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7 décembre 2011 3 07 /12 /décembre /2011 00:27

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06 décembre 2011 | Par MEHDI MEDDEB Mediapart

De notre envoyé spécial à Kinshasa.

«Les Mundele, on va vous brûler !» A l'entrée de la rue où réside Etienne Tshisekedi, les « Blancs » ne sont pas les bienvenus. Ses « combattants », comme il les appelle, sont prêts à en découdre. Plusieurs centaines de ces jeunes ont déjà dressé des barrages en pierre pour éviter des incursions meurtrières. Leur héros, « Tshi Tshi », est le vainqueur. Ils en sont sûrs. A Kinshasa, la capitale est en effet acquise à cet opposant historique. « Vous devez raconter la vérité, crie un homme aux yeux injectés de sang. Tshisekedi a gagné mais ils trafiquent les résultats. » La foule nous entoure. Le ton est menaçant, les journalistes occidentaux sont assimilés à une communauté internationale perçue comme acquise au président sortant, Joseph Kabila.

C'est sous escorte de la police et de la garde rapprochée du principal adversaire du chef de l'Etat, que l'on approche de la maison du « Sphinx de Limete ». Les diplomates rendent visite à celui qui se dit certain de l'emporter. Les appels au calme se multiplient. Sous un porche à l'entrée, des voisins et des amis défilent. L'honorable Cheikh Djuma attend son tour. Ce cofondateur de l'UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social) connaît depuis trente ans le « camarade Etienne ».

« Je n'ai jamais douté de lui, raconte cet ancien militaire et ex-député. Il est irréprochable. Du temps de Mobutu, l'ancien président avait l'habitude de dire que Tshisekedi était son seul opposant. » Après avoir servi un temps le maréchal, l'ancien ministre tourne casaque. Et tombe dans l'opposition. Pour ne plus jamais la lâcher. Après avoir boycotté le scrutin de 2006, Tshisekedi s'est lancé dans la présidentielle il y a un an après son retour d'exil. Charismatique, « imprévisible » pour des diplomates européens, Tshisekedi jouit d'une aura inégalée dans la capitale.

« C'est un homme incorruptible, précise Cheikh Djuma. Avec lui, l'Etat de droit va pouvoir enfin être instauré. Car en dix ans de Kabila, les conditions de vie se sont dégradées. Vous connaissez beaucoup d'équipes de foot qui gardent un buteur qui ne marque pas depuis tant d'années ? Nous avons gagné. Le peuple va se soulever car il veut le changement, croit savoir celui qui fut aussi député. Si Kabila n'accepte pas sa défaite, nous le virerons comme Kadhafi. » Et pourtant beaucoup doutent d'un scénario type « Printemps arabe » en RDC, pays qui touche le fond d'après les indices de développement dressés par les Nations unies.

A quelques kilomètres de Limete, Matonge, un quartier très populaire aux routes défoncées, boueuses, « très chaud » la nuit avec sa flopée de terrasses où il fait bon siroter une bière, ou deux, entre amis. Ici on s'active pour sa survie. Les vendeurs de recharge « flash » de téléphones portables s'accumulent sur les bas-côtés. Un parasol, une table en plastique, et Sylvain, endormi, assommé par la chaleur. « Il n'y a pas de travail, explique-t-il. Les gens ont moins d'argent. Je suis révolté intérieurement car on nous vole notre victoire. Mais je ne sortirai pas dans les rues. La garde républicaine va tirer sur la foule. Ça va être un massacre. »

A deux enjambées de nids-de-poule, au salon de coiffure « Dieu agit », Wilson, 33 ans, coupe les cheveux pour 90.000 francs congolais par mois, soit cent dollars. « C'est trop peu d'argent. Depuis cinq ans, tout a augmenté. L'électricité a doublé, le pain pareil, le prix des œufs a triplé. J'arrive à peine à assurer la survie de ma famille. Je me sens humilié. »

Ce militant d'un autre parti de l'opposition, celui de Vital Kamerhé, a pourtant voté pour Tshisekedi. « C'est un homme droit qui incarne le changement, ajoute-t-il. Il a tout sacrifié depuis trente ans. Et il lui reste peu de temps. Alors qu'on lui laisse le pouvoir ! Chez vous, ça se fait l'alternance, et pourquoi pas chez nous. On se sent insultés quand la commission électorale annonce de faux résultats en faveur de Kabila. On a l'impression qu'on est des esclaves. On veut tout simplement la liberté, et on nous brime, ce n'est pas juste ! A quoi bon vivre ainsi, moi, je suis prêt à mourir. »

Le pouvoir incite les Congolais à rester cloîtrés chez eux

Un sentiment de ras-le-bol sur fond d'exaspération sociale se retrouve dans toutes les « cités », ces quartiers où se concentrent une majorité de Kinois. « La marmite est en train de bouillir, relève Riva (photo ci-dessus). Les gens en ont marre, c'est vrai, mais la survie est primordiale. » Marcel blanc, tresses fines, et chaîne en or, ce publicitaire s'apprête à prendre l'avion pour Bruxelles. « Il y a une réaction épidermique face à un pouvoir qui nous méprise. On encaisse, on encaisse, mais vous croyez que le peuple va regretter de foutre en l'air un tissu économique qui ne lui profite pas ? Mardi ça peut être l'étincelle. On a déjà réussi à faire fuir Mobutu, le prochain prendra le même chemin, mais pour combien de morts ? »

Les spéculations vont bon train sur les scénarios échafaudés pour ce mardi, date de l'annonce des résultats complets. Des affrontements paraissent inévitables tant les résultats partiels scandalisent ici. « Mais la guerre a déjà commencé, note Léon, chauffeur de taxi. La campagne électorale a été meurtrière. Des journalistes et des militants de l'UDPS ont été tués. Le jour du vote, plus de dix personnes sont mortes sous les balles. Pourquoi voudriez-vous que ça s'arrête ? Mais je ne sortirai pas dans les rues pour manifester, car on cherche ici. » Le « ici », c'est le ventre pointé du doigt par Léon.

