Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Sommaire

  • : centrafrique-presse
  • centrafrique-presse
  • : informations générales sur la république centrafricaine et l'Afrique centrale
  • Contact

Recherche

Liens

28 juin 2008 6 28 /06 /juin /2008 00:30





(Courrier International 27/06/2008)

 

Professeur à l'université de Johannesburg, Achille Mbembe est l'un des intellectuels les plus en vue de l'Afrique francophone. Pour cet essayiste camerounais, les avancées de la démocratie restent fragiles ou illusoires.






COURRIER INTERNATIONAL : The Wall Street Journal vient de consacrer une grande enquête aux progrès de la démocratie en Afrique. Est-ce une réalité ?


ACHILLE MBEMBE : Le paysage est contrasté : restauration autoritaire ici, multipartisme administratif là, maigres avancées, au demeurant réversibles, ailleurs… Dans la plupart des cas, les Africains n'ont toujours pas le droit de choisir librement leurs dirigeants. Trop de pays sont à la merci de despotes dont l'objectif est de rester au pouvoir à vie. Du coup, la plupart des élections sont truquées. On sacrifie aux aspects procéduraux les plus élémentaires de la concurrence, mais on garde le contrôle sur les principaux leviers de la bureaucratie, de l'économie, et surtout de l'armée. La possibilité de renverser le gouvernement par la voie des urnes n'existant pratiquement pas, seuls l'assassinat, la rébellion ou le soulèvement peuvent contredire le principe de la continuation indéfinie au pouvoir. Globalement, les choses sont donc plutôt bloquées – y compris en Afrique du Sud, où, le système électoral aidant, on peut dire que le pays vit de facto sous un régime de parti unique.

 
Quatre tendances lourdes me frappent. La première est l'absence de réelle démocratisation qui constituerait une alternative au modèle prédateur postcolonial. La deuxième est le recul de toute perspective de révolution sociale radicale. La troisième est la sénilité croissante des pouvoirs. Et la quatrième, l'enkystement que l'on voit à l'œuvre, y compris là où une certaine alternance a eu lieu. A cela s'ajoute une autre tendance : l'émergence d'une sorte de "lumpen radicalisme", une violence sans projet politique alternatif, portée par les "cadets sociaux" et dont l'enfant soldat et le sans-travail des bidonvilles sont les symboles tragiques.

Il faut craindre que cette violence sans projet ne se généralise. Elle provoquerait en retour le raidissement d'un Etat qui, bien qu'illégitime, bénéficie du soutien d'une classe qui en a fait l'instrument de son enrichissement personnel. Quitte à détruire l'Etat, l'économie et les institutions, cette classe est prête à tout pour conserver le pouvoir, la politique n'étant à ses yeux qu'une manière de conduire la guerre civile par d'autres moyens. La réflexion devrait donc, à mon avis, porter sur ces tendances lourdes, qui sont nourries par les structures historiques de la violence et de la prédation que favorisent les politiques néolibérales.

Quels sont les obstacles à la démocratie ?


Il y a certes un désir manifeste de liberté et de bien-être. Mais ce désir peine à trouver un langage, des pratiques effectives, et surtout une traduction dans une culture politique neuve où le pouvoir n'est pas un jeu à somme nulle. Les obstacles sont donc nombreux. D'abord une certaine économie politique. Ensuite un certain imaginaire du pouvoir et de la vie. Limitons-nous aux facteurs relevant de l'économie en mentionnant, d'entrée de jeu, la brutalité des contraintes économiques dont les pays africains ont fait l'expérience au cours du dernier quart du XXe siècle et leur incapacité à sortir du cycle de l'extraction et de la prédation.

A cette donnée fondamentale s'ajoute l'événement qu'aura été la grande diffraction sociale qui a commencé au milieu des années 1980 et qui a conduit à peu près partout à une "informalisation" des rapports sociaux et économiques, à une fragmentation sans précédent du champ des règles et des normes et à un processus de désinstitutionnalisation qui n'a pas épargné l'Etat lui-même. A son tour, cette diffraction a provoqué un mouvement de défection de la part de nombreux acteurs sociaux, ouvrant dès lors la voie à de nouvelles formes de lutte sociale centrées sur l'accès aux ressources. Aujourd'hui, le bidonville est devenu le lieu névralgique de ces formes d'affrontements sociaux et politiques qui combinent des éléments de la lutte des classes, de la lutte des races et des ethnies, et des millénarismes religieux.
 
Pour le reste, la faiblesse des oppositions est connue. Pouvoir et opposition opèrent en fonction d'un temps court marqué par l'improvisation, les arrangements ponctuels et informels, les compromis et compromissions divers, les impératifs de conquête immédiate du pouvoir ou la nécessité de le conserver à tout prix. Les alliances se nouent et se dénouent constamment. Mais, surtout, l'imaginaire du pouvoir ne s'est guère transformé. L'imaginaire structurant de la politique en Afrique reste celui de la guerre civile permanente.

Quelle est l'attitude de la France face à la démocratisation ?


Elle l'accepte seulement du bout des lèvres. Dans son pré carré, elle s'y oppose avec ténacité depuis 1960. La France est connue pour prodiguer un soutien indéfectible aux régimes les plus corrompus du continent et aux satrapes les plus tordus. Il faut souhaiter qu'elle se désengage véritablement du continent. Les autres puissances ne s'opposent pas autant à la démocratisation. Cynisme et hypocrisie suffisent largement – encore que de nombreuses institutions privées américaines apportent une aide multiforme à la consolidation de la société civile. Cela dit, si les Africains veulent la démocratie, c'est à eux d'en payer le prix. Personne ne le fera à leur place. Ils ne l'obtiendront pas non plus à crédit.


L'Afrique du Sud défend-elle avec assez d'ardeur la démocratie, notamment au Zimbabwe ?

 
Ce pays n'est pas responsable de la crise zimbabwéenne. Les responsables, ce sont les Zimbabwéens et, dans une certaine mesure, leur ancien maître colonial, le Royaume-Uni. L'Afrique du Sud ne peut pas à elle seule promouvoir la démocratie en Afrique. Elle n'en a ni la volonté ni les moyens. Du reste, elle doit d'abord l'approfondir chez elle avant de penser à la promouvoir chez d'autres.


Quel rôle peuvent jouer les sociétés civiles africaines dans la démocratisation ?


Leur rôle est crucial, là où elles existent – ce qui n'est pas le cas partout.


Les pays qui possèdent d'importantes ressources en matières premières – notamment en pétrole – sont-ils condamnés à rester à la traîne de la démocratisation ?


Oui, tant que la logique de l'extraction et de la prédation qui caractérise l'économie politique des matières premières en Afrique n'est pas brisée.

 
Les grandes puissances font-elles tout leur possible pour empêcher cette démocratisation ?

 
La France, oui. Elle est un vrai facteur de nuisance, et il faut souhaiter qu'elle se désengage véritablement du continent. Les autres pays (les États-Unis notamment) ne s'y opposent peut-être pas activement. Cynisme et hypocrisie suffisent largement. Encore que de nombreuses institutions privées américaines apportent une aide multiforme à la consolidation de la société civile. Cela dit, si les Africains veulent la démocratie, c'est à eux d'en payer le prix. Personne ne le paiera à leur place. Ils ne l'obtiendront pas non plus à crédit.


Propos recueillis par Pierre Cherruau



© Copyright Courrier International

 

Partager cet article

Centrafrique-Presse.com - dans Politique