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5 juin 2008 4 05 /06 /juin /2008 00:57

 

De notre envoyé spécial à Abéché, Thierry Oberlé Le Figaro 04/06/2008 | Mise à jour : 23:11 |

 

Déployée depuis le mois de mars dans l'est du Tchad pour protéger les réfugiés du Darfour, l'Eufor patrouille maintenant à la frontière soudanaise.

 

On le remarque à peine sous la tente climatisée. Seuls ses pieds et l'une de ses mains enserrés dans des pansements dépassent de son drap. Ibrahim Mustapha, 9 ans, lutte contre la mort sur un lit de l'hôpital italien de l'Eufor à Abéché. Un éclat de métal voyage dans son thorax près des poumons. L'enfant tchadien a ramassé une roquette au bord d'une route près de Goz Beïda, dans une zone où circulent les pick-up surchargés d'hommes et d'armes des forces loyalistes et rebelles. L'engin a explosé.

 

Ibrahim crache du sang. Son frère aîné vient lui rendre visite avant de signer une décharge autorisant les médecins militaires à l'opérer si une intervention de la dernière chance devenait possible. Fataliste, il aurait préféré confier le sort du gamin «entre les mains de Dieu». Ici, dans cette nature hostile, la mort est acceptée avec résignation. À son départ, la souffrance d'Ibrahim se mue en rage. Il arrache ses bandages, mord les infirmiers militaires, hurle jusqu'à épuisement. Dans son village proche de la frontière soudanaise, les voisins lui ont raconté avant son évacuation qu'il avait été victime d'une bombe posée volontairement par les soldats blancs pour tuer les enfants.

 

Sans état d'âme

 

L'hôpital est installé temporairement à proximité de la piste de l'aéroport d'où décollent les hélicoptères tchadiens en quête de cibles rebelles. Il donne sur le camp français de l'opération «Épervier» qui abrite aussi dans des Algecos le poste provisoire de commandement de l'Eufor. L'armada européenne s'est greffée sans état d'âme sur le dispositif français mis en place en 1986 pour contrecarrer les poussées libyennes. Les deux forces aux missions distinctes se rendent des services et échangent des renseignements sans se livrer à un mélange des genres, assurent leurs chefs respectifs. C'est que la mission européenne a tout à construire. Il faut aménager dans l'urgence des sites avec des milliers de tonnes de ciment, forer des puits, poser un réseau de dix kilomètres de fibres optiques. Être prêt à affronter la saison des pluies qui débute dans quelques jours avec son lot d'inondations et de pistes embourbées.

 

La crainte d'une escalade

 

À Abéché, le «star camp» la base logistique française de l'Eufor a émergé de la rocaille un peu à la périphérie de la ville. À l'heure de la sieste, la température peut monter à 46° degrés sous abri, il n'y a pas de filet antichaleur et les toilettes fonctionnent mal. À deux pas de là, des soldats finlandais chargés de protéger les lieux disposent, en vertu de règles d'engagement spécifiques aux pays scandinaves, de tout le confort. Tout comme les Autrichiens des forces spéciales dont le quartier général est dissimulé derrière des palissades en plein centre-ville.

 

L'Eufor a déployé en trois mois deux tiers de ses effectifs, soit 2 400 hommes sur un total de 3 700. Une présence qui inquiète plus qu'elle ne rassure la population d'Abéché convaincue d'assister à une escalade militaire. «Les habitants sont effrayés par la présence des soldats blancs au marché. Ils craignent une escalade», assure un père jésuite de la mission catholique qui assiste depuis plusieurs années à la montée des troubles dans la région.

 

Les colonnes de l'Eufor ont effectué 1 380 kilomètres de pistes pour relier N'Djamena à Abéché. Elles transportaient du matériel lourd arrivé d'Europe via le port de Douala au Cameroun. Celle du colonel Frédéric Garnier a mis dix jours pour atteindre Farchana, sa destination finale. Trois bataillons se partagent le terrain des sables de la région désertique de Bahaï au nord jusqu'aux confins de la République centrafricaine au sud. Leur mission ? Stabiliser l'est du Tchad, autrement dit un territoire de la taille de près de la moitié de la France. Les patrouilles doivent protéger les réfugiés et les populations de déplacés et assurer la libre circulation dans la zone. Un défi à réaliser dans un contexte plutôt mouvant. L'Eufor n'a pu prévenir le meurtre de Pascal Marlinge, un Français de l'ONG Save the children tué le 1er mai au cours du vol de son véhicule, ni contribuer à l'arrestation de son assassin.

 

Lancée pour répondre à l'émotion suscitée par la crise du Darfour, l'Eufor a été en partie créée pour répondre aux attaques des Janjawids, les cavaliers arabes soudanais. Il s'agissait de protéger les réfugiés du Darfour et les populations tchadiennes contre un ennemi extérieur. Mais les incursions, les affrontements ethniques qui ont poussé près de 200 000 Tchadiens à abandonner leurs maisons ont cessé faute de villages tchadiens à piller. Aujourd'hui, c'est le banditisme qui entretient d'abord les périls.

 

Fragilisés par la déstabilisation générale de la zone, les représentants du pouvoir central ne sanctionnent pas les coupeurs de route pourtant connus des habitants. À l'impunité s'ajoute l'atomisation. Le janjawid est devenu un terme générique qui désigne tout individu armé circulant à cheval. Il peut être arabe, soudanais, tchadien, lié à une rébellion ou aux forces de l'ordre, simple brigand ou cavalier de l'Apocalypse. Pour l'Eufor, il représente une menace volatile. «On fait la police. Ce n'est pas une mission à laquelle on s'attendait au départ. On a un peu l'impression d'avoir un marteau et une enclume pour tuer une mouche», résume le colonel Frédéric Garnier qui dirige le bataillon de Farchana composé de marsouins.

 

«Cadeau, cadeau»

 

La radio grésille dans sa voiture lancée sur une piste proche de la frontière soudanaise. «Trois janjawids repérés dans le secteur de Djebel Andadja. Allons tenter d'entrer en contact», indique une patrouille. Le groupe armé prend la fuite à l'approche des soldats français. «Notre rôle est dissuasif. Nous sommes là pour nous montrer», commente le colonel.

 

Sur la route, les enfants tchadiens saluent le passage de son convoi par des «O.K. ! O.K. !» ; les jeunes réfugiés du Darfour par des «Cadeau ! Cadeau !». Dans le village fantôme de Goz Merem errent quelques habitants en haillons. Le regroupement de huttes en paille a été déserté voilà deux ans à la suite de l'incursion meurtrière de cavaliers armés. Envoyé en éclaireur par leurs familles, un vieux couple est venu voir si un retour est possible. Il se dit rassuré par le passage des soldats européens. Le soir au bivouac, le colonel explique : «On ne va pas résoudre par un coup de baguette magique l'insécurité dans l'est du Tchad, mais si à notre départ on a contribué à inverser la tendance pour que les choses s'arrangent, on ne sera pas venus pour rien.»

 

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