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17 mai 2010 1 17 /05 /mai /2010 00:42

 

 

carte visite Fabien Singaye

 

La seconde; le gros du matériel exhibé par « Bravo» lui est remis par le ministre de la Défense du gouvernement extrémiste mis en place pendant le génocide.

Ainsi lesté, le gendarme s'empresse de filer vers Paris en prenant surtout bien soin de se faire remarquer. « Une nuit, les forces de sécurité de l'aéroport de Bangui ont été mises en alerte parce qu'un mystérieux appareil approchait sans avoir respecté les procédures d'identification. Il s'agissait de l'avion de Barril qui revenait avec la boîte », se souvient un émissaire français, alors en visite en Centrafrique.

LES MERCENAIRES À LA RESCOUSSE

D'entrée de jeu, Barril abat ses cartes. Le gendarme veut accréditer à n'importe quel prix sa thèse. A savoir: la rébellion du FPR est responsable de l'attentat, réalisé avec l'appui de la Belgique. Cette version est strictement conforme à celle des extrémistes du gouvernement intérimaire rwandais ..

Au journal télévisé, «Popaul» se lance donc dans un numéro de haut vol. Après la « boîte noire », il fait apparaître des photos satellite «prises le soir de l'assassinat », qu'il présente comme preuves d'une coordination entre l'attentat et le début de l'offensive de la rébellion. Il raconte avoir eu accès à des enregistrements où l'on entend des voix «d'Européens parlant anglais avec l'accent belge».

Mais «aucune des prétendues "preuves" que Barril a entre les mains ne se matérialise, ni les tubes de lancement, ni les photographies par satellite, ni les enregistrements d'hommes parlant anglais avec un accent belge », relèvera ensuite, dans un livre, Gérard Prunier, du CNRS. Le chercheur s'interroge: «La question demeure: pourquoi Barril a-t-il délibérément fait des déclarations erronées à la télévision?»

Quand nous l'interrogeons sur le sort des supposés lance-missiles, le gendarme nous répond qu'ils ont «disparu à Goma», terre d'asile des dignitaires du génocide.

Tout comme Barril qui, lui aussi, a «disparu» des écrans radars le jour de l'attentat. Pourtant, rapporte le chercheur du CNRS, des mercenaires blancs ont été aperçus sur la colline d'où sont partis les tirs de missiles. «On peut par conséquent présumer que les opérateurs sont vraiment des Blancs », écrit-il.

Gérard Prunier, cité dans le rapport de la mission parlementaire française sur le Rwanda, va plus loin: «On peut supposer que Paul Barril connaît les hommes qui ont abattu l'avion et leurs commanditaires. Ses accusations infondées contre le FPR ne serviraient alors qu'à détourner l'attention d'autres personnes, connues de lui, et capables de recruter des mercenaires blancs expérimentés pour un contrat d'assassinat sur la personne du président Juvénal Habyarimana. »

Le problème pour Barril est que la présence de mercenaires français au Rwanda est confirmée par le témoignage de Georges Ruggiu, un Belge paumé devenu animateur de la radio-télévision des Mille Collines (RTLM), connue comme la «radio de la haine».

Arrêté au Kenya en 1997, ce Belge est le seul non-Rwandais à avoir été condamné par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) pour complicité de génocide.

Interrogé par les enquêteurs, il affirme avoir rencontré à plusieurs reprises «quatre mercenaires» français, d'abord à Kigali, puis à l'hôtel Méridien de Gisenyi. Ces Français étaient venus, dit-il, soutenir les extrémistes hutus. Quand? «Aux alentours du 20 mai », soit en plein génocide.

L'animateur radio décrit ces mercenaires français : des officiers âgés de 25 à 35 ans, en uniforme, sans identification, bien équipés. Les quatre hommes, précise- t -il, donnaient des ordres aux soldats rwandais et« circulaient par groupes de deux, la plupart du temps avec, soit le général Augustin Bizimungu», le chef d'état-major de l'armée rwandaise, poursuivi pour génocide, crimes contre l'humanité et crimes de guerre par le TPIR,« soit Gratien Kabiligi», le chef des opérations militaires.

Le Belge explique: «Ils partaient avec eux et circulaient dans des véhicules avec forte escorte et camouflés. » Leur boulot: « Organiser des entraînements de militaires au camp Bigogwe. Et pas n'importe quel type d'entraînement, des entraînements de militaires Crap.» Les Crap sont des commandos de recherche et d'action en profondeur chargés d'opérer derrière les lignes ennemies.

