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11 août 2010 3 11 /08 /août /2010 18:01

 

 

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Reportage

Vincent Munié, Envoyé spécial pour Le Monde Magazine 7 août 2010

C'est le Far West. La latérite de la rue principale de Yelowa s'envole sous le vent de l'après-midi. Il fait très chaud. Quelques chèvres er­rent entre les maisons de terre rouge tandis que, depuis la terrasse de la mai­rie, un gendarme oublié là attend que sa journée s'écoule en écoutant du reggae. Une voiture est passée hier. La première depuis une semaine. C'était le 4 x 4 de la communauté d'élevage qui remontait depuis Carnot vers De Gaulle, le village du nord. Ensuite, le silence est revenu, partiellement rompu par les allers et venues des quelques mobylettes de la commune.

Le pick-up a laissé à Yelowa trois visiteurs de marque. Ils sont là, qui traversent la poussière de la ville en face de la mosquée. Avec leur accoutrement de bric et de broc, bonnet sibérien, lourde veste en velours, bottes de caoutchouc, chapeaux de brousse et gilet de photographe, ils ressemblent un peu aux Pieds Nickelés. Mais les trois hommes portent en bandoulière un arc, un carquois rempli de flèches et, à leur boutonnière, une médaille artisanale siglée : « Archer anti­zaraguinas ». C'est qu'ils sont chacun « général », à la tête d'une compagnie d'archers peuls. Car il ne faut pas s'y tromper: malgré l'ambiance, les arcs, les flèches, la température et la torpeur du lieu, Yelowa ne se trouve pas dans un western, mais en République centrafricaine, au croisement de l'oubli et de la pauvreté, de la savane et de la forêt équatoriale, où les villages portent encore le nom d'hommes politiques français, au fin fond d'une Afrique sans âge.

Ici, on ne fait pas de cinéma, la violence est bien réelle, la population le sait. Dans la région, les archers en sont devenus l'unique rempart. Si les trois généraux sont venus de­puis leurs villages éloignés à Yelowa, en pleine saison sèche, profitant d'un déplacement de circonstance, c'est que ce petit bourg perdu à 600 kilomètres de Bangui est un peu la « Mecque des archers ». Il y a vingt ans, c'est ici que des éleveurs peuls ont commencé à se défendre avec leurs flèches, sous l'autorité du jeune général Zamozi. Depuis, on vient consulter celui qui est devenu le «vieux ».

Dans la parcelle, cinq cases de pisé sont impeccablement posées autour de la cour. Une pour chacune des quatre femmes de Zamozi. Le général, lui, se tient assis devant la dernière maison, tandis que quelques-uns de ses vingt enfants jouent bruyamment sur la terre battue. Engoncé dans une épaisse vareuse, il arbore ostensiblement à la poitrine l'insigne des archers, dessiné à la main.

Il sourit en nous présentant ses hôtes: il y a là Adamou Noumoui, le plus impressionnant. Ses traits, secs lorsqu'ils se durcissent, lui donnent l'apparence d'un guerrier impitoyable. Il est le chef de la compagnie de Kella. «Lui, c'est l'avenir. C'est un jeune, mais un homme sans concession, entièrement dévoué à la « cause », explique Zamozi.              

« COURAGE, PAIX, ÉLEVAGE, CORAN »

A ses côtés, Mamouni Laolo. En réalité, Mamouni ne se définit pas comme général, mais comme sergent ou capitaine, selon son humeur. Quoi qu'il en soit, «son aptitude au combat est notoire, et il commande naturellement les hommes en opération .. ». Comme il n'existe COL que deux grades chez les archers - simple soldat ou général -, ses collègues le traitent d'égal à égal. Et puis le troisième, c'est Abdoulaye Ousmane, chef de la compagnie de Bouar. Il ressemble à l'un des frères Marx. Peut-être Chico. Mais il ne faut pas s'y fier: « C'est le meilleur tueur de buffles du pays. Un excellent chasseur"; le gouvernement le connaît et l'a souvent félicité ... Il a sauvé des troupeaux en­tiers, lorsqu'un buffle solitaire s'en prenait aux vaches. »

Les quatre hommes semblent bien se connaître et s'apprécier. Pour être dissémi­nées un peu partout dans la région, leurs compagnies d'archers mènent une lutte commune, tout entière baignée de la philosophie des Peuls: « Courage, paix, élevage, Coran ». Il leur est même arrivé de partir en opération ensemble. Mais quel combat peut-on mener avec des arcs et des flèches au cœur de l'Afrique d'aujourd'hui? Celui de la guerre des plus pauvres: celle des zaraguinas, les « coupeurs de routes ». Malgré cette simple appellation de brigands, depuis cinq ans, à eux seuls ils ont ensanglanté la République centrafricaine.

