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7 décembre 2011 3 07 /12 /décembre /2011 18:43

 

 

 

Kabila


Le Carnet de Colette Braeckman 6 décembre

 

Depuis dix ans, il est à la tête du pays, son portrait s’affiche partout, il a multiplié inaugurations et meetings dans toutes les provinces, sa conférence de presse de trois heures a été largement diffusée. Malgré cela, pour beaucoup de Congolais, Joseph Kabila demeure un mystère. Auprès des uns, abreuvés de rumeurs ou tout simplement déçus, il est l’objet d’une haine intense, quasi hystérique, traité de Rwandais, de complice des Occidentaux et on en passe. Auprès de ceux qui le soutiennent, il suscite l’estime pour son calme, sa persévérance, sa volonté de réunifier, de pacifier puis de reconstruire son pays. Mais même aux yeux de ses proches, cet homme de 40 ans demeure un mystère, et il ne provoque ni adulation ni culte de la personnalité. Esquivant les questions trop personnelles, il répète : « vous ne connaissez pas le président Kabila… »

 

Il y a plusieurs explications à cette réserve. Lorsque Joseph Kabila voit le jour à Lulenge, en 1971, dans le territoire de Fizi, son père, Laurent Désiré Kabila, est l’homme le plus recherché du pays : il dirige la «zone rouge » un maquis installé sur les bords du lac Tanganyika et tous les agents de Mobutu ont pour consigne de retrouver et mettre hors d’état de nuire cet homme qui a été le  compagnon de Lumumba et l’interlocuteur de Che Guevara. Joseph et sa sœur jumelle, Jaynet, n’ont pas cinq ans lorsque la famille est obligée de fuir et de s’installer en Tanzanie, les conditions  dans le maquis devenant trop dures. A Dar es Salaam,  le père inscrit  les jumeaux à l’école française, tenant à ce qu’ils maîtrisent la langue de leur pays d’origine. Mais les enfants ont pour consigne de ne pas révéler leur véritable identité, qui les exposerait aux agents mobutistes. C’est là que Joseph apprend à se taire, à se composer un masque impassible. A se débrouiller aussi. Les opposants se gaussent de lui : « il conduisait un taxi, il exerçait de petits métiers, sa mère vendait des légumes… » Et alors ? Refuser de pactiser avec Mobutu, cela se paie par la misère… D’après les témoins, Joseph est l’interlocuteur favori de son père, qui lui inculque ses théories politiques et son nationalisme de combattant.

 

Grâce au soutien d’amis étrangers, le jeune Joseph est envoyé à l’Université Makerere en Ouganda, mais  en 1996, un autre projet bouscule soudain la vie des exilés. «  Cette fois c’est la bonne » assure le vieux maquisard, qui s’allie aux Rwandais et aux Ougandais pour démanteler les camps de réfugiés hutus au Kivu et in fine chasser Mobutu.  Laurent-Désiré Kabila, relégué à l’arrière, charge son fils de demeurer dans le sillage de James Kabarebe, le chef d’état-major rwandais qui dirige les opérations militaires. « Afande Joseph » (le commandant Joseph) progresse aux côtés de l’armée rwandaise, assiste de près à la traque et aux massacres des réfugiés hutus et… fait  rapport à son père. Il soupirera plus tard : «J’ai su très vite qu’un jour nous aurions la guerre avec ces gens-là… »


Lorsqu’il arrive à Kinshasa, le « fils du chef », venu de l’Est, s’exprime en swahili et se montre plus à l’aise en anglais qu’en français. Ses amis sont rares, il se montre réservé, sinon « chiche » selon certains. Son père, aussi sévère avec lui qu’avec ses autres collaborateurs, a la colère facile et la main lourde. L’apprentissage, interrompu par un stage en Chine,  ne dure pas longtemps : en 1998, la guerre reprend,  déclenchée par le Rwanda et Joseph se retrouve à défendre l’aéroport de N’Djili contre les infiltrés rwandais, avant d’être renvoyé dans l’Est avec pour mission de réactiver les anciens maquis et de recruter les combattants Mai Mai, qui résistent à l’envahisseur avec des armes traditionnelles et magiques. Suivant la formule « l’ennemi de mon ennemi devient mon ami » Joseph prend également contact avec les rebelles hutus qui appuient les troupes gouvernementales.

 

En 2001, lorsque son père est assassiné, Joseph est ramené du Katanga par les Zimbabwéens et les compagnons de son père le désignent à sa succession. Il a 28 ans et deux objectifs : mettre fin à la guerre, réunifier son pays. Pour cela, lors des négociations de paix de Sun City, il accepte de partager le pouvoir avec quatre vice-présidents dont deux sont issus des mouvements rebelles, tout en veillant à se trouver au-dessus de la mêlée. En 2006, le pari des élections démocratiques est gagné et Joseph est élu, contre Jean-Pierre Bemba, avec 58% des voix. A l’époque déjà, Bemba,  le  « chairman » avait conquis la capitale en se faisant appeler « Igwe » l’enfant du pays.

 

Aujourd’hui, même si son score s’est amélioré, cet  homme réservé, père de deux enfants, n’a toujours pas conquis Kinshasa, qui préfère les tribuns comme Mobutu et Bemba ou les héros populistes comme Tshisekedi.

 

Même si son français s’est fluidifié, si sa dégaine s’est assouplie, Kabila ne parle toujours pas le lingala, ne tient pas de meeting dans la capitale, (celui qui devait clôturer sa campagne au stade des Martyrs a été annulé in extremis…) et ses loisirs se résument à se retirer dans sa ferme,  à faire du jogging le long du fleuve ou à circuler en moto, casquette sur la tête, vérifiant au passage l’état d’avancement des chantiers. Ses photos, omniprésentes durant la campagne, se veulent rassurantes, mais en réalité, malgré son sourire engageant, le président inspire une certaine peur et même s’il n’est impliqué dans rien, on constate que ses rivaux, comme Bemba, ont été écartés, que ses critiques les plus virulents, comme le militant Floribert Chebeya ou l’avocat Firmin Yangambi ont été assassiné ou condamné à perpétuité…

 

Alors que ses adversaires ont parcouru l’Europe pour y récolter des soutiens, il a préféré, lui, inaugurer des chantiers, pensant que ses œuvres parleraient en sa faveur, ou entretenir ses relations africaines, se présentant aux pays de la région comme un gage de stabilité.

 

Investi d’une tâche herculéenne, reconstruire ce pays effondré, il a commencé par les routes, les infrastructures. Mais le développement est une affaire de longue haleine et ses compatriotes estiment que, dans leur assiette, ils n’ont rien vu venir et constatent qu’entre les riches et les pauvres le fossé s’est creusé.

Là n’est cependant pas le pire des reproches : au fil des années, s’est constitué un « cabinet parallèle » autour de l’inamovible et très discret conseiller Augustin Katumba Wanke. C’est là, dans la concession dite  «Eternit »,  que sont prises les grandes décisions, que sont signés les contrats, c’est là, dit-on, que sont versés des  dessous de table qui se chiffrent en millions de dollars. Interrogé sur le sujet, le président répète « donnez-moi des preuves »  et il insiste sur  la « tolérance zéro » face à la corruption et la réforme de la magistrature.  Et chacun de se demander si « le Raïs » est otage ou complice de son entourage. Mais ces questions-là, on ne les pose pas à haute voix, et chacun se dit que, même après dix ans, on  ne connaît toujours pas Joseph Kabila…

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