont attendus. D’anciens « pays frères » communistes, comme l’Éthiopie ou l’Angola, figurent en bonne place, mais aussi des États où Moscou a récemment avancé ses pions, comme la Centrafrique ou des États d’Afrique de l’Ouest. Des pions avancés directement ou via des sociétés militaires privées comme le groupe Wagner…
Au programme du sommet russo-africain figurent des discussions politiques et économiques pour montrer que les Russes peuvent, comme la Chine ou l’Europe, être un partenaire fiable. « La Russie a beaucoup à offrir en termes de coopération mutuellement bénéfique pour les États africains », assure le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov.
Pour Charles Robertson, économiste principal de la banque d'investissements Renaissance Capital, « la Russie a un avantage compétitif, ses compétences dans les armes, dans les hydrocarbures, sont meilleures que celles de la Chine ». Et selon lui, Moscou n’arrive pas trop tard. « L’Afrique va continuer à croître, la croissance y sera la plus rapide du monde d’ici à 2030. Le gâteau grandit. »
Un agenda caché ?
La Russie peut-elle faire concurrence aux puissances occidentales dont la France ? Voire les supplanter ?
Actuellement, le poids russe reste marginal en Afrique. Ainsi, Arnaud Kalika, chercheur associé à l’Institut français des relations internationales (Ifri), juge « inexact » de parler actuellement d’une présence russe massive sur le continent (voir ici sa note d’avril 2019 pour l’Ifri sur Le grand retour de la Russie en Afrique ?).
Il y a, toutefois, un risque (ou une chance, tout dépend de la perspective choisie) de voir Moscou investir dans un continent qui constate un désengagement occidental et dont les populations témoignent régulièrement de leur désamour pour les ex-puissances coloniales. Selon une étude du Guardian, publiée en juin dernier, Moscou vise 13 pays africains où il espère étendre son influence. Il a déjà signé des accords de coopération militaire avec une vingtaine de pays.
« Il ne faut pas réduire tout ça à cette histoire de confrontation (avec l’Occident). Nous ne sommes pas l’Union soviétique, nous n’en avons ni l’ambition, ni les possibilités ou les ressources », note Evguéni Korendiassov, ex-ambassadeur, aujourd’hui membre de l’Institut des études africaines de Moscou.
Un avis partagé par Arnaud Dubien, le directeur de l’Observatoire franco-russe. « Si tout porte à croire que l’engagement de la Russie en Afrique est durable, son empreinte stratégique ne devrait plus augmenter de façon significative à l’avenir […]. La tonalité générale des articles publiés dans la presse occidentale sur le grand retour de la Russie en Afrique peut donner l’impression d’une marche triomphale. Il n’en est rien », estime-t-il dans une note du 10 octobre sur La Russie et l’Afrique : mythes et réalités, à lire :
LA RUSSIE ET L’AFRIQUE : MYTHES ET RÉALITÉS ARNAUD DUBIEN NOTE DE L’OBSERVATOIRE FRANCO-RUSSE NO19, OCTOBRE 2019
INTRODUCTION
Le 24 octobre se tiendra à Sotchi le premier sommet Russie-Afrique. Coprésidé par Vladimir Poutine et son homologue égyptien Abdel Fattah al-Sissi, il constituera le point d’orgue d’une séquence politico-économique particulièrement dense, jalonnée – entre autres – par un forum d’affaires (23 octobre), une conférence interparlementaire russo-africaine à la Douma d’État (3 juillet), ainsi que par l’assemblée annuelle de l’Afreximbank à Moscou (18-22 juin). Vladimir Poutine a en outre reçu, ces derniers mois, plusieurs chefs d’État africains1 , tandis que le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov et le représentant spécial de la Russie pour l’Afrique et le Moyen-Orient Mikhaïl Bogdanov multipliaient les contacts à tous niveaux avec des représentants de la plupart des pays du continent.
La politique africaine de la Russie est l’objet d’un intérêt relativement récent en France. Depuis la fin des années 1980 et le retrait soviétique impulsé par Mikhaïl Gorbatchev, l’Afrique était en effet devenue un « non sujet », sauf pour quelques rares spécialistes, certains acteurs économiques témoins des premières initiatives de Moscou et, bien entendu, pour les diplomates et les militaires en poste dans la région.
Ce n’est qu’au début de 2018, à l’occasion de l’arrivée à Bangui des premières livraisons d’armes russes et de dizaines de « conseillers » en provenance de Moscou, que les médias français découvrent le « grand retour » de la Russie en Afrique. Ce prisme centrafricain façonne puissamment les perceptions à Paris : l’implication russe serait un phénomène nouveau, faisant écho à l’affrontement Est-Ouest, et l’Afrique centrale constituerait le maillon décisif d’une grande stratégie à l’échelle du continent, où la Russie serait en passe de s’imposer comme un acteur majeur.
Le retour de la Russie en Afrique remonte en réalité au deuxième mandat de Vladimir Poutine (2004-2008). Il s’inscrit d’abord dans une logique de « diplomatie économique » et concerne des pays (Algérie, Libye, Angola, Namibie, Guinée...) dans lesquels l’Union soviétique avait investi d’importantes ressources entre la fin des années 1950 et la Perestroïka2. Moscou tente, avec des fortunes diverses, de mobiliser ses réseaux de l’époque de la « guerre froide » et de convertir d’anciennes affinités idéologiques en flux d’affaires. Dans un deuxième temps, la Russie cherche, au gré des opportunités et des événements, à élargir la géographie de ses intérêts à des États (Maroc, Nigéria, Afrique du Sud notamment) historiquement ancrés dans la sphère d’influence occidentale, à fort potentiel économique et pouvant servir de relais politiques dans les sous-régions du continent concernées voire au-delà.
Enfin, depuis 2014 et la crise des relations entre Moscou et l’Occident, la dimension sécuritaire de la politique russe en Afrique se renforce de façon visible, avec certains aspects nouveaux (déploiement de compagnies militaires privées, instauration de 1. Filipe Nyusi (Mozambique) le 23 août ; Denis Sassou-Nguesso (Congo) le 23 mai ; João Lourenço (Angola) le 4 avril ; Emmerson Mnangagwa (Zimbabwe) le 15 janvier. Vladimir Poutine a également eu un entretien avec le président sud-africain Cyril Ramaphosa le 28 juin, en marge du G20 d’Osaka au Japon. 2. Sur le sujet, lire notamment Matusevich, M. (2009), “Revisiting the Soviet Moment in Sub-Saharan Africa”, History Compass, 7(5), pp. 1259-1268.
Note de l’Observatoire franco-russe, no19, octobre 2019 www.obsfr.ru 5 coopérations entre services de renseignement locaux et les « structures de force » russes) nettement plus offensifs. Quelle est aujourd’hui l’ampleur de la présence russe en Afrique ? Quels y sont les véritables objectifs du Kremlin ? Peut-on parler d’une vision d’ensemble à l’échelle du continent ? Si tout porte à croire que l’engagement de la Russie en Afrique est durable, son empreinte stratégique ne devrait plus augmenter de façon significative à l’avenir. L’effet de rattrapage consécutif à l’effacement des années 1990 est largement épuisé et le développement des relations se heurte désormais à des contraintes structurelles fortes.
Vu de Moscou, le continent reste un théâtre périphérique – il figure d’ailleurs en dernier dans l’ordre des priorités régionales de la Russie dans le Concept de politique étrangère entériné en novembre 20163 –, assez mal connu, déjà investi par des acteurs occidentaux et asiatiques puissants, où la Russie commence à enregistrer des déconvenues qui illustrent la relative fragilité de ses positions.