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17 décembre 2011 6 17 /12 /décembre /2011 04:29

 

 

 

Bokassa-1er.jpg

 

 


Le Monde magazine du 16 déc 2011

 

Analyse – Ben Ali, Moubarak ou Kadhafi. Le récent " printemps arabe " a rappelé au monde combien les dictateurs, outre leur cruauté, se distinguent par leur mauvais goût. Un théâtre de la démesure, qui couvre vêtements, bâtiments... et qui vise à les démarquer de leur peuple.

 

Par Bastien Bonnefous


L'image a fait le tour du monde. Celle d'un rebelle libyen brandissant un pistolet plaqué or. Des gravures New Age, tendance Scarface, " La clé pour la vie " ou " Cette arme permet que le soleil ne s'absente jamais "... enjolivent le calibre 9 mm Parabellum à la crosse en bois précieux (un modèle unique, d'une valeur estimée à 4 000 euros). L'arme est celle de Mouammar Kadhafi. Le tyran de Tripoli ne s'en séparait jamais. Ben Ali, Moubarak, Kadhafi... " Printemps arabe " aidant, cette année incroyable a vu chuter les dictateurs parmi les plus mégalomanes. Et les images véhiculées par Internet et la télé ont révélé l'envers intime de leur décor. Une vie faite de palaces, de coffres-forts remplis de biens, spoliés au peuple au fil des ans. A qui le tour désormais ? Que découvrira-t-on demain du quotidien doré d'un Bachar Al-Assad ?

 

Paranoïaques, sanguinaires, les dictateurs ont toujours bricolé leurs propres démesures avec une idéologie extrême. Cette volonté farouche d'apparaître différent du commun des mortels s'exprime de mille façons : culte de la personnalité, et même - époque bling-bling oblige - proximité avec les " people ", ces nouveaux demi-dieux médiatiques, apparat, architecture. Le " printemps arabe " a mis en lumière toutes ces " danseuses " tragiques, révélant un mauvais goût esthétique et un dessein politique ignoble et pathétique. Pour un pistolet en or, combien d'opposants torturés ?

 

LE DÉCOR.

 

Chaque dictateur renferme en lui l'âme d'un architecte raté. Tous se sont engagés dans des chantiers pharaoniques, incarnation de leurs désirs d'inscrire leur nom dans la durée et de modeler un monde unique, par sa démesure. Hitler a rêvé sa ville ultime, " Germania ", capitale qui devait se dresser sur les ruines de Berlin et réunir les emblèmes architecturaux d'autres nations, comme le Panthéon de Rome ou l'Arc de triomphe parisien- en plus colossal bien sûr. Faute de temps, " Germania " resta dans les cartons. Le " génie des Carpates " voulut, lui, construire sa " maison du peuple " à Bucarest, l'un des plus grands bâtiments au monde - 270 mètres de long sur 240 de large. Le chantier a nécessité la destruction de quelque 7 000 maisons et l'épuisement de 20 000 ouvriers. Pour autant, Nicolae Ceausescu ne verra pas son achèvement en 1989.

 

