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17 novembre 2009 2 17 /11 /novembre /2009 12:58





 Libération 16/11/2009 à 00h00 Par CHRISTIAN LOSSON envoyé spécial à Carnot et Berberati (République centrafricaine)

 Reportage

Tandis qu’à Rome soixante chefs d’Etat discutent sécurité alimentaire, la République centrafricaine subit depuis six mois une grave famine.

On peut lire ces mots sur le fronton de l’hôpital de Berberati, la deuxième ville de la République centrafricaine : «Je ne veux pas savoir qui tu es, ce que tu fais, ta race, ta religion, tu souffres et cela me suffit.» La souffrance, au-delà des cris et des pleurs, s’écrit ici en silence. Des regards perdus d’enfants hagards. Des tourments de mères résignées. Des chiffres sur des feuilles d’enregistrement. «Adèle, 7 mois, 1,7 kilo, rapport poids-taille inférieur à 70%…» Malnutrition aiguë. Des chiffres, Nadine, n’en livre aucun. Elle ignore jusqu’à son âge. «Pas plus de 17», selon un infirmier de l’unité thérapeutique nutritionnel, créée par Action contre la faim (ACF). De ses trois enfants (1 mois, 3 ans, et 4 ans), elle dit juste qu’elle doit «les laisser à la maison pour aller au champ». En rentrant, elle leur donne leur unique repas de la journée. Un peu de manioc. Et des feuilles pilées. Elle a manqué «quatre jours de travail», 500 francs CFA (80 centimes d’euros), pour les acheminer. Elle dit : «Vous allez les sauver ?»

La vie à Berberati ? Figée. Entre parenthèses du développement. Pour y parvenir, un jour et demi de routes cahoteuses et de pistes en latérite jalonnées de kodros, des cases en briques de terre cuite. Mais derrière les images d’une Afrique d’Epinal, la détresse vient frapper à notre voiture à chaque arrêt. «Aidez-moi, mon fils a la maladie de la famine», implore un vieillard. Voilà six mois que la crise de malnutrition a débuté. Un jeune médecin, Daniel Wea, débarquait à peine à Carnot, la troisième ville du pays, située à trois heures de piste de Berberati. «J’ai vite noté des signes de la maladie, raconte-t-il dans son bureau éclairé par un groupe électrogène. Décoloration de la peau et des cheveux, ballonnement abdominal et gonflement des membres et du visage.» Les enfants tombent par dizaines. Daniel Wea alerte alors les «autorités sanitaires». Rien… Il interpelle le ministre de l’Agriculture sur la crise alimentaire. Rien… Il lance un message à la radio nationale. «Le lendemain, 122 gosses faméliques submergeaient l’hôpital», raconte le médecin. Et le ministère de la Santé ne débourse qu’une aide de 3 000 euros.

Sorcellerie. «Une étude réalisée en juin avec Médecins sans frontièresévaluait le taux de malnutrition des enfants à 21% à Carnot, 7% à Berberati», rappelle Céline, nutritionniste à Action contre la faim. L’Organisation mondiale de la santé fixe le seuil d’urgence à 2%… On a alors beaucoup parlé de sorcellerie. Mais aussi «des petits poissons, les nguengue, ou des cubes Maggi, sourit l’abbé Hubert Tamambéré. Mais les racines du mal sont ailleurs». Le drame vient avant tout de la crise mondiale qui a fait basculer dans le chaos un Etat fantôme, déjà en proie à une pauvreté et à une insécurité alimentaire chroniques. «On paie aussi le prix de dix ans de troubles militaro-politiques, note Joël Parefa, le préfet de la région du Mambéré-Kadéï. Le drame, c’est le diamant et le bois. Les gens ont trop misé dessus et délaissé l’agriculture.» La demande de bois s’est effondrée de plus de 40%. Les sociétés forestières ont viré plus de la moitié de leur personnel. Un coup terrible après que l’Etat a décidé, l’an passé, de faire le ménage dans les bureaux d’achat de diamant. «La plupart ont fermé», raconte Abba, un négociateur. Or, ce business très pyramidal touchait la majorité de la population. «Un collecteur fait vivre 20 chefs de chantier, qui à leur tour font vivre 20 chercheurs de diamants», précise un Libanais. Et comme, en plus, le prix mondial a chuté, beaucoup se sont retrouvés sans rien.

Le plus désespérant est peut-être qu’il «existe une dépendance cruelle au manioc, rappelle Isaac, un nutritionniste d’ACF. Le tubercule, peu riche en vitamines, contient du cyanure qui peut en plus être très nocif quand il est mal lavé et mal préparé». Jean Dimasse le sait bien. Il anime une petite ONG qui tente de pousser les paysans à se regrouper, et à diversifier leur culture. Il rappelle combien la flambée des prix alimentaires de 2007 a laissé des séquelles et comment la crise économique a joué le rôle d’étincelle. «Quand les gens ont été virés du bois ou du diamant, ils ont regagné les champs, dit Jean Dimasse. Mais même si la terre est riche, il y a un manque de formation désarmant, pas un seul tracteur.» Il s’agace aussi de l’impact des subventions à l’exportation des pays riches : «Sur le marché, on trouve des oignons néerlandais moins cher que l’oignon local ou du Cameroun…»

