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14 novembre 2017 2 14 /11 /novembre /2017 12:19
Lu pour vous : Antonio Guterres au chevet d’un monde déstabilisé

 

 

 

PORTRAIT

 

Antonio Guterres au chevet d’un monde déstabilisé

 

Le secrétaire général de l’ONU, en poste depuis janvier, a choisi la Centrafrique pour sa première visite à une mission de maintien de la paix, alors que le pays connaît un regain de violence.

 

Par Rémy Ourdan (Bangui, Bangassou, envoyé spécial)

 

 

LE MONDE Le 14.11.2017 à 10h42 • Mis à jour le 14.11.2017 à 11h42


C’est un poste prestigieux, avec ses moments de noblesse et ses missions impossibles : secrétaire général des Nations unies. L’élu s’engage à être au chevet de la planète dans ce qu’elle a de plus chaotique, de plus menaçant. C’est aussi un poste ingrat, le secrétaire général n’ayant que rarement la liberté et le pouvoir d’imposer les valeurs fondatrices des Nations unies.

 

Antonio Guterres est le neuvième à occuper le poste le plus prisé de la diplomatie internationale depuis 1945. Cet ancien premier ministre socialiste du Portugal (1995-2002) et haut-commissaire des Nations unies pour les réfugiés (2005-2015) a été, après le mandat très terne de son prédécesseur Ban Ki-moon et une campagne jugée convaincante, élu secrétaire général par les 193 Etats membres de l’ONU.

 

Renforcement de la Minusca

 

En poste depuis le 1er janvier, M. Guterres a choisi la Centrafrique – où Le Monde a été convié à l’accompagner du 24 au 27 octobre – pour son premier voyage sur une terre de conflit où des casques bleus sont déployés et pour célébrer la 70e « Journée des Nations unies ». Il y a plaidé pour le vote d’une résolution du Conseil de sécurité renforçant la force de l’ONU de 900 soldats supplémentaires à l’occasion du renouvellement annuel de son mandat, mercredi 15 novembre.

 

Il y a, pour un secrétaire général de l’ONU, deux types de guerres : celles dont les puissances mondiales et régionales se préoccupent tant que son influence sera forcément limitée (Israël-Palestine, Irak, Syrie…) et celles dont elles se préoccupent si peu qu’elles prient les services de l’ONU de veiller à ce qu’elles n’aient justement pas à s’en occuper un jour (Haïti, République démocratique du Congo, Soudan du Sud…). La Centrafrique appartient indéniablement à la seconde catégorie depuis le désengagement de la France et le retrait des soldats de l’opération « Sangaris » en octobre 2016. L’ancienne puissance coloniale y a mené sept interventions militaires depuis l’indépendance du pays en 1960.

 

Choisir la Centrafrique comme premier voyage n’était pas aisé de la part de M. Guterres, l’opération de l’ONU n’y étant guère couronnée de succès. La Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation en Centrafrique (Minusca) ne parvient pas à enrayer la guerre civile qui s’y déroule depuis cinq ans, les tueries connaissant même une recrudescence cette année. La force de l’ONU est par ailleurs touchée par des scandales à répétition, des contingents de casques bleus étant soupçonnés de prendre position, en raison de leur pays d’origine et de leur religion, pour ou contre les milices chrétiennes et musulmanes qui s’affrontent, d’autres étant accusés de viols ou de corruption. Plus généralement, la population accuse la Minusca d’inaction.

 

Maintien de la paix… sans paix

 

Antonio Guterres sort de l’avion blanc rustique, frappé du sigle « UN » et piloté par des Russes, sur le tarmac de l’aérodrome de Bangassou, dans le sud-est du pays. Des blindés sont déployés. Les hommes de la sécurité de l’ONU, venus de New York, ont troqué les revolvers qui les accompagnaient à Bangui pour des fusils automatiques. Au camp militaire de la Minusca, le secrétaire général dépose une gerbe sur le monument dédié aux casques bleus tués.