Si ces anciens tyrans affichaient aux yeux du monde leurs rêves de grandeur, certains de leurs homologues contemporains préfèrent, au contraire, cacher leurs penchants " grand luxe ". Difficile en effet de prétendre être un révolutionnaire proche de son peuple opprimé quand on vit soi-même dans l'opulence. Mouammar Kadhafi le répétait en boucle : il était un Bédouin et habitait comme tel, sous une tente. Pourtant, après sa mort, les Libyens ont découvert que le Guide avait un jardin secret... Dans le centre de Tripoli, une de ses résidences ressemblait à un palais des Mille et Une Nuits, version kitsch. Cernée par les cascades, les bosquets et par un étang artificiel, la demeure regorgeait de statues d'inspiration gréco-romaine et de mobilier au goût incertain, comme ce canapé en or en forme de sirène à l'effigie d'Aïcha, une des filles du colonel. Les lits étaient " king size ", les coussins en plumes d'autruche, les bars en marbre de Carrare, les jacuzzis et les piscines surdimensionnés et le tout démultiplié. Même les niches des chiens du maître étaient équipées d'air conditionné... Surtout, à six mètres sous terre, était dissimulé un abri anti-atomique, labyrinthe high-tech, avec clinique et bloc opératoire, et des dizaines de pièces isolées par des sas pour loger tout son clan familial. En Irak, Saddam Hussein, lui aussi, possédait plus de cent palais disséminés à travers le pays et construits sur le modèle des résidences des Emirats arabes unis. Bunkers et salles de torture avoisinaient des fresques au symbolisme érotique et aux couleurs criardes. Peter York, auteur du livre Dictator's Homes (Atlantic Books, 2005), a listé quelques-unes des règles de base de la maison du tyran. " Tout y est sauvagement, fantastiquement surdimensionné. (...) Ils aiment le style ancien parce que ça fait sérieux, mais ils n'aiment pas les antiquités réelles parce que ce n'est pas moderne ", explique le journaliste britannique.

 

LES COSTUMES.

 

Si l'habit ne fait pas le moine, il fait souvent le dictateur. Le dirigeant égyptien Hosni Moubarak déchu, son narcissisme a aussitôt tombé la veste. Une vidéo tirée d'un reportage télévisé a révélé que les rayures d'un de ses costumes étaient, en réalité, de longues lignes verticales répétant les lettres " HOSNYMOUBARAK ". So chic ! Le costume, griffé à son nom, serait un modèle du tailleur américain Tom James Company. Prix de la " sape " : entre 13 000 dollars (près de 10 000 euros) et 25 000 dollars pièce... Des flamboyantes galabiehs - ces longues robes traditionnelles du vestiaire masculin arabe - de Mouammar Kadhafi aux chemisettes ternes de Kim Jong-il, le tyran a toujours aimé se fabriquer une silhouette unique et signifiante. Pour se construire une identité et entretenir sa légende. L'ancien dictateur libyen représente une source inépuisable pour les historiens de la mode, avec son style tape-à-l'oeil qui emprunte autant au traditionalisme saharien qu'aux paillettes du show-business. Mouammar Kadhafi ou la synthèse entre le Bédouin et Michael Jackson... Pour Mariette Julien, professeure à l'Ecole supérieure de mode de Montréal et co-auteure d'Ethique de la mode féminine (PUF, 2010), sa personnalité " ressort dans ses habits, qu'il choisit comme un costume de théâtre, dans un style et des tissus très flamboyants. Cette ostentation vise à le démarquer de son propre peuple, mais aussi à imposer son pouvoir ". A l'inverse, d'autres hommes de fer, comme l'Iranien Mahmoud Ahmadinejad ou le Nord-Coréen Kim Jong-il, choisissent d'être minimalistes à l'excès, pour mieux convaincre de leur (fausse) proximité avec leurs peuples respectifs. Depuis le début de son règne en 1994, Kim Jong-il est toujours apparu dans des vêtements stricts - excepté ses lunettes noires hors norme - " qui le rapprochent, selon Mariette Julien, des modestes travailleurs nord-coréens ". Un des basiques de la garde-robe dictatoriale reste néanmoins le vêtement militaire. Staline, Hitler, Mao, Saddam Hussein ou Augusto Pinochet l'ont adopté toujours avec le même objectif : justifier leur pouvoir total par leur autorité affichée. A la tête de Cuba pendant cinq décennies, Fidel Castro n'a jamais quitté sa vareuse et sa casquette kaki (et sa barbe). Un uniforme que le Lider Maximo a troqué sur le tard, affaibli par la maladie, contre un survêtement Adidas.

 

LA MISE EN SCÈNE.

