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27 septembre 2011 2 27 /09 /septembre /2011 10:04

 

 

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Par Christophe Champin RFI mercredi 21 septembre 2011

A quelques semaines de l’élection présidentielle au Cameroun, la journaliste française Fanny Pigeaud publie aux éditions Karthala Au Cameroun de Paul Biya, un ouvrage décapant. Au pouvoir depuis 1982, le chef de l’Etat camerounais se représente pour la sixième fois consécutive. A lire le livre de l’ancienne correspondante de l’AFP et de Libération au Cameroun, son bilan est catastrophique à tous points de vue. Sur place, l’ouvrage suscite des réactions passionnées.

Il existe une abondante littérature sur le Cameroun, mais, étonnamment, pratiquement aucun ouvrage exhaustif sur la présidence de Paul Biya. C’est désormais chose faite avec Au Cameroun de Paul Biya (Khartala, août 2011). Son auteur, Fanny Pigeaud, ancienne correspondante de l’Agence France presse et de Libération au Cameroun, dresse une chronique résolument à charge de près de trois décennies de présidence Biya. Le Cameroun est « l’un des Etats les mieux dotés du continent africain, mais, constate-t-elle, en dépit de richesses exceptionnelles, les performances économiques et sociales du Cameroun (…) sont loin d’atteindre le niveau qu’on pouvait espérer de lui ». Pour la journaliste, le premier chef de l’Etat du Cameroun indépendant, Amhadou Ahidjo, a « planté une partie des germes de la situation actuelle ». Mais pour la journaliste, le principal responsable des échecs du Cameroun n’est autre que l’actuel président qui a « mené le pays au plus bas de tous les classements économiques et sociaux ».

Discret haut fonctionnaire, né en 1933 à Mvomeka’a, dans le sud du pays, Paul Biya est nommé Premier ministre d’Ahidjo en 1975. A l’époque, rappelle Fanny Pigeaud, personne n’imagine que cet homme effacé sera son successeur : « Les analystes voyaient plutôt Samuel Eboua, réputé bon technocrate et secrétaire général de la présidence depuis 1975, ou Victor Ayissi Mvodo, alors ministre de l’Administration territoriale. Pourtant, c’est bien Paul Biya, devenu sous l’impulsion d’Ahidjo vice-président du parti unique en 1980, qui a prêté serment le 6 novembre 1982, comme nouveau président de la République ».

Les espoirs déçus du « Renouveau »

A l’époque, l’avènement de Paul Biya « promettant plus de justice, de libertés et de démocratie » suscite beaucoup d’espoir. De fait, après l’autocratisme d’Ahidjo, l’étau semble se desserrer, notamment avec la libération des prisonniers politiques. Dès 1983, cependant, les relations se tendent avec son prédécesseur, qui cherche à garder le contrôle du pays en conservant la direction du parti unique, l’Union nationale camerounaise. En avril 1984, le nouveau président échappe à une tentative de coup d’Etat, derrière laquelle il voit la main de son ex-mentor. Pour Fanny Pigeaud, cet épisode marque le début du raidissement du régime Biya : « Si la crise de 1984 a en partie renforcé Biya, elle a aussi entraîné chez lui un important changement de priorités : il a adopté une logique sécuritaire, faisant de sa sécurité et de la stabilité de son pouvoir ses seuls centres d’intérêts. Il s’est aussi enfermé dans une coquille ethnique ».

