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10 février 2011 4 10 /02 /février /2011 17:16

 

 

ben-ali-et-sa-femme

 

 

10 Février 2011 Par  Fabrice Arfi  Lénaïg Bredoux  Mathieu Magnaudeix

De nos envoyés spéciaux à Tunis

 

Après la révolution, les révélations. Des fuites de documents confidentiels récupérés dans des commissariats ou des préfectures au plus fort de la révolution tunisienne, auxquels Mediapart a eu accès, ainsi que des témoignages recueillis sur place, décrivent des pratiques généralisées d'espionnage de la population sous le régime du dictateur Zine el-Abidine Ben Ali.

Il s'agit, pour l'essentiel, de notes et rapports officiels rédigés en arabe qui ont été volés par des manifestants, des policiers ou même des militaires, tous sympathisants de la révolution, de peur qu'ils ne soient détruits par un pouvoir sur le point de s'écrouler.

Certains des documents montrent également à quel point le contrôle des activités religieuses, sous couvert de lutte antiterroriste, a pu être utilisé pendant des années par les services sécuritaires tunisiens, avec le soutien de la France et d'autres Etats européens, pour justifier la mise en place d'un vaste maillage de surveillance de la population, dans les cyber-cafés ou les transports collectifs.

De tous les pays du Maghreb, la Tunisie est réputée pour être celui qui exerçait l'espionnage d'Etat le plus systématique de ses propres citoyens par le biais de son gigantesque appareil policier, fort de plus de 100.000 agents – environ quatre fois plus que l'armée. Précision utile: en vingt-trois ans de régime Ben Ali, les rangs de la police ont quadruplé.

Dans un Etat policier comme la Tunisie, l'espionnage obsessionnel de la population est la première étape avant la répression (arrestation arbitraire, emprisonnement, torture...) des voix discordantes.

Le plus ancien des documents à la disposition de Mediapart (voir ci-dessous) date du 2 mars 1994. C'est une lettre classée «top secret», rédigée par le sous-préfet (ou maire) de M'Saken, à 140 kilomètres au sud de Tunis, et adressée au gouverneur de la région de Sousse.

Son contenu se passe de commentaire: «J'ai l'honneur de vous informer que nous avons chargé X – nous avons effacé son identité, NDLR – pour s'infiltrer au sein du Mouvement des démocrates communistes et assurer le suivi de leur activité pendant tout le temps de la campagne électorale.»

«La toile d'araignée est intacte»

Un autre document émanant d'un officiel de la commune de Boum'hel (à 15 km de Tunis), photographié à la hâte par des manifestants, permet de réaliser l'étendue de la surveillance de la population tunisienne. Il s'agit d'un tableau qui, dans une première colonne, segmente la ville en quartiers ; dans une deuxième colonne, les quartiers sont divisés en quatre rues principales ; et, dans une dernière colonne, est mentionné le nom d'un «indic» de la police par rue principale.

D'après de nombreux témoignages recueillis par Mediapart à Tunis, le sentiment d'être surveillé par les agents policiers du parti-Etat de Ben Ali, le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), est d'évidence le dénominateur le plus commun de la population tunisienne. Administrations, universités, entreprises, vie quotidienne: les espions du RCD sont partout.

 «Dans notre département, on avait un agent du pouvoir. Ils lui donnent une voiture, il devient un œil, il surveille tout le personnel, il savait où j'habite, ce que je mange. On ne peut pas être chef de service ou directeur si on n'est pas RCD. Les responsables de la municipalité, les conseillers communaux, les délégués, tous les hauts fonctionnaires appartiennent au RCD», raconte Djamila, une universitaire de Tunis, qui affirme que «la toile d'araignée est intacte» malgré la révolution.

Alya, étudiante à Tunis, espère des jours meilleurs et relate qu'«avant c'était partout “bonjour/bonsoir”. On ne parlait qu'en famille, et encore. Les voisins, on se méfiait. On savait qu'il y avait des indicateurs. Les concierges, les voisins... Même avec mon mari, dans la voiture, on osait pas parler. Il y a comme un stress permanent, un poids, qu'on sent beaucoup moins aujourd'hui.»

Dans un grand journal de Tunis, une rédactrice étiquetée anti-Ben Ali raconte avoir fait une grave dépression nerveuse à cause de la surveillance permanente de certains confrères dont tout le monde savait qu'ils étaient rémunérés par la police pour espionner leurs collègues.

Un autre se rappelle de coups de fils mystérieux de demoiselles à son bureau offrant leurs charmes. Il en a ri, sentant bien qu'il s'agissait sans doute d'espionnes. Mais tous ses confrères n'ont pas eu son flair: «Le régime espérait tenir tout le monde, soit par de l'argent, soit par des affaires de mœurs.»

Encore aujourd'hui, les conversations téléphoniques font peur. Impossible de parler de sujets jugés sensibles (la corruption, les malversations...). Pour discuter, il faut se rencontrer, et si possible dans un endroit discret. «Quand j'avais des opposants en ligne, on se parlait par mots-clés et on ne se donnait jamais rendez-vous par téléphone», explique un diplomate européen en poste à Tunis, qui avait pris l'habitude de mettre les sbires du régime sur de fausses pistes en évoquant au téléphone de faux lieux de rendez-vous.

Pour lui, pas de doute, ses interlocuteurs étaient écoutés.

«Parmi eux, il y avait une avocate défendant des islamistes: c'était leur ligne rouge», dit-il. Un jour, ce diplomate s'est même fait taxer d'«activiste» par un ministre de Ben Ali, parce qu'il continuait à recevoir des opposants. Il espère désormais que ce genre d'«intimidations» appartient au passé. Sinon, dit-il, la parole s'est tellement libérée depuis le départ de Ben Ali que ce serait «un carnage». 