 

Egocentrique, mégalomaniaque, le tyran, pour asseoir son pouvoir, doit nourrir son propre culte. Rien de mieux alors que de se parer de pouvoirs surhumains. La propagande nord-coréenne a choisi de faire de Kim Jong-il un être aux facultés magiques. Ses ennemis, notamment américains, n'ont, par exemple, jamais eu de prise sur lui car un " brouillard " le protège des regards hostiles... Un " brouillard " que Kim Jong-il commande quand bon lui semble, bien sûr. Toujours, selon la légende nationale, pluie et vent cessent lorsque ce " génie militaire " déploie une carte. " Il ne faut jamais montrer d'éventuelles faiblesses privées. Le tyran est un homme fort en toutes circonstances, au-dessus du lot commun. Par exemple, Mussolini avait des problèmes de vue, pourtant vous ne trouverez jamais une seule image de lui avec les lunettes qu'il portait en privé ", explique Christian Delporte, historien et auteur d'Une histoire de la séduction en politique (Flammarion).

 

Noursoultan Nazarbaïev règne, lui, d'une main de fer sur le Kazakhstan depuis 1990 et la chute de l'empire soviétique. Main dont l'empreinte figure sur les billets de banque du pays, et, surtout, au sommet de la plus haute tour d'Astana, la capitale futuriste construite au milieu de la steppe. Moulée dans l'or, la " menotte " dictatoriale se doit d'être touchée par les jeunes mariés de la ville lorsqu'ils prononcent leurs voeux. Une version moderne et revisitée des rois thaumaturges : Nazarbaïev te touche, Nazarbaïev te guérit.

 

LE SACRE.

 

L'affaire date déjà de presque quatre décennies mais le sacre impérial de Jean Bédel Bokassa, le 4 décembre 1977, a fourni à l'histoire moderne un exemple de l'art du grotesque. L'ancien militaire, parvenu au sommet de la Centrafrique à la faveur d'un coup d'Etat en 1965, avait volontairement choisi le jour de son couronnement à cent soixante-treize années de distance de celui d'un autre empereur, Napoléon Ier. Sauf que la cérémonie n'avait pas eu lieu à Notre-Dame de Paris mais dans le palais des sports de Bangui, reconverti en temple du mauvais goût. Plus de 5 000 invités avaient été conviés pour admirer Bokassa Ier et une de ses 14 épouses s'autocouronner d'or et de diamants, financés, en partie, par le " cher cousin " d'alors, le voisin libyen Kadhafi. A la tête d'un pays misérable de 2 millions d'habitants, le président à vie et empereur mégalo et sanguinaire - en 1972, Jean Bédel Bokassa coupait les oreilles de tous les voleurs... - avait vu les choses en extralarge. Dix mille pièces d'orfèvrerie, 5 200 uniformes d'apparat pour l'armée, 600 smokings pour les hauts fonctionnaires, plus de 30 000 bouteilles de champagne et autant de bourgognes... Sans oublier le costume impérial de cet ami de la France, copie conforme de celui du Napoléon de David. Le séant impérial avait pris place sur le trône démesuré de Jean Bédel le petit, surmonté d'un immense aigle d'or piqué de diamants centrafricains. Puis, l'empereur de pacotille avait remonté les rues de Bangui dans un carrosse de bronze et d'or tiré par des chevaux normands peints en gris. Un faste chiffré, à l'époque, quelque 100 millions de francs français. Une bagatelle pour celui qui pillait sans vergogne son peuple afin d'enrichir, notamment, sa collection de voitures de luxe et de châteaux en France.

 

LES "BOUFFONS".

 

