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19 août 2013 1 19 /08 /août /2013 15:48

 

 

Reportage/Enquête

 

Par Blandin SONGUEL, Journaliste.

 

 

Privés d’accès aux antirétroviraux, officiellement en quantité insuffisante, des dizaines de milliers de personnes vivant avec le VIH (PVVIH), en quête d’une guérison miracle, prennent d’assaut les églises charismatiques et se christianisent.

 

Finalement, après plusieurs décennies de mensonges officiels, d’étouffement de la réalité, la dure vérité sur les antirétroviraux en Centrafrique s’est dressée en pic, comme le côté monstrueux de l’iceberg longtemps submergé par les flots. Du coup, le long espoir entretenu chez des dizaines de milliers de personnes infectées, d’être un jour l’objet d’une prise en charge gratuite en ARV, s’est rompu comme le cordon ombilical d’un fœtus. Et pour cause : la faible quantité des ARV commandés…

 

Le Comité national de lutte contre le Sida (CNLS), officiellement rattaché par Décret à la Présidence de la République, avait fini par avouer à demi-mot, devant la pression et l’exigence croissante des personnes éligibles aux ARV, qu’il ne disposait pas d’une quantité suffisante des médicaments pour assurer une prise en charge collective de tous les malades du Sida. Cette révélation terrible, après plusieurs mois d’attente et d’espérance vaine, Kader Toka Massri, actuellement membre d’une cellule de prière charismatique, l’avait reçue une année plutôt comme un coup de poignard dans le dos. Aujourd’hui âgé de 46 ans, il s’en souvient encore avec le même emportement dans la voix. Le crâne échevelé et le visage émacié, rongé certes par la maladie, il dénonce sans lasse l’irresponsabilité de l’Etat quant à la prise en charge effective des personnes vivant avec le VIH. « C’est un devoir de souveraineté de la part de l’Etat, d’assurer la prise en charge des malades atteintes du VIH. Malheureusement, personne au sommet de la République n’en fait une préoccupation. Abandonnés ainsi, nous nous résignons dans l’attente d’un salut divin, d’une guérison miracle de Dieu », avoue-t-il avec une ferme assurance, en montrant du doigt trois jeunes gens et une adolescente « délivrée », qui méditent  ensemble la bible sous un hangar transformé en temple de prière.

 

« N’allez pas demander à elle comment elle a été guérie de sa maladie. C’est un don gratuit de Dieu, annoncé par un message prophétique. Elle était arrivée ici sur une civière, maintenant elle se porte à merveille et elle vit heureuse, partagée entre ses activités religieuses et son petit commerce de légumes frais », explique le quadragénaire. Mais quand à savoir si un test de contrôle a été effectué pour confirmer la guérison effective de la jeune fille, Kader Toka Massri apparait réticent dans ses réponses : « Se faire dépister, c’est simplement douté de sa foi ».

 

Musulman pourtant de naissance, Kader Toka Massri s’est christianisé dans l’espoir d’être guéri de sa maladie. Il envisage surtout, en dépit de son âge avancé, de s’inscrire au Département des Sciences juridiques et prendre des cours de droit, quand la paix effective reviendra en Centrafrique. « Je veux devenir Avocat aux barreaux de Centrafrique et défendre toutes les personnes vivant avec le VIH, injustement maltraitées. Je crois qu’il y’a un délit grave : la non assistance à personne en danger. Le pays ne fait rien pour ses malades », dénonce-t-il de vive voix.

 

En effet, la contribution financière de l’Etat centrafricain pour couvrir l’immense besoin en ARV reste désagréablement faible. L’écart abyssal entre l’apport financier de la Banque mondiale, principal partenaire qui assure 95% des dépenses d’achat des antirétroviraux contre 5% seulement de l’Etat centrafricain, démontre à suffisance le manque de volonté des autorités républicaines de faire de la lutte contre le Sida une priorité nationale. « Même les fonds alloués dans le budget aux cellules de lutte contre le VIH/Sida, implantées dans chaque ministère pour sensibiliser les fonctionnaires et autres agents de l’Etat sur l’épidémie du Sida, ne sont jamais versés pour favoriser le travail desdites cellules », s’insurge Mlle Lilie, Point-Focal de lutte contre le VIH/SIDA au ministère des Affaires étrangères. 

 

Aujourd’hui, plus de 60.000 personnes éligibles aux antirétroviraux sont comptabilisées dans le registre du CNLS et du Réseau centrafricain des personnes vivant avec le VIH (RECAPEV). Malheureusement, suivant les statistiques officielles des prises en charge gratuites des malades, 15.000 PVVIH seulement ont accès aux ARV, faute de quantité suffisante disponible. « Et le comble, c’est que la prise en charge de ces 15.000 PVVIH se fait par cooptation. Au lieu de mentir tout le temps en parlant de rupture des produits, les personnes en charge du suivi des malades devraient dire la vérité, même dure, sur la quantité insuffisante des ARV », dénonce Monsieur Gilbert Grémalet, le Coordonnateur national du RECAPEV, avant d’extérioriser cette crainte : « Le grand danger aujourd’hui suspendu comme une épée de Damoclès sur la tête des personnes vivant avec le VIH en Centrafrique, c’est la peur de voir la Banque mondiale, principal donateur, prendre un jour la décision de suspendre son financement. Je vous assure…ce sera la catastrophe ! »

 

En effet, la crainte est perceptible chez tous les PVVIH. Même si la Banque mondiale vient d’annoncer une bonne nouvelle d’augmenter de deux milles le nombre des personnes à mettre sous ARV, pour atteindre 17.000 bénéficiaires d’ici 2014, « cela ne constitue qu’une goutte d’eau dans la mer, avec les 45.000 personnes éligibles qui attendent toujours d’être prises en charge », affirme Noëlla, une séropositive sous ARV

.

