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1 décembre 2011 4 01 /12 /décembre /2011 02:36

 

 

 

véhicule calciné du Dr Paanzé d'Obo

 

véhicule calciné du médecin chef de l'Hôpital d'Obo et son chauffeur

sauvagement abattus par la LRA

 


Benoît Lallau, Economiste à l'Université Lille-I et

Perrine Laissus, Program Development Manager, pour l'ONG Acted en RCA

 

Alternatives Internationales n° 053 - décembre 2011


Pillages, viols, enrôlement forcé des enfants… Le mouvement de guérilla ougandais terrorise les populations dans le sud-est du pays. Des ONG organisent l'aide aux déplacés.


Il est, en Afrique centrale, un conflit qui n'a que peu d'écho. La Lord's Resistance Army (LRA), dirigée par le rebelle ougandais Joseph Kony, sévit depuis plusieurs années hors de ses frontières originelles (lire encadré page 17). Après le nord-est de la République démocratique du Congo et le Sud-Soudan, c'est désormais le sud-est centrafricain qui est déstabilisé par ses incursions et ses nombreuses exactions. Celles-ci ont débuté en février 2008. Jusqu’alors, les préfectures du Mbomou et du Haut-Mbomou, de par leur enclavement, avaient été préservées de l’instabilité politico-militaire propre à la Centrafrique, qui avait affecté tout le nord et l’ouest du pays durant la décennie 2000 : rébellions s’opposant au pouvoir de Bangui, contre-offensives des forces gouvernementales, brigandages incontrôlés de diverses origines…Située loin des principaux axes de communication, la région était alors surtout connue de la communauté internationale pour ses camps de réfugiés soudanais ayant fui la guerre civile dans ce pays (1983-2005).


Cette « paisible marginalité » a disparu avec l’entrée en territoire centrafricain de la LRA, les « Tongo-Tongo » comme on dit ici. L’arrivée et l’installation durable dans  le pays de près de 6000 Congolais fuyant leurs provinces des Uélés (RDC) et l’extrême violence de la rébellion d’origine ougandaise, en avait été le signe avant-coureur. Désormais, le scénario usuel de prédation de la LRA est aussi à l’œuvre en Centrafrique, ajoutant aux réfugiés congolais quelque 18 000 « déplacé  internes ».


Ils sont partis avec nos enfants

 

Ce scénario est assez simple : des groupes mobiles plus ou moins bien armées (mais toujours mieux que les villageois), ayant peu de mal à se cacher dans ce désert vert  (aussi riche en ressources naturelles que sous-peuplé), attaquent des villages, voire des petits centres urbains et leurs marchés, au gré de leurs besoins, pillant, rançonnant, violant, tuant ceux qui résistent, enlevant adultes et enfants : les adultes pour porter ce qui a été razzié, les jeunes garçons pour en faire des enfants soldats, les fillettes et jeunes filles à des fins d’esclavage domestique sexuel. Julie, une femme rencontrée à Mboki en août 2011, raconte : « Les Tongo-Tongo sont venus, ils avaient des armes. Ils ont pris ma sœur et son fils, et ils ont cassé la porte de la maison. Ils ont dit que j’étais trop vieille, m’ont poussé dans un coin et m’ont donné un coup dans le dos. Après, ils ont attaché les adultes ensemble et ils ont mis le feu aux maisons. Ils sont partis avec nos enfants, nos outils, nos graines.»


Ce scénario s’est reproduit maintes fois depuis 2008 d’après l’OCHA (l’Organisme des Nations unies en charge des questions humanitaires) et le HCR (l’agence de l’ONU en charge de la protection des déplacés et réfugiés), qui en tiennent une comptabilité régulière. (1)

Avec à chaque fois, les mêmes conséquences : morts violents, enlèvements, pertes des quelques biens possédés, vols des récoltes. Et la peur.