 

Puis le délégué aux droits de l’homme de la mission de l’ONU, Rosevel Pierre-Louis, parle au nom de tous : « Le sigle ONU ne signifie plus rien en termes de sécurité. Nous sommes des cibles pour les belligérants… Ma radio, là, est devenue ma meilleure amie, dit-il en montrant son talkie-walkie, sa seule défense en cas de danger. Mais, à chaque appel, j’ai peur. Peur de ce que je vais apprendre. Peur qu’un convoi ait encore été attaqué. »M. Guterres répond en parlant de « gratitude », d’« admiration » et de sa « fierté d’être le collègue » des gens de l’ONU déployés dans le monde.

 

Au-delà des mots qui réchauffent les cœurs, il ne se dérobe toutefois pas face au vrai problème : « Vous tentez de protéger des civils avec un mandat de maintien de la paix, sans que la paix existe. » Cet aveu est rare de la part d’un secrétaire général de l’ONU. Lorsqu’un contingent militaire est déployé sous chapitre VII avec un mandat d’« imposition de la paix », les soldats peuvent utiliser la force. Lorsqu’ils sont déployés, comme en Centrafrique, sous chapitre VI avec un mandat de « maintien de la paix », ils sont le plus souvent paralysés.

 

Quelle paix maintenir quand c’est encore la guerre ? Le mandat de « maintien de la paix » ne devrait-il pas être réservé à des après-guerres, une fois la paix signée et respectée, quand les armes se sont effectivement tues ? La liste est longue des missions de « maintien de la paix » envoyées là où il n’y a aucune paix à préserver et qui ont résulté en d’absurdes et tragiques impuissances, de la Bosnie au Rwanda hier, en Centrafrique et au Soudan du Sud aujourd’hui.

 

Antonio Guterres, conscient des étrangetés des mandats confiés à l’ONU, n’en reste pas moins prudent : « Il faut philosophiquement faire attention, veiller à ne pas trop engager les casques bleus dans des opérations de combat. D’ailleurs, les opérations d’imposition de la paix ne sont généralement pas menées par des casques bleus. » Dans ce cas, après le vote d’une résolution de l’ONU, ce sont plutôt des Etats ou des organisations militaires qui assurent le commandement d’une opération, avec des soldats à bérets verts et non bleus. Cela permet d’assumer qu’il s’agit d’une opération de guerre et de préserver l’image du casque bleu « soldat de la paix ».

 

« Il a une expérience des crises »

 

Antonio Guterres se plonge dans la complexité du conflit centrafricain. Il parle à tout le monde, pouvoir politique, dignitaires religieux, communautés de quartiers, réfugiés. Il brise les règles du protocole et s’avance vers les foules. Il pose des questions, il écoute. « Sa différence avec bon nombre de ses prédécesseurs, c’est qu’il est un politique et non un diplomate. Et il aime les gens, pense un conseiller de l’ONU. Avoir été un politique lui sert aussi quand il parle aux chefs d’Etat de leurs problèmes : il les comprend. »

 

Un autre responsable onusien acquiesce : « Il mêle un vrai sens politique et une expérience des crises acquise au Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Son engagement est vraiment sincère. » Dans son discours le jour de son élection, M. Guterres avait promis, outre de combattre tant les « terroristes » que les « populistes », de « servir les victimes des conflits et les plus vulnérables ».

 

A Bangui, dans ce pays actuellement le plus dangereux de la planète pour les humanitaires – avec encore douze morts en trois mois –, ces derniers ont aussi apprécié les premiers pas du secrétaire général en zone de guerre. « M. Guterres ne mâche pas ses mots envers ce qui ne fonctionne pas et il a un message fort envers les victimestémoigne Duccio Staderini, chef du Comité de coordination des ONG. Les humanitaires ont réagi très positivement à leur rencontre avec lui. Bon, il est vrai que nous sommes tellement désespérés ici que tout signe d’espoir est bon à prendre. »

 