Dans les années 1980, le phénomène des zaraguinas est déjà connu. Il s'agit de petites bandes armées qui opèrent dans une large GR zone autour des frontières Tchad-Cameroun et le Centrafrique. Ces bandits de grand chemin - des nomades nigériens, tchadiens, camerounais ou centrafricains - errent entre les p frontières au gré des saisons et des transhumances pour s'attaquer sporadiquement aux c éleveurs peuls de la région.  

A partir de 1991, le phénomène s'accroît et à se radicalise. Désormais, en plus de voler des vaches, les zaraguinas s'en prennent aux populations. Viols, meurtres, embuscades, leur Il palette d'exactions s'étoffe. Le nord de la Centrafrique bascule alors pour des années dans la terreur. Aux confins d'un pays livré à lui-même, les coupeurs de routes prolifèrent. Leur violence, ciblée contre les M'bororos (les Peuls établis en Centrafrique), s'inscrit dans la vie quotidienne jusqu'à bouleverser l'économie de la région.

« Ils exigeaient des rançons exorbitantes en d échange de leurs otages, femmes et enfants, explique, depuis Bangui, Ousmane Shehou, secrétaire général de la Fédération nationale de l'élevage centrafricain (FNEC). Pour payer, les éleveurs s'empressaient de partir vendre leurs vaches au marché, où des acheteurs "informés" leur imposaient le prix le plus bas. Et puis des troupeaux entiers étaient volés ... Du coup, le cours s'est effondré, les vaches ne valaient plus rien. L'impact sur l'économie du pays a été considérable. » Il connaît bien l'histoire du général ! Zamozi : « Un jour de 1993, alors qu'il était aux champs, des zaraguinas ont attaqué Yelowa et ont enlevé sa sœur et deux de ses enfants. Lorsqu'il a appris ça, Zamozi a saisi son arc traditionnel et a suivi avec quelques bergers, les malfrats dans la brousse. Il les a attaqués au campement; avec ses flèches, en a tué beaucoup et a libéré sa famille ... »

Dix-sept ans plus tard, devant sa maison, le « général» est trop modeste pour répéter sa propre légende. Il sourit gentiment à l'évocation de ses faits d'armes. Pourtant, c'est comme cela que tout a commencé: «Apprenant la nouvelle, le président Patassé l’a convoqué à Bangui, l’a félicité et lui a ordonné de créer une troupe d'archers ... », ajoute Ousmane Shehou.

Un adoubement présidentiel confirmé par le prêt de deux pick-up pour le transport d'urgence des archers. Le général « tueur de buffles» semble fier en évoquant le cadeau du président de l'époque. Pourtant, ces deux voitures, depuis longtemps des épaves, restent encore à ce jour l'unique aide gouvernemen­tale conséquente accordée aux archers. Par la suite, devant l'exemple de Yelowa, les éleveurs (dans leur quasi-totalité des Peuls) décidèrent de prendre en main leur propre sécurité.

Il faut dire que les forces armées centrafri­caines, en plus de traîner une réputation détestable, ont toujours brillé par leur absence du territoire. Le gouvernement avait alors beau jeu de déléguer vaguement leur propre sécurité à quelques éleveurs qui, de toute façon, ne menaceraient jamais le pouvoir avec leurs flèches traditionnelles. Et puis, au fond, il n'y avait là rien de nouveau: les gardiens de troupeaux avaient toujours utilisé des arcs pour défendre leurs vaches des prédateurs de la savane. Cette fois, leurs nouvelles cibles seraient des hommes, ces coupeurs de routes qui faisaient tant de mal à leur communauté. Vers 1998, une trentaine de « compagnies» d'autodéfense se constituèrent spontanément dans le nord du pays. Sans grande concertation, leur organisation restait anarchique et, surtout, l'absence de moyens les réduisait à protéger de petits territoires. Néanmoins, au début des années 2000, une certaine accalmie apparut sans gue personne ne puisse vraiment affirmer qui, des archers ou d'une éphémère nouvelle donne nationale, avait refoulé les bandes de zaraguinas vers le Cameroun voisin.