Barril est alors dans les parages. Il se promène même en compagnie de Gratien Kabiligi, ce général qui « circulait» avec les mercenaires. Cela, Barril le raconte, dans une interview non diffusée menée par le réalisateur d'un documentaire sur le génocide rwandais, Tuez-les tous.

Le récit de «Bravo », le voici. Il débute en avril. Barril est au Rwanda, le génocide a commencé, la panique est générale.

«La première chose que j'ai faite, on a repris l'ambassade de France. Tout a été abandonné, les documents, les machines étaient cassées [..] et j'ai eu beaucoup de mal à remonter les couleurs parce qu'en partant les militaires français avaient coupé la corde du bas.»

Le supergendarme ne se contente pas de hisser le drapeau français: «J'ai combattu avec les Hutus jusqu'au dernier, et j'ai vécu des choses extraordinaires sur place.»

Le «pro» ne fait pas mystère d'avoir formé des commandos Crap à des actions sur l'arrière de la rébellion: «Je n'ai pas honte de vous dire: la France avait formé soixante-sept commandos de recherche et d'action en profondeur. Sur soixante-sept, il en restait vingt-cinq de vivants. Les vingt-cinq de vivants, c'est la première chose que j'ai faite quand je suis arrivé: "Sortez des rangs, vous venez avec moi" »

Il se dit méritant: «On a retardé certainement d'un mois, de trois semaines, la prise de Kigali. On était les seuls à faire des opérations sur les arrières de Kagamé », le chef de la rébellion.

Barril fait deux séjours à Kigali. Le second se prolonge jusqu'à la chute de la capitale, qu'il assure avoir quittée, le 4 juillet 1994, parmi les derniers. «On était terrés dans les trous. Et j'ai dit:

"Ce coup-ci on est perdus'~ parce qu'on ne pouvait plus décrocher à pied, on était encerclés. Donc, j'ai dit: "On va attendre la nuit et on va tenter." [.J On pouvait même pas se laver, il n'y avait plus d'eau et des cadavres partout, on était obligés de se doucher à la bière. Je ne sais pas si vous savez ce que c'est des obus de mortiers de 120, mais même s'ils tombent à cent mètres, vous décollez de ça du sol.»        .

PARIS, QUI NE S'ÉMEUT DE RIEN

Quand il n'est pas à Kigali, le capitaine est en Europe où il recrute des mercenaires. Il s'y est obligé: le 28 mai 1994, il signe avec le Premier ministre du régime génocidaire aux abois un «contrat d'assistance» de 3 millions de dollars auquel s'ajoutent 130000 dollars, reliquat d'une précédente mission.

Les termes du contrat sont clairs: «Le capitaine Barril s'engage à fournir vingt hommes spécialisés.» Il est chargé «de former et d'encadrer sur le terrain les hommes mis à leur disposition».

Barril devient aussi fournisseur d'armes: il s'engage à livrer deux millions de cartouches, onze mille obus de mortiers, cinq mille grenades M26 et six mille grenades à fusil... Le contrat viole ouvertement l'embargo sur les livraisons d'armes entériné par les Nations unies onze jours plus tôt, le 17 mai 1994.

Ce n'est pas pour gêner Barril. Dans une lettre datée du 17 juin 1994 et adressée à l'ambassade du Rwanda à Paris, le ministre de la Défense du gouvernement extrémiste indique que «Bravo» va recevoir 1,2 million de dollars en supplément, sans doute un premier versement. Le lendemain, un certain Robert Martin, un lieutenant de Barril, vient retirer le chèque à l'ambassade.

Mais la situation des extrémistes, lancés dans l'extermination, est catastrophique. L'armée, les miliciens, une bonne part de la population sont tout occupés à assassiner, jour après jour, heure après heure. Très peu ont le temps ou l'envie de se battre contre la guérilla, qui progresse.

Que peuvent donc faire vingt mercenaires?

Peut-être tuer Paul Kagamé, le chef de la rébellion? La mission est impossible: ce dernier est bien protégé.

L'argent versé à Barril n'est donc pas entièrement dépensé. Et le solde, le capitaine le conserve. Attaché militaire de l'ambassade du Rwanda à Paris, le colonel Sébastien Ntahobari s'en plaindra plus tard amèrement à ... Paul Quilès, président de la mission parlementaire d'information sur le Rwanda.

