Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Sommaire

  • : centrafrique-presse
  • centrafrique-presse
  • : informations générales sur la république centrafricaine et l'Afrique centrale
  • Contact

Recherche

Liens

15 janvier 2013 2 15 /01 /janvier /2013 03:26

 

 

 

 

fauteuil de Bozizé

 

Cher Juste-Adrien,

 

Jamais en près de dix ans de pouvoir du général François Bozizé, l’actuel président de mon pays, la République Centrafricaine, une rébellion ne s’était ainsi approchée de Bangui, le centre du pouvoir, comme la coalition Séléka, (alliance en Sango) – notre  belle langue nationale -, dont les unités avancés sont signalés aux portes de la capitale.

 

Depuis le 10 décembre donc, un attelage improbable de cinq groupes rebelles s’est emparé de cinq chefs-lieux de préfecture du pays. Après Ndélé, Bria, Bambari et Kaga-Bandoro, ces rebelles sans programme ni idéologie si ce n’est la haine du calife et la volonté de s’emparer de son fauteuil à tout prix, occupent depuis le 29 décembre la localité de Sibut, à environ 160 kilomètres de Bangui.

 

J’avoue que j’ai essayé de me tenir loin de cette énième crise, refusant de m’exprimer publiquement. Mais comme tu l’auras constaté, je n’ai pas pu. J’étais, devais-je plutôt dire, je suis, comme tout le monde, inquiet de l’inlassable descente aux abîmes de la terre de mes pères, une contrée abandonnée où très rares sont les causes collectives, celles-là même qu’on placerait au-dessus des intérêts personnels de politiciens affamés. Je suis allé à quelques réunions à Paris dans l’espoir de m’accorder avec ceux qui savent ou peuvent argumenter sans haine ni mépris afin de proposer une solution de sortie de crise qui tient compte des aspirations profondes du peuple centrafricain. Cela n’a débouché sur rien de concret.

 

Et pour cause ! La relation entre certains Centrafricains recrutés dans la classe politique et la République Centrafricaine relève presque de la fable, dont il nous faudra trouver un jour ou l’autre la morale. Ces politicards évitent en effet l’épreuve historique – ou du moins étouffent souvent maladroitement leur ambition démesurée – mais murmurent toutefois leurs reproches respectifs lorsque tombe la nuit. Ils forment, avec les différents régimes qui se sont succédé à la tête du pays, un couple qui a du mal à masquer en public leur incompatibilité d’humeur, se promettant toujours de laver le linge sale en famille devant un juge des affaires matrimoniales agacé par un dossier qui traine dans ses tiroirs depuis plusieurs années. Ces époux ont-ils réellement un domicile ?  J’en suis malgré tout convaincu. Pourtant, ils choisissent toujours de se rencontrer ailleurs, préférant se croiser dans les coins de ruelles. À chaque fois, ils gèrent leurs différends à la hâte, se promettent de tout se dire et de se mettre d’accord. Mais l’un des deux n’est jamais de bonne foi.

 

Pour coller à la fable, Cher Juste, je dirais que le juge des affaires matrimoniales du couple centrafricain avait réuni son cabinet le 21 décembre à N’Djamena, au Tchad, et a ordonné aux époux de se retrouver à Libreville. C’est ainsi que rebelles du Séléka, leaders de l’opposition dite démocratique, membres de la société civile et représentants du pouvoir de Bangui, réunis dans la capitale gabonaise sont parvenus, nous a-t-on dit,  à un accord ce 11 janvier.

 

Cette fois, le juge, aidés par de pseudo-experts et de journalistes complaisants qui ont tôt fait de présenter ces pourparlers comme étant difficiles, a forcé la main aux époux afin qu’ils se mettent d’accord sur un texte mal ficelé, parce que écrit à la va-vite, dans lequel est logé le diable de la division et du blocage.

 

Or, devant l’ampleur des querelles et le nombre des sujets d’incompréhension dans ce couple, il aura fallu deux à trois jours supplémentaires pour élaborer un texte moins amphigourique, comportant peu d’absurdité, comme le fait d’énoncer que  le prochain gouvernement est chargé entres autres de restaurer la « paix et la sécurité » et d’affirmer plus loin que « le président de la République est garant de la sécurité », de sorte que l’on demande, comble de contradiction, à ce même président dépouillé de ses prérogatives, notamment sécuritaires, de garantir la sécurité des personnes et des biens sur l’ensemble du territoire. Ou le fait d’avoir conservé l’actuelle Assemblée nationale, maintenue dans ses prérogatives, et soutenir plus haut que le prochain gouvernement ne pourra être révoqué par le président de la République, dont le parti dispose de la majorité absolue au parlement et qui pourra donc, par une simple motion de censure, congédier l’équipe gouvernementale. Pourtant, une phrase dans ces accords de Libreville aurait permis d’exclure cette hypothèse qui n’a rien de farfelue. On devait prendre le temps de balayer ces détails, de fermer définitivement des interprétations et de jeter la clef dans l’Oubangui, afin de dissuader les petits-malins qui seraient tentés d’instrumentaliser les non-dits à des fins personnelles.   