Puis le pays retomba dans la guerre, la vraie. En mars 2003, à l'issue d'un second coup d'Etat, François Bozizé chassa Ange-Félix Patassé du pouvoir, appuyé par son armée de « libérateurs » tchadiens. Dès l'année suivante, une partie de ces soldats se dissémina dans le nord du pays avec armes et, pour tout bagage, l'attente de leur solde. En se mêlant aux bandes de zaraguinas en pleine recrudes­cence, ces ex-« libérateurs » augmentèrent un peu plus encore la confusion autour de Bouar et Paoua. « La situation était terrible. On ne pou­vait plus circuler, ils kidnappaient, tuaient sans cesse, demandaient des rançons impossibles et, surtout, surtout, ils attaquaient directement les villages ... », se souvient Zamozi.

Pour toute réponse, le gouvernement livra la région à ses redoutables « GP », la garde présidentielle, unité d'élite des forces armées centrafricaines. Les exactions redoublèrent. Car, désormais, à la peur des zaraguinas, s'ajoutait la terreur des « bérets verts ». Pour rajouter à l'imbroglio, les GP usaient de la confusion entre leur action de police contre les zaraguinas et la guerre menée contre l’APRD (Armée populaire pour la restauration de la démocratie), rébellion active dans la zone. Une crise humanitaire d'ampleur se développa dans l'indifférence du monde: en 2003, 150 000 réfugiés avaient fui au Tchad et au Cameroun, 138 000 autres, simples déplacés, s'agglutinaient près des quelques grandes villes dans l'attente d'une hypothétique sécurisation des campagnes.

AMULETTES EN BANDOULIÈRE

Dans ce contexte, les archers tentaient tant bien que mal de protéger leurs villages. Utilisant leur connaissance du terrain, ils réussirent quelques opérations d'éclat, pourchassant des groupes de zaraguinas jusqu'à leur campement pour les attaquer et récupérer leurs biens. « Il y a eu des opérations communes avec l'armée. Elle nous utilisait comme éclaireurs. Mais souvent, au combat, les soldats fuyaient et c'est nous qui devions nous battre. » Devant Zamozi, les généraux approuvent avec fierté. « La force des archers repose sur l'arc, la vitesse de déplacement dans la brousse et sur­tout sur le blindage. »

La case du général est envahie d'un épais brouillard de fumée. Un petit feu crépite devant sa paillasse. Dans un faitout mijote une mixture noirâtre. Devant les flammes qu'il attise tout le monde tousse. Zamozi, lui, sourit en se martelant la poitrine: « Oui, nous sommes blindés! » Puis il ouvre son épaisse vareuse pour nous montrer: à même le corps, le général porte en bandoulière un fatras de ceintures, lanières et multiples pochettes de cuir. « Voilà pourquoi nous sommes meilleurs au com­ba0 c'est grâce à notre médecine traditionnelle. »

Il ouvre l'une des petites pochettes. Elle renferme un ensemble d'amulettes garnies d'une matière graisseuse indéfinissable. « Dans chaque groupe d'archers, c'est le général qui prépare la médecine traditionnelle. C'est pour voir les recettes de Zamozi que nous sommes ve­nus à Yelowa. Avec le blindage, pendant l'assaut;, il ne peut rien nous arriver, les balles nous glissent dessus ... » On aimerait le croire, Adamou, mais lorsqu'on lui fait remarquer qu'il y eut déjà des archers tués au combat, il concède: «Ah ... là, ce n'est pas pareil : c’est le destin ... »

Enfin, Zamozi extirpe de sa marmite une étrange matière gélatineuse. Chacun des généraux en badigeonne tour à tour ses attributs et la pointe des flèches. « Un poison mortel ... Il suffit d'être touché pour mourir. » C'est qu'ils en revendiquent, des morts, les archers. A les croire, chacune de leurs sorties fut victorieuse et impitoyable. Pour preuve: cette photo célèbre de 2007 prise sur la place de Bouar, où des combattants exhibent la tête coupée de quatre zaraguinas ...