Cette peur qui pousse les villageois à se déplacer s’ils parvenaient à anticiper l’arrivée des Tongo-Tongo. Cette peur aussi, qui a incité la plupart des familles, victimes directes ou non, à fuir leurs villages pour se réfugier dans les centres urbains, où elles espèrent trouver une relative sécurité, grâce aux forces armées centrafricaines (Faca) et aux militaires ougandais désormais en opération dans la région. Cette peur, enfin, qui empêché de se rendre aux champs et ainsi de produire de quoi se nourrir. Même lorsque les exactions se raréfient, la peur demeure.


Tensions communautaires

 

Déplacements internes de populations, installation durable des Congolais (car « rien ne nous attend plus là-bas », expliquent-ils), concentration des populations dans les campements en ville, abandon progressif du travail agricole, effondrement des échanges, flambée des prix et risque de pénurie alimentaire liés : autant d’éléments qui ont justifié l’intervention de différentes organisations humanitaires (ONG et agences onusiennes), dont la tâche s’avère des plus complexes.

 

La première des difficultés est l’accès aux populations. L’insécurité conduit les humanitaires à concentrer leurs activités dans les centres urbains situés sur l’axe principal, Obo, Mboki, Zémio et Rafaï. Mais les convois humanitaires deviennent une proie tentante pour des bandes armées, non liées à la LRA et sans finalité politique, mais profitant du désordre ambiant. On trouve ici la problématique, bien connue des humanitaires, du « cycle du conflit » et de la nécessité de ne pas l’entretenir par son intervention. Le cycle du conflit, c’est l’insécurité. Ici, ce sont donc d’abord ces bandes armées que rejoignent de jeunes hommes ayant tout perdu ou sans perspective d’avenir. Ce sont aussi les tensions communautaires qui s’exacerbent dans les centres où se concentrent les populations : autochtones, déplacés de l’intérieur, réfugiés congolais et éleveurs peuhls (centrafricains ou soudanais, souvent sédentarisés).


Et ce, surtout autour de l’accès aux terres cultivables et de la sécurisation des centres urbains. Les Peuhls sont ainsi souvent perçus comme des complices des Tongo-Tongo, car ces derniers exploitent les couloirs de transhumance pour s’approcher des zones d’habitation. Ce sont aussi les tensions entre civils et militaires (ougandais surtout), causées par les exactions ou trafics auxquels ces derniers se livrent parfois – ou sont accusés de se livrer. Causées aussi par la prostitution de survie de nombreuses femmes.

 

 Minimiser les palabres


Ne pas entretenir ce cycle du conflit, pour les organisations humanitaires, cela signifie d’abord organiser les distributions d’aide alimentaire et en matériels de manière à minimiser les sentiments et les palabres. Ces organisations ont la difficile tâche d’assurer seules, la couverture des besoins vitaux pour des populations variées, aux statuts juridiques différents et aux besoins changeants. Au-delà de la stricte urgence et lorsque l’on envisage le relèvement des populations (c’est-à-dire la réhabilitation des capacités locales de production), cela implique aussi, dans un contexte d’insécurité et de concentration humaine, de ne pas procéder à des distributions de biens trop « voyants » : une pioche et des semences attirent moins la convoitise des pillards qu’un sac de riz. Il s’agit aussi de développer des activités de proximité. Plusieurs ONG mettent ainsi en place des activités d’appui au maraîchage, via des formations, des distributions de semences et de petit outillage. La proximité est alors géographique (on ne s’éloigne pas en brousse) et économique (on privilégie des cultures  à cycles courts).


Cela signifie aussi développer un appui psychologique aux victimes des Tongo-Tongo, en particulier aux anciennes filles esclaves, telle Clarence, rencontrée à Bangassou en août 2011 : « Ils m’ont enlevée, on dormait sur des brindilles recouvertes d’une bâche, pour empêcher qu’un de nous s’en aille. On devait s’occuper de la nourriture, du ménage, des hommes. Ils nous ont montés les uns contre les autres, mais je me suis quand même fait une amie. On s’est enfuies pendant un gros orage, et on a été sauvées. Mais il y a encore des petits enfants là-bas. Moi ça va, je suis grande, mais pour les petits il faut faire quelque chose.» Clarence n’a pourtant que 10 ans. Ne pas entretenir le cycle du conflit, cela implique enfin d’éviter le piège de l’assistanat, et donc exige une étroite coordination entre organisation humanitaire pour préparer le « post urgence ». Comment, en effet, appuyer le maraîchage, la multiplication locale des semences, l’intensification organique des pratiques agricoles, tant que subsiste pour les populations l’assurance de recevoir gratuitement leur ration de nourriture, dispensée par d’autres humanitaires plus « généreux », c’est-à-dire  restés au stade  de l’urgence.