 

Hélas, ces juges matrimoniaux voulaient se présenter en sauveur d’une Nation centrafricaine en perdition qu’ils ont confondu célérité et précipitation. Chacun entendait tirer la couverture vers soi. Et les impératifs de politiques intérieures de ces juges n’ont pas été étrangers à cet empressement. Ils ont eu tort de crier victoire et de sabler le champagne : trop d’allégresse annonce souvent de prochaines intempéries. À force de jubiler, ils n’ont pas vu qu’ils avaient négligé l’essentiel.

 

Mais pour toi, mon fils, il s’agit de comprendre en quoi cette situation pourrait compromettre ton avenir et celui de ta descendance. Car, quand la conscience est hantée par la haine, elle a tendance à se réfugier dans le déni ou le mythe et, du mythe à la mythomanie, le pas est vite franchi.      

 

Vois-tu mon petit, pour un pays qui a subi tout ce que l’histoire a connu de plus sombre, les pourparlers de Libreville devaient pourtant être enfin le moment de relever la tête, de prendre notre destin en main. Au lieu de ça, nous avons passé notre temps à nous vilipender, à nous diaboliser les uns et les autres, à faire l’inventaire de ce qui devait être, oubliant de nous pencher sur ce qui est, et ce qui doit être. Nous avons oublié que l’existence se construit en conjuguant nos verbes au présent. Cette maladresse a donc arrangé les affaires de ceux qui veulent nous maintenir dans la misère. Ils étaient naturellement contents, ceux qui veulent que notre pays ressemble à une ombre mouvante, gouverné par des ogres dont l’appétit croit au rythme de nos angoisses.

 

Je t’ai donc adressé cette missive comme une sonnette d’alarme afin que tu ne tombes jamais dans le camp de l’égarement, celui de la réflexion en raccourci, ce camp plutôt intéressé par les avantages et les privilèges que procure l’incurie collective.

 

Certains te diront qu’il faut en vouloir à telle ou telle personne, la charger de tous les péchés  du monde. Pour ma part, je suis de ceux qui soutiennent que l’histoire de notre pays reste à écrire avec patience, avec sérénité. Ne faire pencher la balance ni d’un côté, ni de l’autre. Parce que, pour ce qui est d’assumer, les hommes politiques centrafricains ont laissé plus de pauvres que de riches, plus de malades que de guéris et surtout un État fantôme.

 

La réalité, c’est que nous sommes à la fois responsables et comptables de notre faillite. Par notre silence, par notre inertie, par nos calculs de courte vue, par notre manque cruel de patriotisme, par notre démission collective, par notre indécision, nous avons permis l’émergence des pantins épileptiques qui entrainent nos populations dans le gouffre, avec pour point de non-retour l’occupation du sol national par plusieurs armées étrangères. Ces zouaves ont pu prospérer parce que nous les avons laissé faire,  comme nous allons encore laisser faire des aventuriers de tout-poil, à qui l’on confiera des postes de ministres dans le prochain gouvernement. Ce qui donnera des idées à d’autres aventuriers qui prendront à leur tour des armes contre les institutions républicaines, d’assassiner au passage nos frères et sœurs, histoire d’être conviés au bal macabre où se partage le bifteck de la République. Nous faisons ainsi entrer dans un cycle d’éternel recommencement.    

 

C’est pourquoi jour après jour, ce pays m’interroge. Je le croyais mûr, je le découvre éclaté, ruiné, et hanté par ces démons qui se sont tous réveillés à la mi-décembre. Je voulais croire en son éclat, j’aperçois son obscurantisme. Je tentais de m’attacher à sa tendresse, je suis rattrapé par sa violence. Cela a sans doute quelque chose à voir dans le manque de vision de ses élites.        

 

Fiston, notre salut n’est pas dans la commisération ni dans l’aide. Par conséquent, l’idée saugrenue que les solutions à nos problèmes viendraient de l’étranger est une chimère soudée par l’irresponsabilité et la démission collective. Demande-toi donc ce que tu pourras apporter à cette patrie sans pour autant attendre d’elle une quelconque récompense.

 

Ton père.

 

Partager cet article

Centrafrique-Presse.com - dans Opinion