GUERRE SANS FRONT

En fait, il n'existe pas de données précises sur les actions menées par les Peuls. On en est réduit aux simples récits de leurs exploits, qui s'entrecroisent ou se contredisent parfois. Au gré des discussions, une chose apparaît pourtant: le prestige des archers est très important parmi la population. Et puis, surtout, la région est redevenue calme depuis plusieurs mois. Les observateurs internationaux le confirment: « Indéniablement la situation a évolué. Il faut attendre la saison sèche [de novembre à avril] pour vraiment l'affirmer, mais il semble que le Nord-Ouest soit redevenu plus sûr. Il est difficile de dire quel mécanisme a découragé les coupeurs de routes, mais avec la sécurité les déplacés et réfugiés pourront revenir chez eux. Les mois à venir nous le diront… » nous affirme un cadre de l'ONU en poste à Bangui.

De fait, dans une guerre sans front, faite d'embuscades, d'attaques éclairs et de rapts, rythmée par les saisons, sèches et humides, objet de rumeurs non vérifiées, il est bien difficile de cerner l'impact réel des compagnies anti-zaraguinas. Le retour des déplacés devient alors la seule mesure objective de la situation. « Les archers ont sécurisé la région. Ce sont eux qui  avec leurs actions de représailles et leur surveillance des villages et des troupeaux, ont réduit l'activité des coupeurs de routes ... » Au moins, Aladi Souadibou, maire de la communauté d'élevage de Bouar, est péremptoire.

Son collègue de la FNEC Ousmane Shehou ajoute: «La République centrafricaine est un pays d' d'élevage. En 1990, il y avait 4 millions de vaches. Avec la terreur des zaraguinas, le chiffre est tombé à 2,3 millions. Il remonte en ce moment à 2,7 millions. Grâce aux archers. Les éleveurs sont tous des M'bororos, il est logique que ce soit eux qui protègent les troupeaux ... » Ce faisant, Ousmane Shehou relève une autre facette de l'activité des cf. archers: les compagnies défendent aussi  l'identité peule, face aux autres ethnies nationales, en particulier les Gbayas. Car, en République centrafricaine, l'argument ethnique est le- sous-jacent, on dirait « en sommeil ». Si les gens vivent ensemble, ils s'identifient souvent suivant leur origine. Dans une situation de crise, les groupes ont vite fait de resserrer des liens, parfois combattants.

Mais comment une nation peut-elle abandonner ses tâches de police à une milice d'autodéfense, communautaire, fût-elle seulement armée de flèche Tout simplement car ici, hormis dans les villes, l'Etat n'existe pas. Alors, au milieu d'immenses zones de non­droit, où les incursions de l'armée sont aussi redoutées que celles des rebelles et des bandits de toute engeance, l'autodéfense devient une nécessité. Pourtant, même dans une le guerre sans moyens, les flèches seules ne peuvent suffire. Ousmane Shehou le sait: «Nous espérons maintenant que le gouvernement va donner des moyens aux compagnies, par exemple, des voitures, et les dédommager, puisque les archers ont au moins sa reconnaissance ... »

Mais quelle reconnaissance? Car pour ajouter à la confusion, Elie Ouéfio, qui fut ministre de l'intérieur jusqu'en avril, affirmait: «Les compagnies d'archers sont des petits groupes d'autodéfense apparus spontanément. Mon gouvernement ne les reconnaît pas. Aucune tâche de police ne leur a été confiée. Ils devraient d'ailleurs être intégrés au processus DDR (désarmement. démobilisation, réintégration) mis en œuvre avant les élections ... » On le voit, dans un pays au fonctionnement parfois ubuesque, les archers exercent dans une espèce d'univers juridique flou, où l'Etat tolère voire bénéficie de leur action, sans la reconnaître, ce qui consacrerait son impuissance à administrer le territoire national.