«On souffre jusqu’à l’os». Comme si cela ne suffisait pas, la crise climatique s’est invitée. «Pour la première fois, il n’a quasi pas plu en mai-juin, qui est la période de semence, dit Jean Bosco Maïndo, directeur régional de l’Agence centrafricaine pour l’agriculture. On souffre jusqu’à l’os.»Il en veut à la FAO, l’agence onusienne pour l’alimentation et l’agriculture. Elle a bien reçu 10 millions de dollars en urgence, «mais on n’a toujours pas vu une semence arriver. Ni aucune assistance technique». Alors que le sommet mondial sur la sécurité alimentaire s’ouvre aujourd’hui à Rome, la République centrafricaine tient du cas d’école. La FAO dénonce, à raison, la chute de l’aide publique au développement des pays riches dédiée à l’agriculture (- 50% en vingt ans). Mais que fait-elle concrètement ? «Rien… C’est affligeant, raconte un humanitaire. On est pourtant prêt à les aider à développer de la veille et de la sécurité alimentaire.» La France ne brille guère. Derrière les plaidoyers pro domo sur la souveraineté alimentaire, «elle continue de distribuer de la nourriture plutôt que d’envoyer des formateurs», note un expert.

«à 150 par classe». Engluée dans la bureaucratie et la corruption, les salaires non payés des fonctionnaires et la mal gouvernance, la République centrafricaine compte les zones de non-développement. L’eau potable ? Moins de 30% de la population y a accès. «Il y a bien 4 000 pompes de forage, mais pas de pièces détachées de rechange», dit un ingénieur. L’énergie ? Record planétaire de non-électrification. Sauf groupe électrogène ou lampe à pétrole, le pays vit dans le noir. Les routes ? Pas plus de 450 kilomètres de chemins goudronnés sur un territoire grand comme la France et la Belgique. L’éducation ? «A Bangui, la capitale, les élèves du primaire qui peuvent payer les frais de scolarité se retrouvent à 150 par classe», se désole un instituteur de village. En province, les effectifs montent à 300 par classe. La santé ? Le sida est endémique (6% de la population serait touchée), et l’espérance de vie diminue de cinq mois chaque année depuis dix ans. «Pourtant, on a un potentiel unique, ici on peut tout faire pousser et notre terre est très riche en minerais», s’agace l’abbé, à Carnot.

En attendant un hypothétique essor, les victimes de la faim partent en silence. «Le plus dur, c’est la rechute, dit une aide-soignante. Savoir qu’un enfant remis sur pied reviendra en urgence un mois plus tard. De nouveau famélique.» Armés d’un bâton qui sert de toise, les visiteurs médicaux d’ACF arpentent les faubourgs des villes. Ils mesurent la circonférence des bras ; appuient trois secondes sur les pieds pour détecter des œdèmes, l’un des deux visages de la malnutrition : le kwashiorkhor. Bien sûr, les traitements ont évolué. Notamment grâce au Plumpy Nut, un sachet nutritionnel à base de pâte d’arachide. Les enfants de plus de 6 mois peuvent désormais rester chez eux avec une ration hebdomadaire. Les centres de nutrition sont moins engorgés. Les parents, eux, ne sont plus obligés de rester au chevet de leurs enfants et peuvent retourner travailler dans les champs.

«On sauve des vies», assure Céline d’ACF. Celle, peut-être de Roméo, 15 ans, 18 kilos. «Lorsqu’il est venu, on le transportait pour aller aux toilettes, dit Jean Bruno, animateur de l’hôpital. Il ne pouvait pas bouger.» Roméo trouve encore la force de sourire. Sa mère, elle, en est incapable. «C’est mon dernier enfant vivant, dit Rosalie. Quatre sont morts, les plus jeunes. Depuis que mon mari est au ciel, je n’ai qu’un cimetière dans la tête.» Elle a porté son fils sur 20 km. Après seize jours de soins, il pesait 16 kilos. Aujourd’hui, Roméo est en sursis. «S’il vit jusqu’à 20 ans, ce sera un petit miracle», assure une nutritionniste. Croire, s’accrocher à l’espoir dans cette ville peuplée d’églises de toutes confessions, tient plus que d’une religion : «C’est tout ce qui nous reste», dit une mère.

 

Malnutrition. Repères

16/11/2009 à 00h00

L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, créée en 1945 à Québec, regroupe 190 pays membres. Son objectif suprême est «d’aider à construire un monde libéré de la faim».


République centrafricaine. Fiche technique.


5,1%. C’est le taux de fécondité de la République centrafricaine.

Mais qui se double d’un taux de mortalité infantile de près de 20 %. Le nombre d’orphelins, principalement dus au sida, s’établit à 150 000 dans ce pays de 4,3 millions d’habitants.


«Le problème est tellement immense qu’on a l’impression que c’est une calamité contre laquelle on ne peut rien faire.»

 Olivier de Schutter rapporteur de l’ONU pour le droit à l’alimentation, commentant le chiffre historique d’un milliard d’habitants souffrant de la faim en 2009.


En grève de la faim


Le directeur général de la FAO, le Sénégalais Jacques Diouf, a effectué une grève de la faim samedi à Rome afin de «sensibiliser l’opinion publique» avant l’ouverture, aujourd’hui, d’un sommet sur «la sécurité alimentaire» qui doit rassembler une soixantaine de chefs d’Etat et de gouvernement dans la capitale italienne.

 

 

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