« Kabila a échoué sur toute la ligne. Son père payait les fonctionnaires une centaine de dollars. Aujourd'hui, c'est deux fois moins. Les postiers ont été très longtemps en grève avec une banderole où était écrit 52 pour le nombre de mois d'arriérés. Vous imaginez, 52 mois sans être payé ? Pareil pour l'armée. Tout le monde ressent une profonde colère. »

À la sortie de Kinshasa, le sentiment de révolte est tout autant partagé. À Kindele, près du campus universitaire, Alain, enseignant, attablé à une terrasse, ressort une blague très en vogue à « Kin ». « Un enfant demande à son père de la nourriture. Le papa l'emmène alors sur le boulevard du 30-Juin, et lui dis : mange. » Cette artère monumentale bâtie par les Chinois est raillée par beaucoup, considérant que c'est la seule œuvre de Kabila. « Il ne connaît pas son peuple. Il nous bassine avec son programme des cinq chantiers, mais il n'y a que sur les infrastructures – et encore quelques routes seulement – dont il peut se vanter. L'éducation, la santé, la création d'emplois, tout ça c'est de l'esbroufe. Il nous traite de Salomon [expression congolaise pour des personnes en détresse squattant le salon d'un ami - ndlr]. Mais on en a marre. On ne s'en sort pas. »

Dans ce faubourg reculé aux collines très vertes, les éboulements de terrain sont légion en cette saison des pluies. Les murs craquellent, des pièces sont éventrées en leur milieu. La maison de Scotty sera « emportée dans deux ou trois ans ». « Kabila nous ignore, lui et sa clique ne font rien pour nous, s'insurge ce slammeur. Ses hommes ont distribué des billets pendant la campagne. Mais ils nous prennent pour quoi ? Des prostituées ? Et maintenant ils instillent la terreur. »

Face à une colère généralisée, dans un pays aux ressources géologiques scandaleusement confisquées, le pouvoir incite en effet les Congolais à rester cloîtrés chez eux. Pendant plusieurs jours, des textos menaçants, annonciateurs d'une catastrophe ont fait le tour de la capitale. Depuis avant-hier, plus aucun SMS ne passe. Officiellement pour mettre fin aux rumeurs et aux contre-annonces de résultats.

« D'abord les SMS, puis demain, tous les réseaux saturés, et très vite, le couvre-feu déjà en place à Mbuji-Mayi, s'alarme Riva. Ils feront tout pour mater la contestation populaire et nous étouffer. » En centre-ville, à la Gombe, où se concentrent les institutions et les ambassades, les militaires circulent en grand nombre. La nuit dans les « cités », des opposants seraient traqués. Le jour, les « Parlementaires debout » bruissent de toutes les rumeurs. Ces militants de l'opposition palabrent sur les dernières nouvelles au milieu d'une foule compacte.

Les informations les plus folles et fantaisistes comme l'entrée de mercenaires ougandais en route pour Kinshasa circulent très vite. Un climat de peur ou du moins de forte inquiétude accentuée par la présence de blindés, postés aux endroits stratégiques, comme devant la Cour suprême. « Voir autant de militaires, ça ne me rassure pas. Au lieu de nous protéger, ils nous tireront dessus comme chaque fois », persifle « Maman Thérèse », vendeuse dans le centre, à quelques mètres d'un policier, kalachnikov sur l'épaule. Dans l'attente de résultats prédisant la réélection de Kabila fils, la crainte d'un nouveau conflit s'accroît avec ce sentiment diffus que chacun se prépare au pire. Sans savoir à quoi il va ressembler cette fois-ci.

Au « Beach », le port de Kinshasa, les candidats au départ ne veulent pas prendre le risque d'affronter le pire, ou du moins une situation chaotique. Entre les changeurs de monnaie, les handicapés mendiant une pièce, et les journaliers occupés à décharger les ferrys, une foule impatiente attend derrière des barreaux. « L'insécurité règne ici, et ce n'est que le début, explique Fanny. J'ai très peur, mais je ne peux rien faire à part fuir. Ce pays est dirigé par des fous. Les dernières déclarations incendiaires dans les deux camps ne sont pas rassurantes. Nous sommes pris en otages. »

Comme cette jeune femme embourbée dans ses bagages, beaucoup attendent le prochain bateau pour Brazzaville, visible depuis la rive kinoise. « Bien sûr qu'on a peur, insiste ce consultant en téléphonie mobile. Chacun se proclame déjà vainqueur. Et comme très souvent en Afrique, ce genre de déclarations provoquent des conflits. » A côté, sa femme ivoirienne, Gladys, hoche la tête. « Moi, je n'ai pas peur. On part car l'entreprise de mon mari a imposé ses mesures de précaution. Mais chez moi, en Côte d'Ivoire, on a connu pire. Et on a survécu. » Et pourtant elle fuit. Comme des milliers de Congolais et d'expatriés, regardant depuis l'autre rive, le chaos arriver.

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