Comme toute visite officielle l'exige, le séjour de nos trois généraux à Yelowane peut s'achever sans une démonstration de la compagnie locale. Dans la rue principale, ils sont soudain tous là autour de Zamozi, leur général, sans que l'on puisse vraiment savoir à quel signal ils ont réagi. Une trentaine d'archers prêts. Au combat, petite armée mexicaine où chacun s'accoutre au mieux pour porter le « blindage» au plus près du corps. En majorité de jeunes hommes, et deux ou trois vieillards.

La valeur militaire de ces derniers inquiète un peu, mais Zamozi affirme que leur expérience fait la différence. « Laforce des archers, c'est la mobilité et la connaissance du terrain.» Admettons. Un cri en foulfouldé et voici la colonne serpentant au petit trot entre les cases du village pour s'avancer dans la savane. C'est un peu la pagaille. Zamozi se tient dans le groupe mais, rapidement, c'est Laolo qui donne des ordres. Ce ne sont pas ses hommes, mais cela est plus fort que lui: il doit commander. « Ça ne fait rien, la stratégie est la même », reconnaît Zamozi avec le sourire. Une « stratégie» réduite à sa plus simple expression: s'avancer dans les hautes herbes en courant, l'arc pointé vers l'avant, une flèche engagée. Cerner sans trop se dissimuler l'endroit voulu, puis à l'ordre donné, y décocher une volée.

UN AIMABLE PETIT QUINQUAGÉNAIRE

La portée des flèches est relativement limitée jusqu'à 30 mètres tout au plus. Mais sur­tout leur précision est assez aléatoire. Il faut dire que loin de la sophistication des arcs olym­piques ou de l'arc à poulie, l'arme des archers reste d'une simplicité néolithique. En réalité, pour expliquer leurs victoires face à des hommes équipés de kalachnikovs, il n'y a que la surprise. Ce que Zamozi reconnaît. « La technique, c'est de venir les surprendre au campement, quand ils se reposent ... » Alors qu'il se dissimule derrière un buisson, l'archer posté derrière lui casse son arme. « C'est normal, il a été puni car il ne faut jamais armer son arc derrière le chef.. » Laolo ne cherche pas à expliquer plus que ça cette règle immanente, sanctionnée par on ne  sait quel trait des forces spirituelles qui ser­vent de moteur aux archers. Car leur mission s'inscrit dans la tradition de leur communauté et répond aux croyances qui les protègent de tout temps: « Ici, les archers sont tous des éleveurs ou des bergers. S'ils s'engagent dans les compagnies, c'est pour protéger les leurs, comme nos parents l'auraient fait. » Un engage­ment qui n'a certes rien à voir avec les rigueurs de la vie de soldat. Sans casernement, les archers sont libres de participer ou non aux activités du groupe, même si les généraux tentent tant bien que mal d'organiser des tours de patrouille ou l'accompagnement des troupeaux en transhumance. Mais les hommes risquent leur vie et en cas de mort ou de blessure aucun soutien du foyer de la victime n'est à espérer du gouvernement. «ça, (c'est vraiment un problème, mais nous n'avons (pas le choix ... Tous ces hommes sont d'anciens éleveurs qui ont dû vendre leurs vaches et n'ont pas pu en racheter, ils vivent comme ils peuvent, ils n'ont que ça à faire : se défendre. »

De retour à Yelowa, les trente hommes de la compagnie se sont allongés sous un manguier au centre du village. Un étrange concert s'élève, celui de cet art des Peuls de boire le thé en l'aspirant très bruyamment. Les quatre généraux sourient et se chahutent. On a peine à voir en cette bande de bergers allongés sur les nattes les redoutables guerriers impitoyables qu'ils affirment être. Zamozi a retiré son chapeau, son arc, ses chaussures et son blindage. Devenu un aimable petit quinquagénaire épuisé par l'exercice, il soupire: «Nous, ce que nous voulons, c'est la paix. Au fond, je ne crois pas qu'il soit souhaitable qu'un jour nous soyons dans l'armée, équipés de kalachnikovs. Nous restons des Peuls, des éleveurs, les arcs nous suffisent largement ... »Trente mètres de portée. Pas de quoi renverser un gouvernement.

 

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