Antonio Guterres livre, dix mois après avoir pris son poste de secrétaire général, ses premières impressions : « Ce qui me frappe, c’est l’imprévisibilité généralisée dans le monde et le climat d’impunité… On a vécu la guerre froide, puis l’époque de l’hyperpuissance américaine. Aujourd’hui, le monde n’est ni bipolaire ni unipolaire, et il n’est pas encore vraiment multipolaire : il est chaotique. Les gens font vraiment n’importe quoi. »

 

Le secrétaire général de l’ONU admet que son rôle peut être « très frustrant ». « La plupart du temps, je n’arrive pas à convaincre la communauté internationale de résoudre tel ou tel problème. Je n’ai pas les moyens de pression nécessaires », soupire-t-il en souriant. « Cela dit, c’est la nature du job. Le pouvoir, à l’ONU, c’est le Conseil de sécurité. Le secrétaire général n’est qu’un administrateur en chef qui met en œuvre les décisions du Conseil de sécurité. »

 

Le soupir redouble lorsqu’on évoque la guerre en Syrie ou les tensions entre la Corée du Nord et les Etats-Unis, des crises dans lesquelles l’ONU ne peut prétendre jouer quasiment aucun rôle du fait de l’implication des puissances mondiales. « De même, je ne crois pas que le Conseil de sécurité prendra une position claire sur le conflit en Birmanie. Or, à notre niveau, le dialogue est extrêmement difficile avec le pouvoir birman. » Un conseiller confie que « M. Guterres a été très touché par la crise des Rohingya ».

 

Pas de baguette magique

 

Devant des conseillers cette année, le secrétaire général a confié que « les pires dangers pour la planète sont le retour du nucléaire dans le discours politique, et donc dans la menace, et la déstabilisation du Moyen-Orient liée aux conflits en Irak, en Syrie et à l’opposition entre sunnites et chiites », selon les propos rapportés par un diplomate.

 

Parmi les missions actuelles de l’ONU, il s’est dit « très engagé pour l’opération G5 Sahel », une mission délicate menée par cinq pays (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad) où, aux côtés de l’opération militaire française « Barkhane », la lutte antiterroriste côtoie des engagements plus traditionnels en faveur de la stabilisation politique et du développement, et « très inquiet d’une prochaine guerre entre Israël et le Hezbollah au Liban, et donc inquiet pour la Finul », une force de l’ONU présente depuis 1978 à la frontière israélo-libanaise.

 

En Centrafrique, l’attitude vis-à-vis de l’ONU illustre parfaitement le paradoxe que vivent aussi ceux qui dirigent l’organisation. D’un côté « une frustration face à l’impuissance de la Minusca, qui peut aller jusqu’à la haine », note un observateur étranger, et de l’autre « la reconnaissance que l’ONU est incontournable et représente le seul espoir de parvenir un jour à une solution pacifique ». Entre l’ONU ou rien, entre une opération insatisfaisante et le chaos total, autant choisir l’ONU.

 

M. Guterres va donc porter un effort particulier pour tenter de résoudre cette guerre. Il l’a promis aux Centrafricains. Par ailleurs, c’est l’un de ces conflits à mi-chemin entre les guerres sur lesquelles les puissances du Conseil de sécurité gardent la haute main et celles pour lesquelles aucune condition pour une solution n’est réunie. Là, le secrétaire général veut voir « un espoir », peut-être même « une opportunité » après la proposition de dialogue du président Faustin-Archange Touadéra aux mouvements rebelles.

 

Peu à Bangui croient aux miracles. Et pourtant, pendant trois jours, ils ont voulu y croire, ou ont fait semblant. Le secrétaire général a été accueilli comme une sorte de pape de la diplomatie mondiale. Il a certes moins transporté les foules que François, il y a deux ans, mais son rôle aux Nations unies le crédite irrationnellement, aux yeux des plus désespérés, des espoirs les plus fous. Comme s’il pouvait changer le monde d’un coup de baguette magique. Lui sait qu’il n’en sera rien, mais, sur la Centrafrique, il semble se dire que rien ne lui interdit de tenter sa chance.


http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/11/14/antonio-guterres-au-chevet-d-un-monde-destabilise_5214525_3212.html#OIzUeUXt8uJUTry2.99

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Published by Centrafrique-Presse.com