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5 juin 2008 4 05 /06 /juin /2008 00:36

 

Jeune Afrique 1er - 7 juin 2008

 

Le secret ayant été très bien gardé, tout le monde a été surpris, mais le plus surpris de tous - désagréablement, j’imagine - aura été Jean-Pierre Bemba : il a été arrêté à Bruxelles le samedi 24 mai au soir, en exécution d’une demande (tenue secrète) de la Cour pénale internationale (CPI).
24 mai 2008. Retenez cette date : pour cette justice internationale encore balbutiante et en phase de recherche, c’est un tournant.
Avec l’arrestation de ce « gros poisson » qu’est Jean-Pierre Bemba, la CPI s’affirme en face de tous : les politiques feront désormais plus attention à elle et ils lui accorderont une plus grande considération.
Mais le plus important est que les criminels de la politique tremblent à la perspective de se retrouver dans la situation où s’est mis Jean-Pierre Bemba. Et leurs émules, tentés de transgresser les lois de la guerre ou de fouler aux pieds les droits de l’homme, réfléchiront à deux fois avant de se laisser aller à leurs entreprises criminelles.

Jean-Pierre Bemba est un politicien africain qui a rêvé de devenir le président de son pays, la République démocratique du Congo (RDC), un des plus grands d’Afrique. Le tribalisme aidant, il n’a pas été loin de réaliser son ambition : en dépit d’une réputation sulfureuse et grâce à des moyens financiers aussi importants que d’origine douteuse, il a recueilli près de 40 % des voix, contre un peu moins de 60 % à Joseph Kabila, l’actuel président.
C’est donc un homme de poids qui est tombé dans les filets de cette CPI créée il y a dix ans mais qui n’a commencé à fonctionner qu’au début du siècle. Les crimes qu’on impute à cet homme, qui se voulait à la fois chef de guerre, agitateur politique et brasseur d’affaires, sont horribles ; sanctionner tous ceux qui portent la lourde responsabilité de tels actes sera salutaire.

Jusqu’à la fin du XXe siècle, les « ogres » de la politique échappaient à toute sanction ; ils n’étaient punis que lorsqu’ils étaient délogés du pouvoir par la force des armes sans parvenir à s’enfuir et à trouver un pays d’exil : s’abattait alors sur eux la « justice » du vainqueur (qui pouvait être une force politique nationale ou une coalition internationale).
Tombé aux mains de ses vainqueurs britanniques, Napoléon Bonaparte a été une des premières illustrations de ce cas ; Hitler et Goebbels y ont échappé par le suicide, mais ceux des collaborateurs du führer nazi qui se sont fait prendre ont été jugés par leurs vainqueurs, à Nuremberg en 1945.
Ils ont été pendus tout comme Saddam Hussein en 2006 au terme d’un ersatz irakien de ce même type de justice.

Plus près de nous, une kyrielle de dictateurs, dont beaucoup d’Africains, coupables de crimes et d’exactions ont réussi à échapper par la fuite et l’exil à toute sanction : Idi Amin Dada (Ouganda), Mobutu (Zaïre), Siyad Barré (Somalie), Hissein Habré (Tchad), Mengistu (Éthiopie) en sont des exemples connus. À cette liste non exhaustive, on peut ajouter le shah d’Iran, Augusto Pinochet au Chili, les principaux dirigeants khmers rouges au Cambodge et quelques généraux argentins…

Mettre un terme à l’impunité des dirigeants ­politiques ou militaires qui se rendent coupables de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité ou seulement d’atteintes graves aux droits de l’homme, c’est la mission que ses créateurs ont donnée à la Cour pénale internationale, qui incarne à elle seule le concept nouveau de justice internationale.
Signé le 17 juillet 1998 par cent vingt pays, le statut de Rome, qui la réglemente, n’est entré en vigueur que le 1er juillet 2002.
La Cour pénale internationale est permanente alors que les autres tribunaux internationaux (pour l’ex-Yougoslavie, pour le Rwanda, etc.) sont spécifiques et provisoires. Son siège est à La Haye.