Cultiver la moindre parcelle

 

Cela revient aussi à reconnaître, sans les mythifier, les capacités locales d’adaptation à une situation de crise. La comparaison entre Zémio et Djéma est ici édifiante. La première ville concentre de nombreuses organisations humanitaires, créant des effets d’engorgement dont la manifestation principale, outre l’inflation, est le primat de stratégies individuelles de survie fondées sur la captation de l’aide, alors même que les exactions de la LRA se sont espacées depuis le début de 2011. Dans la seconde, peu investie par l’aide parce d’enclavée, les populations ont entrepris, seules, de mettre en valeur la moindre parcelle cultivable dans un rayon de trois kilomètres : « Depuis que les Tongo-Tongo ont fait des razzias dans la ville, on est coupés du monde. On doit vivre avec ce qu’on a », nous dit ainsi Baala, rencontré en juillet 2011. Un tel constat ne doit pas conduire à une remise en cause globale de l’action humanitaire. Il met en évidence la nécessité du ciblage le plus fin et le mieux coordonné possible des bénéficiaires et des types d’aide, en relation avec certains effet de seuil : la distribution de rations alimentaires peut tantôt être impérative pour la survie des populations, tantôt empêcher le relèvement des capacités locales.


Les organisations humanitaires ont ainsi à penser conjointement urgence et développement, alors que plane en permanence la menace d’un regain d’exactions des Tongo-Tongo. Une menace que pour l’heure les troupes ougandaises ne parviennent pas à éliminer totalement, en attendant l’arrivée annoncée de « conseillers militaires » américains.

 


L’Armée de résistance du Seigneur (LRA)

 

Joseph Kony et ses lieutenants

La Lord’s Resistance Army (Armée de résistance du Seigneur) est un mouvement rebelle ougandais, dirigé depuis 1987 par Joseph Kony. Tirant profit de la frustration des populations septentrionales face à un règne dominé par des hommes du Sud, visant à renverser le pouvoir ougandais et à instaurer un régime fondé sur les dix commandements bibliques, il sévit durant une vingtaine d’années dans le Nord du pays, commettant de nombreuses exactions vis-à-vis des civils, systématisant le recrutement forcé d’enfants soldats – qui constituent la majorité de ses effectifs. Repoussé par les forces armées ougandaises hors des frontières, il déstabilise depuis la fin de 2005 le nord-est de la République démocratique du Congo, poussant de nombreux Congolais à se réfugier en RCA, mais on trouve aussi de longue date certains de ses groupes au Soudan (le mouvement a été soutenu par le régime de Khartoum).

Depuis la fin de 2008, une coalition militaire menée par les Ougandais et les Congolais, a porté de rudes coups au mouvement (éliminant plusieurs de ses chefs), et intervient aussi sur le sol centrafricain, en coordination avec les forces armées de la RCA. Le 14 octobre dernier, Barack Obama a annoncé l’envoi d’une centaine de conseillers militaires en Ouganda afin d’aider cette coalition à venir à bout de la LRA et capturer Kony. Composé de quelques centaines de combattants, la rébellion conserve une puissance suffisante pour déstabiliser l’ensemble de l’est centrafricain, échapper à la coalition qui elle aussi a traversé le fleuve Mbomou, et maintenir un conflit larvé dans le nord-est congolais. Le mouvement semble en outre toujours bien structuré et coordonné par Joseph Kony. Il n’a pourtant plus de réelle finalité politique, n’étant plus en mesure de renverser quelque pouvoir, et les exactions auxquelles il se livre en RCA constituent d’abord des opérations de survie de petits groupes qui s’approvisionnent en vivres et en enfants, soldats et esclaves.  

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