«Il s'est vérifié qu'elle fait la prière régulièrement»

En Tunisie, la lutte contre l'islamisme a été utilisée pendant des années par le président Ben Ali comme un moyen commode pour obtenir le soutien sans réserve des démocraties occidentales, au premier rang desquelles la France, qui, en échange, ont fermé les yeux sur le caractère despotique de son régime. 

Sauf qu'à la lecture des documents adressés à Mediapart, dont une partie circule aujourd'hui sur les réseaux sociaux, il apparaît que la surveillance – pour ne pas dire dans certains cas le harcèlement – de sympathisants islamistes a aussi été un prétexte pour mettre la population en coupe réglée.

Outre la surveillance systématique de l'activité des mosquées, des thèmes développés pendant les prêches ou le recensement du nombre de fidèles à chaque prière, la lutte anti-terroriste a de fait permis de quadriller l'espace public, où une parole contestataire pouvait prendre corps. 

Ainsi, un rapport «de travail» du 27 mars 2008 (ci-dessous), signé par le directeur de la préfecture de Bizerte (au nord du pays) et consacré «aux efforts contre le danger terroriste», préconise de «se concentrer sur l'observation des espaces dédiés à Internet (les cyber-cafés, NDLR) et la collaboration avec les propriétaires». Il leur est par exemple imposé de tenir «un cahier spécial» des allées et venues dans leur commerce, avec le nom de chaque visiteur. Islamiste ou non.  

Dans le même rapport, qui a notamment été adressé au ministère de l'intérieur et à l'administration générale de la sécurité d'Etat, un paragraphe est consacré au recrutement «des sources spéciales dans le secteur des vendeurs ambulants et les propriétaires de transports en commun», qu'il s'agisse des taxis collectifs ou individuels. Le tout sous le contrôle permanent du parti hégémonique, le RCD.

Dans ce contexte de guerre au terrorisme, les cibles déclarées du régime sont les salafistes, partisans d'un islam rigoriste, dont certaines franges peuvent épouser les thèses djihadistes mais dont d'autres branches s'affichent au contraire comme non-violentes, tout en développant une conception politique de leur foi.

Deux rapports policiers d'interpellation en possession de Mediapart montrent qu'il n'en fallait pas beaucoup, sous Ben Ali, pour subir le harcèlement du régime. Dans le premier d'entre eux, il est fait état de l'arrestation le 17 novembre 2007, à Nabeul (nord-est du pays), d'un «groupe de barbus» simplement parce qu'ils étaient... barbus.

Les policiers notent: «Ils nous ont dit qu'ils étaient en train de discuter de questions religieuses, notamment sur la vie d'un disciple du Prophète.» D'après le rapport, qui ne dit pas ce qu'il est advenu par la suite des personnes interpellées, l'un des «barbus» serait fiché comme «salafiste» par la police.

Frappé du sceau «secret», le second rapport évoque l'arrestation, le 18 mars 2009, d'une jeune femme de 24 ans, habitant à Beni Khiar (région de Nabeul), parce qu'elle était «voilée». «Après vérification avec elle, observent les policiers, il s'est vérifié qu'elle fait la prière régulièrement. Il lui a été notifié l'obligation d'arrêter de porter l'habit religieux et de montrer des dispositions à le faire.»

De Tunis à La Mecque, l'hypocrisie d'une régime

Interrogée par Mediapart, l'avocate tunisienne et militante des droits de l'homme Radhia Nasraoui explique que «la répression des islamistes est la même que pour les syndicalistes ou les militants de gauche. Ce sont les mêmes pratiques, les mêmes méthodes de torture, le même harcèlement. A part que les gens de gauche en prison se sont davantage défendus depuis le début de l'ère de Ben Ali, parce qu'ils avaient des traditions de lutte».

Elle ajoute: «Le fait d'avoir défendu les épouses des islamistes à l'étrangers puis les détenus m'a causé beaucoup de problèmes au sein du mouvement démocratique. J'ai perdu des amis, qui ne comprenaient pas facilement que je défende les droits des islamistes. Je suis pourtant connue pour être de gauche, laïque et profondément anti-intégriste. Je ne partage pas du tout leurs idées mais c'est inadmissible de les torturer sauvagement parce qu'ils font la prière ou même se basent sur la charia.»

Par ailleurs, la sincérité de la “chasse aux salafistes” sous la dictature Ben Ali prend une tournure toute particulière lorsque l'on découvre, toujours grâce au vol de documents pendant la révolution, certains investissements du clan Ben Ali en Arabie saoudite, monarchie islamiste dont le père fondateur, Mohamed ibn Abdelwahab, est l'un des deux principaux disciples du dogme salafiste au XVIIIe siècle.

Non seulement c'est en Arabie saoudite que le dictateur lui-même est parti se réfugier après sa fuite de Carthage le 14 janvier, mais un document récupéré lors de la mise à sac de la maison de Hayet Ben Ali, à Hammam Sousse, décrit de dispendieux projets immobiliers à La Mecque.

Des manifestants, puis des militaires, ont ainsi mis la main sur une «offre de prix définitive», datée du 20 avril 2006 (voir ci-dessous), concernant l'achat par la sœur du dictateur et son mari d'un appartement au seizième étage d'une tour du futur complexe de gratte-ciel Abraj al-Bait. Avec vue sur les lieux saints de l'islam.  

La lettre est adressée à «Madame-Sœur Hayet Ben Ali». Elle commence par «Que Dieu la garde» et se termine par des considérations beaucoup moins spirituelles, le prix: 1.322.030 dollars.

 

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