De son côté, Paris ne s'émeut de rien. Les autorités sont, pourtant, parfaitement au courant. Et depuis longtemps. Une note de synthèse du 2 juin 1994 du service français de renseignement, la DGSE, en témoigne sans ambages: « Il semble que le capitaine Barril, dirigeant de la société Secrets, exerce, en liaison avec la famille Habyarimana, réfugiée à Paris, une activité remarquée en vue de fournir des munitions et de l'armement aux forces gouvernementales. »

En fait, l'ancien supergendarme a pris le relais d'une France officielle qui, techniquement, ne peut plus livrer d'armes à ses «alliés» génocidaires en raison de l'embargo des Nations unies. Une lettre manuscrite du colonel Jacques Rosier, le chef du Commandement des opérations spéciales (COS) déployé pendant l'opération Turquoise, en atteste.

Adressée à son supérieur le général Le Page, le patron du COS, la lettre est datée du 25 juin 1994. Le colonel Rosier, un des officiers les plus décorés de France, y rend compte d'une entrevue qu'il a eue la veille avec les ministres de la Défense et des Affaires étrangères du gouvernement des tueurs. La rencontre, écrit-il, a lieu «dans un endroit discret ». L'officier précise: «Au nord de Cyangugu », soit près de la frontière zaïroise.

« CAPITAINE BARRIL CONTACTÉ », NOTE LE COLONEL ROSIER

Les deux ministres, également chefs de milice, se confient sans retenue: «Vos canons de 105 sont toujours là, mais ils sont muets faute d'obus », disent-ils à l'officier français, qui connaît parfaitement le Rwanda.

Le colonel Rosier y a longuement séjourné en 1992 et organisé de nombreuses livraisons d'armes, officielles celles-ci. Il a noué des liens, il a des «camarades ». A cet officier de confiance, les ministres rwandais peuvent tout dire. Ils demandent une aide «discrète bien sûr ».

Rosier répond par la négative, en raison «du contexte actuel ». Il ne précise pas si le «contexte» est l'embargo international ou le génocide, presque achevé à cette date. Imperturbable, il note: «Ils ont eu l'air dépité de ma réponse et m'ont dit qu'ils comptaient avoir accès à des mercenaires.» Et conclut sur une parenthèse lapidaire: «(capitaine Barril contacté) ».

Ce qui est extraordinaire avec Barril, c'est que, s'il défend corps et âme les responsables des massacres - «Le vrai génocide, c'est un génocide de Hutus, ce n'est pas un génocide de Tutsis », osera-t-il- il ne perd jamais de vue ses intérêts.

Dès avril 1994, au début du génocide donc, il est chargé par le gouvernement extrémiste tout juste mis en place de récupérer le trop-perçu d'avances consenties à un nouveau venu sur le marché des fournitures d'armes. La somme est juteuse: 1647864 dollars.

Trois mois plus tard, le génocide achevé, Barril persiste et signe. Sans vergogne: «Vous n'êtes pas sans ignorer que les sommes dues sont particulièrement importantes pour ce pays qui compte parmi les plus pauvres du monde », écrit-il dans une lettre recommandée du 13 juillet 1994 adressée à un de ses concurrents, Dominique-Yves Lemonnier.

Le 19 août, le tribunal d'Annecy est saisi. Barril est le maître d'œuvre de l'action en justice. Le plaignant n'est autre que le colonel Sébastien Ntahobari, l'attaché militaire de l'ambassade rwandaise à Paris par qui transitaient déjà les paiements à l'ancien gendarme.

C'est ubu au royaume du génocide. Le régime des tueurs, remplacé par un nouveau gouvernement issu de la rébellion, n'existe plus depuis un mois. Les commanditaires de l'action en justice, qui viennent de commettre le «crime des crimes », sont en fuite.

Mais foin de ces détails. Barril n'est pas homme à renoncer. Il sonne l'hallali et dénonce son rival au procureur de la République. Le gendarme raconte la scène à Raphaël Gluscksmann, le réalisateur du documentaire Tuez-les tous: «Le procureur m'a fait entendre par le SRPJ de Paris et, le lendemain, Lemonnier a été arrêté et incarcéré immédiatement.» Pour «trafic d'armes de guerre », le 25 janvier 1995.