La CPI en est donc encore à faire ses premiers pas… qui nous ont permis de mesurer à quel point elle est lente et coûteuse.
Mais elle a su se donner d’emblée une excellente réputation : nul ne doute de son sérieux ou de l’équité des jugements qu’elle prononce.
Elle n’est malheureusement pas encore universelle puisque plusieurs États importants - les États-Unis d’Amérique en tête - ont refusé d’y participer. Pour une seule raison, pas très honorable : soustraire leurs citoyens à la compétence d’une juridiction supranationale.
Ces arrogants estiment que se placer au?dessus de la loi internationale doit demeurer leur privilège !

La Cour pénale internationale a le pouvoir de mettre en jugement toute personne accusée de crimes relevant de sa compétence même si cette personne est un chef d’État, un Premier ministre, un ministre ou un député.
Lorsque les États qui n’en sont pas encore membres seront obligés sous la pression de leur opinion publique d’y adhérer, nous nous rapprocherons de la justice internationale universelle, et la mondialisation ne sera plus seulement un concept économique.
Ce jour-là, l’humanité aura accompli un immense progrès. Et nous vérifierons que « le tournant Bemba » en aura été une étape importante.

D’autres ex-dirigeants de pays africains (dont Charles Taylor du Liberia est le plus connu) ont déjà été traduits devant la justice internationale. Nous avons pu voir sur nos petits écrans ces (ex-)personnalités africaines noires conduites, menottes aux poignets, par des gardiens, en majorité blancs, devant une juridiction d’allure européenne (et située en Europe) où ils sont interrogés par des juges dont la plupart sont blancs.


En Afrique subsaharienne, chez certains, ce spectacle est source d’un malaise qui est réel même s’il ne s’exprime pas au grand jour : il faut donc en parler.
Pour ma part, j’en dis ceci : les origines de l’humanité sont en Afrique, nul n’en disconvient. Mais longtemps colonisés, les pays africains commencent seulement de goûter à la liberté.
Elle enivre, et il arrive à ceux qui sont ivres de liberté d’en abuser, de faire n’importe quoi.
C’est la phase historique que nous n’avons pas fini de traverser.

La CPI a été créée pour nous faire prendre conscience d’une nouvelle réalité : la récréation se termine et, avec elle, les maladies infantiles de l’indépendance. Il faut donc que rentrent dans le rang (ou disparaissent de la scène) les mauvais dirigeants qui ont cru qu’ils pouvaient tout se permettre.
Acceptons-le, non seulement parce que c’est juste, mais aussi parce qu’il est de notre intérêt à nous, citoyens, de voir nos tyrans actuels et futurs tenus en respect par la peur du juge indépendant.



Après Bemba, qui ?

 

Christophe Boisbouvier (Jeune Afrique 1 - 7 juin 2008)

 

Le dimanche 25 mai au réveil, Ange-Félix Patassé a allumé la radio, comme tous les jours. Le journaliste annonce l’arrestation de Jean-Pierre Bemba en Belgique. La surprise. L’étonnement. Le choc. Puis l’ancien président centrafricain se mure dans un silence officiel. Protégé par deux policiers togolais et quelques gardes du corps centrafricains, il ne sort plus guère de la grande maison qu’il habite à la cité de l’OUA, à Lomé, et passe son temps au téléphone. Des amis lui disent : « Fais attention. Cela risque de t’arriver aussi. » Imperturbable, il répond : « Non, le peuple centrafricain est derrière moi. » Mais en privé, il prépare fébrilement sa défense. Au cas où.



Il faut dire qu’Ange-Félix Patassé porte la responsabilité d’avoir personnellement appelé les troupes de Jean-Pierre Bemba à la rescousse en octobre 2002 pour repousser l’attaque des rebelles de François Bozizé sur Bangui. « À l’époque, il n’avait pas le choix », plaide un de ses proches. « Depuis les mutineries de 1996 et la tentative de putsch de mai 2001, la plupart des officiers des Faca (Forces armées centrafricaines) avaient déserté. » Patassé lui-même aime à dire : « Quand votre maison brûle, vous ne vous posez pas la question de savoir qui vient à votre secours. »


Surtout, aux yeux de beaucoup de Centrafricains, Patassé est coupable de n’avoir rien fait pour arrêter les crimes des « Banyamulenges » de Bemba. Savait-il ? « Oui », répond sans hésiter Me Goungaye Wanfiyo, le président de la LCDH (Ligue centrafricaine des droits de l’homme). « Les viols et les pillages n’ont pas duré quelques jours, mais plusieurs mois. D’abord à Bangui, puis en province. Dès la mi-novembre, les témoignages ont afflué. Il ne pouvait pas les ignorer. » Un ancien membre de l’état-major des Faca confie : « Moi, je ne pouvais pas supporter qu’ils violent nos filles et nos femmes. Je l’ai dit. Mais Patassé couvrait les Banyamulenges. Quant à mes supérieurs, ils se taisaient. C’étaient des lâches. Alors, je suis parti. »