Chez les tyrans, la mode aussi est aux " people ". Ramzan Kadyrov, le jeune (35 ans), le richissime (merci le pétrole et le gaz !) et autocrate président de la République de Tchétchénie l'a bien compris. Pour son anniversaire, le 5 octobre, décrété jour de fête nationale à Grozny, le dirigeant avait convié une brochette de stars : la chanteuse Shakira, les acteurs Kevin Costner et Jean-Claude Van Damme, les actrices Eva Mendes et Hilary Swank, et même la violoniste asiatique Vanessa Mae. Toutes ces célébrités étaient " invitées " pour souffler les bougies avec Kadyrov et inaugurer Grozny City, le nouveau quartier d'affaires. Cette " mégalopole " doit être la perle du " Ramzynistan " et le symbole du renouveau tchétchène, bâtie sur les ruines encore fumantes des deux guerres contre la Russie. Pour l'instant, " Grozny City " creuse surtout l'écart entre la majeure partie de la population, qui vit au rythme des assassinats et sous le joug d'une corruption galopante, et ce site de 280 000 m2 au sol, où poussent gratte-ciel et nouveau palais présidentiel. Aucune des vedettes conviées n'a semblé gênée de participer à ces bacchanales. Mais elles sont restées discrètes sur le cachet qu'elles auraient perçu - des montants à cinq ou six zéros. Pour Christian Delporte, " comme le dictateur vit sous l'oeil des médias mondiaux, il ne s'assume plus en tant que tel et veut donner au monde et à son propre peuple une bonne image de lui ". Rien de tel, alors, que quelques étoiles pour s'acheter une respectabilité. " Le tyran est persuadé que le prestige et la popularité de ces noms vont rejaillir sur lui ", explique l'historien.

 

En la matière, Kadyrov est un récidiviste. En mai, c'étaient les anciennes gloires du football Maradona, Figo, Barthez, Papin et Baresi qui sont venues inaugurer en grande pompe le nouveau stade de Grozny, baptisé du nom de son père, Akhmad Kadyrov, ancien président tué dans un attentat en 2004. Alain Boghossian, adjoint du sélectionneur des Bleus de Laurent Blanc, a participé au match de gala, perdu 5 à 2 face à l'équipe locale. Canal+ a même filmé l'ancien champion du monde 1998, au moment où il recevait des mains du chef de la police locale une montre sertie de diamants... Ramzan Kadyrov ne recule devant rien, voit grand, et rêve que Grozny devienne l'une des villes hôtes de la Coupe du monde 2018, organisée par la Russie. Sa grande ambition ? Faire du Terek Grozny, le club de la capitale tchétchène, un grand du football européen. Au début de l'année, il a débauché, pour l'entraîner, l'ancienne star Ruud Gullit. Mais la " Tulipe noire ", surnom du joueur néerlandais, a été licenciée au bout de six mois par l'autocrate qui lui reprochait de préférer bars et boîtes de nuit aux terrains de jeux.

 

A 45 ans, le milliardaire Souleymane Kerimov, 118e fortune mondiale grâce à ses activités dans le pétrole, l'immobilier et la potasse, est à la tête de la République russe du Daguestan. Fêtard, l'homme est connu pour ses excès. Son but suprême ? Faire de son club le FK Anzhi Makhachkala, le nouveau Barça. Pour réussir, une seule loi : celle du chéquier. En quelques mois, Kerimov s'est offert la star brésilienne Roberto Carlos et l'ancien attaquant vedette du Barça et de l'Inter Milan, le Camerounais Samuel Eto'o. Montant annuel du salaire de ce dernier ? Vingt millions d'euros, le record de l'histoire du football. Le dirigeant a aussi voulu débaucher José Mourinho, l'entraîneur vedette du Real Madrid, en lui proposant de tripler ses gains. En vain, pour l'instant. Idem pour la star portugaise Cristiano Ronaldo, également approchée, et qui, déjà, prévient : " Ne soyez pas surpris si je viens jouer un jour en Russie ". Mise à part peut-être sa conscience, Roberto Carlos, lui, n'a pas perdu au change. En plus d'un salaire confortable, le Brésilien vit à Moscou et ne se rend dans la capitale daguestanaise que pour les matchs. En avril, le président du Daguestan lui a organisé un anniversaire somptuaire. Montant de la facture ? 3 millions de dollars (2,3 millions d'euros). Avec en prime : une Bugatti Veyron, bolide estimé à 1 million de dollars. Au moins avec des Kadyrov ou des Kerimov, on n'aura pas besoin d'attendre leur chute pour découvrir l'ampleur de leur mégalomanie.

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