Dominique-Yves Lemonnier ne reste pas longtemps en prison. Libéré après l'annulation de la procédure par la cour d'appel, il décède le 11 avril 1997 d'un arrêt cardiaque en sortant d'un restaurant.

Commentaire de Barril: «Bizarrement, comme dans toutes ces affaires, il est mort.  L'attaché militaire de l'ambassade (de France à Kigali, ndlr), qui avait été corrompu, qui travaillait avec Lemonnier, est mort aussi d'un arrêt cardiaque. Il n'y a que moi qui suis resté vivant dans toute cette affaire.»

Difficile d'être plus cynique. Mais il est vrai que l'on meurt beaucoup autour de Barril, et pas seulement de crise cardiaque. Deux ans plus tôt, en 1995, l'un des «camarades» rwandais du gendarme, le lieutenant-colonel Ephrem Rwabalinda, un des dirigeants des services secrets, a été assassiné dans un camp de réfugiés de Goma.

Or, il était un personnage clé. Lié au premier cercle génocidaire, c'est lui qui avait été envoyé à Paris, au beau milieu de la tuerie, rencontrer l'état­major français. Le 10 mai 1994, il avait même été reçu par le général Jean-Pierre Huchon, ancien adjoint à l'état-major particulier de François Mitterrand.

L'HOMME QUI SAVAIT TOUT

Dans une note de synthèse qui évoque les activités cachées des militaires français, le colonel Rwabalinda avait rendu compte de la rencontre: «La mission militaire de coopération prépare les actions à mener en notre faveur. Le téléphone sécurisé permettant au général Bizimungu (le ministre rwandais de la Défense, ndlr) et au général Huchon de converser sans être écoutés par une tierce personne a été acheminé à Kigali.»

Il concluait: «Ces contacts m'ont permis de sonder combien la coopération française est gênée de nous expliquer sa retenue, en matière d'intervention directe, par souci de solidarité avec l'opinion publique européenne et américaine.»              

Rwabalinda savait tout. Au sein des services de renseignements rwandais, le G2, il avait travaillé avec Barril.

Mais quinze jours avant sa mort, le Rwandais s'était décidé à prendre contact avec un officier paracommando belge. Rwabalinda avait envoyé un fax à l'officier, le colonel D., pour négocier l'évacuation de sa famille. En échange, il avait promis de dire tout ce qu'il savait.

Troublé, le colonel D. s'était confié à un proche, le général André De Smet, attaché de défense à l'ambassade de Belgique à Washington. Lors d'un déjeuner, ce dernier avait rapporté à son tour l'affaire à un homologue français, qui se décomposa.

Quand le colonel D. voulut reprendre contact avec Rwabalinda, le Rwandais venait d'être assassiné d'une balle dans la tête et son cadavre avait disparu.

Pas moins troublant, poursuit le colonel belge, fut la déclaration d'un autre officier français, le lieutenant-colonel Maurin, qui expliqua lors d'un briefing la mort de l'officier rwandais par sa «trahison». Le mot en dit long sur les liens entre certains hauts gradés français et les responsables du génocide.

Les militaires français ont-ils ignoré les activités de Barril ? Difficile à croire. Au début du génocide, cent quatre-vingt-dix parachutistes français ont débarqué à Kigali, officiellement pour quelques jours, le temps d'évacuer les étrangers. Mais certains, du Commandement des opérations spéciales (COS), se sont installés sur place.

Le colonel D. est formel: leur centre de liaison était situé au cinquième étage de l'hôtel des Mille Collines. A la mi-mai, ils étaient toujours là.

Commentaire de P., l'ancien patron des services secrets suisses: «Barril, c'est pratique. On peut toujours dire: "Il ne travaille pas pour nous, la preuve c'est qu'il a été chassé de la gendarmerie." Mais un Français qui opérerait en indépendant dans une zone d'influence française se ferait aussitôt remettre à sa place. A moins d'un accord tacite. Il est clair que le DGSE ou la DRM (Direction du renseignement militaire, ndlr) étaient en contact avec lui, ce qu'on ne pourra jamais prouver, bien sûr.»

La France, en tout cas, ne lui en a pas voulu. En juin 1994, soit juste à la fin du génocide, le capitaine Barril est élevé au grade de commandant de réserve.

 (XXI a en sa possession la copie de tous les documents cités) (fin)

AVRIL/MAI/JUIN 2010 - XXI

 

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