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12 septembre 2012 3 12 /09 /septembre /2012 09:37

 

 

 

 

 

Théophile GANRO

 

 

 

En mars- avril 1991, j’ai rencontré Théophile Ganro. Nous étions à l’université de Bangui, en faculté de droit et sciences économiques. La démarche estudiantine avait un seul objectif, faire entrer notre pays dans la mouvance de l’époque, consécutive à la chute du mur de Berlin, et à la fin de la bipolarisation est-ouest. Nous voulions qu’instamment la RCA rejoigne le concert des nations africaines, adhère à la démocratie pluraliste, aux libertés publiques individuelles et collectives, notamment la liberté de la presse,de se constituer en syndicat, et aux droits de l’homme.


Cyrus Emmanuel Sandy, Théophile Ganro, Guy Mamadou, Jean-Lambert Ngouandji, Sylvère Rengaï (décédé), F. Edgar Gassia, Guy Ndakouzou, Boris Gbacko, Charles Armel Doubane (notre actuel ambassadeur auprès des nations unies), Victorien Kowo (décédé), le jeune lycéen Kenneth Yamba et moi-même, ainsi que bien d’autres camarades encore, nous étions fortement unis dans la clandestinité. Nous ne connaissions pas ce qu’est le tribalisme ravageur et destructeur d’aujourd’hui, entre les jeunes et toutes générations confondues !!!!!!


Mobiliser les élèves et les étudiants, les forces de la société civile et politique, pour obtenir la convocation d’une conférence nationale souveraine, le droit à l’éducation et à la formation pour tous, la réunion d’une véritable constituante pour renouveler les institutions de la République, institutions protectrices du peuple centrafricain. Voilà ce qui nous habitaient collectivement !


Nous avons réussi, et ce n’est pas Théophile qui me contredira, à tordre le cou aux faucons du dernier parti unique , faucons qui théorisaient les vertus du monolithisme multi tendanciel.


Cyrus, Théophile et moi, nous avions mis en place la coordination des élèves et étudiants centrafricains en assemblée générale (par un sédition face au pouvoir) le 6 mai 1991. Plus de 2500 étudiants et élèves nous avaient approuvé par acclamation, Théophile était heureux, légitimé comme nous tous dans le bureau. Nous avons mené dans les jours qui suivirent assemblées générales, marches, publications (la voix des martyrs) et réunions clandestines pour garder la flamme de la contestation. Nous étions acteurs d’une histoire nationale, histoire dans laquelle nous avions pris toute notre part et toutes nos responsabilités. Nous nous sentions profondément héritiers du mouvement des élèves et étudiants qui avaient contribué à la destitution du système impérial et de dévolution du pouvoir dynastique, aujourd’hui réhabilité.


Le 31 janvier 1992, Cyrus Sandy, Théophile Ganro et moi-même, nous étions passés en conseil de discipline de l’Université de Bangui et exclus de la seule institution d’enseignement supérieur de notre pays. Je me fais le devoir de redire cette vérité historique aujourd’hui, car nombre des membres de cette commission disciplinaire sont aux affaires et ont bénéficié tant soit peu des avantages incontestables de l’ouverture démocratique dans notre pays. Théophile Ganro, le révolté, l’insoumis et le rebelle (il avait vécu un temps au Tchad), s’était présenté à ce conseil de discipline en short fabriqué en tissu local, comme il avait l’habitude d’être. S’était sa manière à vrai dire de rester lui-même, authentique et pétri de convictions profondes. Nous n’avons jamais regretté d’avoir subi ces sanctions que nous avons versé à l’actif des sacrifices pour le changeement.

Théophile était un militant de terrain, toujours du côté des petits, des plus faibles et des plus vulnérables. Il était convaincu comme beaucoup d’entre nous, du caractère irréductible, incontournable et irréversible de la démocratie.


Nous étions fiers d’être au même diapason que d’autres campus universitaire en effervescence en Afrique francophone : Kinshasa, Brazzaville, Dakar et surtout Abidjan avec la puissante fédération des étudiants de Côte d’Ivoire (la Fesci), sous la houlette de l’actuel président de l’assemblée nationale de ce pays frère, Guillaume Soro.