Au fil des pages suivantes, Fanny Pigeaud dresse la chronique d’une succession de rendez-vous manqués : le rejet de l’idée de conférence nationale, la première élection multipartite de 1992 remportée dans des conditions très controversées face à l’opposant John Fru Ndi, qui a signé le verrouillage total du système politique, empêchant toute possibilité d’alternance. Elle décrit également la pratique du pouvoir très particulière de Paul Biya. « Il préside en moyenne un seul conseil des ministres par an et souvent moins. Certains de ses ministres ne le rencontrent jamais, précise-t-elle. Biya ne participe que rarement aux rencontres internationales et encore moins à celles qui réunissent ses homologues africains. » Paul Biya préfère les voyages privés en Europe, notamment en Suisse qui, rappelle-t-elle, ont « amené ses compatriotes à le surnommer le "vacancier" ». Ce qui, précise l’auteur, ne l’empêche aucunement de garder le contrôle absolu du pouvoir, pratiquant à l’excès la tactique du diviser pour régner, profitant de campagnes de lutte contre la corruption très médiatisées pour se débarrasser des gêneurs ou des ambitieux, qu’il a laissé allègrement se servir.

Pour Fanny Pigeaud, la centralisation extrême du pouvoir entre les mains d’un tout petit groupe, la corruption généralisée - de l’administration jusqu’aux Eglises et aux ONG - et l’omnipotence de l’ex-parti unique, le RDPC, on conduit le pays dans le gouffre : « La vie est devenue un casse-tête pour la majorité des 20 millions de Camerounais (...) et puisque la compétence et le savoir-faire ne permettent pas de réussir, la fraude est devenue le mode opératoire d’une bonne majorité de la population ». Tout cela alors que la situation des droits de l’homme est, à lire le livre, tout aussi catastrophique.

Résignés et résistants

Face à ce désastre, « les Camerounais se sont résignés », affirme Fanny Pigeaud. Et elle estime que les adversaires du régime Biya en portent aussi la responsabilité : « L’attitude des leaders de l’opposition, qui avaient fait rêver des milliers de Camerounais au début des années 90, a beaucoup joué dans cette capitulation générale : ils n’ont plus jamais été capables d’incarner une alternative au RDPC et, pire, on trahi, comme la plupart des initiateurs des ‘villes mortes’, les idéaux qu’ils avaient portés ». Même la presse privée ne trouve pas grâce aux yeux de la journaliste. Elle est, d’après elle, dans une situation « désastreuse », en grande partie à cause « des méthodes de gestion des patrons de presse [qui] utilisent régulièrement les fonds de leur entreprise à des fins personnelles, en négligeant les journalistes », tandis que la liberté de la presse est régulièrement violée par le régime.

Après plus de 200 pages de description apocalyptique, Fanny Pigeaud rend hommage à ceux qui résistent : rappeurs dénonçant le système en place en dépit de la censure dont ils font l’objet dans les médias publics, enseignants ou universitaires refusant la logique de la corruption, poignée d’organisations non-gouvernementales jouant réellement leur rôle, religieux refusant la corruption… Mais la conclusion du livre est sans appel : « le système Biya n’est pas seulement en train de s’autodétruire et de mener à une possible déflagration : il prépare aussi à plus long terme des lendemains très difficiles pour le Cameroun »

Au Cameroun de Paul Biya suscite, en tout cas, un vif débat dans le pays. Le camp présidentiel dénonce, sans surprise, un livre à charge, voire une manipulation de l’opposition. Certains vont même jusqu’à affirmer que la journaliste française n’est pas la véritable auteure de son livre ! Chez les adversaires du régime, les avis sont également partagés. Beaucoup se félicitent qu’un auteur français dénonce ainsi le « système Biya », mais d’autres, notamment dans la presse privée, que Fanny Pigeaud ne ménage pas, sont très critiques. Le quotidien Mutations compare, par exemple, son ouvrage à une «compil’ des lieux communs sur le Cameroun et des ragots de bistrots, qui fera une célébrité de plus et qui noircira encore plus l’image du pays à l’étranger ». Sans aller jusque-là, l’un des défauts du livre de Fanny Pigeaud est, par moment, d’évoquer certains actes attribués au président camerounais au conditionnel et sans citer de sources.  L'ouvrage n’en reste pas moins une chronique passionnante et très bien documentée des trois décennies de présidence Biya.

Au Cameroun de Paul Biya, Karthala, collection les Chemins du siècle (août 2011)

 

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