En dehors de Bangui où un semblant de calme s’est installé, la situation sanitaire des PVVIH en provinces s’annonce au jour le jour plus alarmante, avec l’équation sécuritaire visiblement insoluble. L’inexistence d’un couloir humanitaire d’urgence, afin de ravitailler en ARV disponibles les Formations sanitaires (FOSA) implantées dans chaque préfecture du pays, vient s’ajouter au drame. « Je vous affirme, loin d’être pessimiste sur cette question, la situation sanitaire des PVVIH sera catastrophique d’ici 2015. Le slogan de l’Organisation mondiale de la santé « zéro nouvelle infection à VIH, zéro nouveau décès lié au VIH, zéro discrimination et stigmatisation liée au VIH/SIDA d’ici 2015 » ne sera qu’une vue de l’esprit ; c’est le contraire qui va en effet se produire : « millier infection à VIH, millier décès liés au VIH, millier discrimination et stigmatisation liée au VIH d’ici 2015 », déplore le Coordonateur Gilbert Grémalet.

 

L’agression des éléments de Médecins sans frontières (MSF) lors des récents événements par des éléments incontrôlés de la coalition SELEKA complique en effet la donne. Le Docteur Marcel Massanga du Comité national de lutte contre le VIH/SIDA s’inquiète profondément du climat sécuritaire délétère en montrant du doigt un stock d’ARV dans son bureau du CNLS : « Nous avons peine à acheminer ces produits aux intéressés, avec cette situation sécuritaire préoccupante. Personne n’est aujourd’hui disposée à prendre le risque de s’aventurer à l’intérieur du pays, avec toutes les menaces pendantes, pour distribuer les ARV aux ayants droit. C’est écœurant d’assister ainsi passifs à un drame qui se dessine, sans rien faire pour des compatriotes en difficulté de santé ».

 

Toutes ces équations sécuritaires rendent effectivement impossible les opérations de ravitaillement des Formations sanitaires en ARV. « Avec ces atrocités militaires exercées partout par les rébellions, nombreuses PVVIH en provinces se sont terrées en brousse ; et toutes vont développer certainement des résistances par cause de traitement interrompu. Pour pallier à cela, il faudrait d’une offensive biologique avec des médicaments de 2e ligne, qui sont chers et rares déjà, pour les rétablir ; cependant les PVVIH de la 2e ligne vont passer à la 3e ligne et n’auront pas de produits à leur disposition. La catastrophe est donc prévisible, pour les personnes vivant avec le VIH dans nos provinces », explique le Coordonnateur du RECAPEV.

 

La campagne intensive de lutte contre le VIH/SIDA a réellement démarré en République centrafricaine en 2005, après la promulgation par le ministère de la Santé publique et de la Population des statistiques globales du taux de prévalence en VIH en République centrafricaine. Estimé à 16%, ce taux de prévalence a aussitôt placé le pays dans le contingent des Etats les plus touchés de la planète : 10e au rang mondial, 3e au rang du continent africain et premier dans la sous région d’Afrique centrale. Aujourd’hui, grâce aux énormes moyens financiers déployés par les bailleurs, ce qui a favorisé de vastes campagnes de sensibilisation des masses, le taux de prévalence en VIH/SIDA en Centrafrique a chuté vertigineusement et se stagne désormais à 4,5%.

 

Réfractaires au début durant deux décennies aux tests de dépistage du VIH/SIDA, les Centrafricains se sont peu à peu faits dépister lorsqu’ils ont compris que le Sida ne constitue plus une fatalité, qu’un patient mis sous ARV peut vivre des décennies et surtout faire des enfants saints. Malheureusement, cette volonté populaire de se faire dépister n’a toujours pas été suivie d’une volonté manifeste des autorités en charge de la santé publique, de mettre les moyens financiers conséquents pour assurer les soins des malades éligibles aux ARV.

 

Le profond regret c’est qu’avec la récente crise militaro-politique, qui a soumis le pays à un pillage et une destruction sans précédent, la situation sanitaire des personnes vivant avec le VIH en Centrafrique sera plus catastrophique. Quand on sait que les patients des hôpitaux centrafricains payent tout jusqu’aux toilettes (50F/passage), il y’a pire à craindre. « L’Etat centrafricain ne s’occupe jamais de ses malades ! » regrette M. Grémalet d’une voie fragilisée par l’émotion.

 

Par Blandin SONGUEL

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