Théophile était également, un militant estudiantin dont l’engagement a très vite évolué en politique. Il était le plus âgé d’entre nous et cela lui permettait d’argumenter pour dire notamment que la revendication du droit à l’éducation, n’était qu’un élément de contradiction secondaire d’un ensemble plus global. La contradiction principale était institutionnelle et politique. C’est ainsi que sa détermination l’amènera à être député du 5ème arrondissement dès la première législature de notre assemblée nationale pluraliste, puis chef d’entreprise. 


Théophile était véritablement un frère, un intime, puisqu’il venait dans la maison familiale à miskine, sans façon, et partageait les repas apprêtés par ma défunte mère Juliette REDJEKRA. Cette dernière manifestait à son égard, une affection maternelle faîtes d’un sentiment mêlé d’inquiétude pour notre intégrité physique et de fierté pour notre sens élevé de l’intérêt général. Théophile appelait tout aussi affectueusement Juliette, maman, « nous y arriverons » aimait-il à redire à chaque fois.


A chacun de mes séjours au pays, une fois que j’étais parti en Europe, Théophile venait me voir spontanément quelques soient les fonctions qu’il occupait. Je me souviens que j’étais toujours le «  petit frère de service » et je m’employais l’une des fois à railler son énorme et vieux portable de service motorola, appartenant à l’assemblée nationale.


La dernière fois où nous avons partagé un repas, s’était en 2002 à Orléans, en compagnie de mon épouse Aimée, à la table du défunt général Timothée Malendoma et sa défunte épouse (de la famille Komas). Le général était un de nos mentors à la concertation des forces démocratiques (CFD) et aux CCCCN (comité de coordination pour la convocation d’une conférence nationale souveraine). J’avais improvisé (comme à l’accoutumée) en appelant Théophile juste au téléphone pour signaler notre présence. Il s’est joint à nous tout aussi spontanément comme à son habitude. Je ne savais pas que s’était l’ultime fois où j’allais charnellement et chaleureusement embrasser mon frère de combat.


Nous avons bien évidemment vanté la capacité d’agir dans l’unité de l’opposition démocratique à l’époque. Nous constations en effet, la nécessité toujours présente, d’impulser un nouvel élan démocratique permettant de réaliser la société de la prospérité, du progrès social pour tous, qui était le « substrat et le moteur » de notre engagement !


Au courant du dernier semestre 2011, à l’occasion de mes multiples allers retours professionnels et familiaux entrent Cayenne et la France métropolitaine, je suis arrivé nuitamment à Orléans. J’ai obtenu par hasard le contact de Théophile. Malgré l’heure avancée de la nuit, je lui ai passé un coup de fil. La chaleur fraternelle était au rendez-vous, il avait pris comme d’habitude les nouvelles de ces « nièces » mes deux grandes filles Léonelle Juliette et Victoire Audrey, qu’il avait porté toutes petites et qu’il n’avait plus revu. Je suis reparti le lendemain matin à l’aurore, car je devais impérieusement rejoindre Cayenne.


Mon frère Théophile est parti sur la pointe des pieds, sans me laisser l’occasion de manifester physiquement mon attachement, car l’histoire de nos vies est liée à jamais.


Puisse le patrimoine immatériel et mémoriel de la République Centrafricaine, lui accorder une place, dans le cercle des hommes et des femmes qui ont implanté la démocratie, la liberté, le devoir d’insurrection, de résistance et d’insoumission, face aux dérives de la barbarie humaine, aux injustices du temps présent et à venir.


Théo ma peine est immense, je te renouvelle pour l’éternité mon fidèle attachement fraternel et notre engagement patriotique et panafricain. Je t’aime mon frère et mon deuil commence maintenant !


Va Théo, que la terre généreuse, avaleuse et universelle puisse t’accueillir en paix à jamais ! Tu as gagné les combats menés dans ta vie militante.


Bon courage à Josephat Tagotto notre aîné, à toute la famille, aux compatriotes et aux militants du MLPC.


Jean-Pierre REDJEKRA


Bolbec, Haute Normandie (76)

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