L’ex-président centrafricain est-il allé jusqu’à encourager ces crimes ? À Bangui, certains le pensent. « Il voulait briser l’élan de la population dans les quartiers favorables à Bozizé », dit un observateur averti. « Arrêtons de le diaboliser. Patassé n’a pas la tête d’un violeur de femmes », répond l’un de ses proches. « Jamais je ne l’ai entendu donner des ordres en faveur d’une campagne de terreur. » Vrai ou faux ? En tout cas, le chef de l’État centrafricain savait être cynique. Un jour de novembre 2002, il n’hésita pas à déclarer : « La population centrafricaine vit en harmonie avec nos amis congolais. »


En fait, il semble qu’Ange-Félix Patassé ait donné carte blanche aux combattants de Jean-Pierre Bemba pour terroriser la population dans trois quartiers de la capitale que les rebelles avaient brièvement occupés en octobre 2002 : Boy-Rabé, Fou et Gobongo. Quand les miliciens congolais sont arrivés chez Michel Gbézéra Bria pour piller sa maison, celui-ci s’est exclamé : « Mais je suis le directeur de cabinet du président ! » Réponse d’un Congolais : « Dans cette zone, tout le monde est rebelle. »


Évidemment, le président Patassé n’était pas seul aux commandes. Tous les jours, le gouvernement de Martin Ziguélé devait trouver les fonds nécessaires pour distribuer des PGA (primes générales d’alimentation) à tous les miliciens congolais. À la tête des Faca, deux hommes jouaient un rôle clé : le général Yangongo, ministre délégué à la Défense, et le général Bombayéké, commandant de la garde présidentielle. Mais Ange-Félix Patassé se méfiait de ses officiers. Beaucoup avaient subi l’ascendant de leur ancien chef d’état-major, François Bozizé. Comme dit Me Goungaye Wanfiyo, « Patassé faisait plus confiance aux miliciens de Bemba qu’à ses propres troupes. »


Du coup, le président centrafricain préférait traiter directement par téléphone avec celui qu’il appelait « mon fils », Jean-Pierre Bemba. Un membre du protocole centrafricain se souvient : « Le président et Bemba se parlaient tous les jours ou presque. Du moins quand on arrivait à joindre Bemba sur son téléphone satellite. » Ensuite, Jean-Pierre Bemba appelait son commandant de terrain, le colonel Mustapha, et lui répercutait les décisions prises entre Patassé et lui. Avec le triumvirat Patassé-Bemba-Mustapha, l’ordre régnait à Bangui…


Outre ces trois hommes, deux autres figures de la scène centrafricaine sont aujourd’hui dans le collimateur. D’abord le colonel Abdoulaye Miskine. Sa milice pro-Patassé est accusée d’avoir massacré en novembre 2002 plusieurs dizaines de civils d’origine tchadienne à un marché au bétail de la sortie nord de Bangui. Ensuite le capitaine français Paul Barril. Officiellement chargé de la lutte antiterroriste à Bangui, l’ancien gendarme de l’Élysée assurait la protection personnelle du chef de l’État centrafricain. En avril 2006, la Cour de cassation centrafricaine a renvoyé devant la CPI Miskine et Barril, en compagnie de Patassé et Bemba.


Reste la question : pourquoi poursuivre les hommes du camp Patassé et pas ceux du camp Bozizé ? De fait, les rebelles de François Bozizé et leurs alliés tchadiens ont tué des civils, eux aussi. À Bossangoa, un prêtre et un journaliste ont été froidement assassinés. « Il faut que Patassé soit arrêté et jugé, mais il faut aussi que la CPI ouvre une enquête sur les exactions des rebelles de l’époque, affirme la LCDH. Sans parler des crimes qu’ils ont commis depuis leur arrivée au pouvoir, en mars 2003. » Patassé coupable ? « Peut-être, mais pas tout seul », disent beaucoup de Centrafricains.

 

 

 

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