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23 mai 2008 5 23 /05 /mai /2008 16:30



 

LE MONDE | 23.05.08 | 15h25  •  Mis à jour le 23.05.08 | 15h25

 

FARCHANA, ABÉCHÉ (est du Tchad) ENVOYÉ SPÉCIAL

 

La piste fait alterner la tôle ondulée et le sable, dans un nuage permanent de poussière. Dans les villages, les soldats européens saluent inlassablement de la main les enfants rieurs qui crient "OK !" sur leur passage : il est important de montrer que les militaires à l'écusson bleu européen, contrairement aux hommes en armes de cette région, ne représentent pas une menace.

 

On aperçoit parfois un cavalier, le visage dissimulé par un chèche, armé ou non, dont il est impossible de savoir s'il est bandit de grand chemin - "coupeur de routes", dit-on ici -, soldat d'une armée régulière ou rebelle, un statut d'ailleurs interchangeable. Les soldats français représentent le plus gros contingent (2 100 hommes sur un total de 3 700 lorsque l'Eufor sera au complet) de l'opération militaire européenne déployée dans l'est du Tchad et le nord-est de la République centrafricaine, pour "sécuriser" les 12 camps des 312 000 réfugiés soudanais et les 36 sites de 180 000 déplacés tchadiens.

 

L'interminable piste se poursuit jusqu'au campement des 450 soldats du régiment d'infanterie de chars de marine (RICM). C'est une sorte de camp romain, avec des dizaines de tentes et de véhicules alignés au cordeau. Avec 46 degrés sous tente et 51 degrés à l'extérieur, les conditions de vie sont rustiques. De ce PC régional, le colonel Frédéric Garnier, chef de corps du RICM, envoie des détachements armés patrouiller dans une zone qui s'étend sur plusieurs dizaines de milliers de kilomètres carrés. Pour se faire connaître et rassurer la population.

 

Les soldats européens se livrent donc à un travail de terrain qui s'apparente à celui d'une gendarmerie départementale. On est loin de la réflexion de certains stratèges parisiens pour qui, en verrouillant l'est du Tchad (en sus de la protection des réfugiés et déplacés), la France empêcherait la contagion de la guerre civile du Darfour de s'étendre à l'Afrique de l'Ouest. "L'effet positif, observe le colonel Garnier, est que nous avons redonné confiance aux gendarmes tchadiens. Quant à l'insécurité, elle est plus dans les esprits que réelle."

 

A Abéché, le général Jean-Philippe Ganascia, patron de l'Eufor au Tchad, en convient : "On a organisé une force militaire contre une menace qui n'était pas bien définie sur le terrain. Or, on s'aperçoit qu'il s'agit de bandes de "coupeurs de routes". La menace, pour nous, n'est certainement pas directe. Il est difficile d'appliquer des schémas militaires à du grand banditisme africain. Effectivement, ce sont davantage des actions de gendarmerie qui sont nécessaires. L'opposition armée tchadienne n'est pas une menace pour l'Eufor."

 

A lire la résolution 1778 du Conseil de sécurité des Nations unies, la mission de la Force européenne est claire : "Contribuer à la protection des civils en danger, en particulier les réfugiés et les déplacés" ; "Faciliter l'acheminement de l'aide humanitaire et la libre circulation du personnel humanitaire" ; "Contribuer à la protection des personnels de l'ONU." Ici, à moins de 5 kilomètres de l'oued Kadja, qui sert de séparation naturelle avec le Soudan, les consignes onusiennes deviennent aussi floues que le tracé de la frontière. Des canons de 90 mm, des mortiers, des drones et des avions de combat Mirage, pour faire reculer quel ennemi ?

 

Lorsqu'elle lance de fulgurants "rezzous Toyota" sur N'Djamena, l'opposition armée au régime du président tchadien Idriss Déby n'inquiète ni les réfugiés ni les déplacés, et pas davantage les habitants des villages qu'elle traverse. Le déploiement des soldats de l'Eufor n'a donc pas vocation à s'interposer entre Tchadiens.

 

Cette position de neutralité semble à la fois théorique et risquée, tant l'un ou l'autre belligérant pourrait avoir intérêt à impliquer les soldats européens dans des combats, sans même envisager la perspective d'un conflit ouvert entre N'Djamena et Khartoum, qui placerait l'Eufor dans une position intenable. Le président Déby a bien compris que la Force européenne, en se déployant entre la frontière soudanaise et N'Djamena, joue un rôle de dissuasion à son profit. "Déby a été très fort, commente la responsable d'une organisation humanitaire : il a vendu à l'Eufor l'"agression" du Soudan avec, en prime, la "contagion islamiste", et cela a marché !"

 

Ainsi, peut-être à son corps défendant, l'Eufor conforte-t-elle un régime soutenu de longue date par Paris. Berlin et Londres l'ont compris ainsi, qui ont refusé de se lancer dans l'aventure tchadienne et d'en supporter les coûts au-delà du financement communautaire de 119,6 millions d'euros, qui représente en moyenne entre 15 % et 20 % de la facture globale.

 

La faible probabilité d'une guerre ne fait pas pour autant de l'est du Tchad une région sûre. Il y a deux ans, Goz Merem était un village de quelque 1 200 âmes. Ses habitants l'ont quitté précipitamment en apprenant que des "janjawids venus du Soudan" avaient détruit un village voisin. Pour la population locale, l'appellation "janjawid" désigne moins les milices arabes qui mettent le Darfour à feu et à sang que tout homme en armes se livrant à des exactions. De ce point de vue, le régime tchadien du président Idriss Déby a plutôt bien réussi à faire entrer dans la croyance collective l'idée que tous les dangers viennent du Soudan. Ce qui est faire peu de cas des sanglantes querelles inter-tchadiennes, à caractère politique et ethnique.

 

Il n'est pas rare que les camps de réfugiés et les sites de déplacés reçoivent de dangereuses visites nocturnes : mais les auteurs d'exactions (vols, viols, recrutements forcés d'enfants) sont difficiles à identifier. Janjawids bien sûr, mais de quelle obédience ? Soldats de l'armée tchadienne en permission, policiers sans scrupules ? Dans un pays où tout homme se doit de posséder une arme, où les querelles entre cultivateurs sédentaires et éleveurs nomades sont ancestrales, l'impunité et la loi du silence sont totales.

 

Cela ne facilite pas le travail de l'Eufor. "Faire reposer la responsabilité de cette mission sur une force strictement militaire est inadapté. La seule alternative, c'est la Minurcat (Mission des Nations unies en République centrafricaine et au Tchad)", souligne le général Ganascia. A terme, les quelque 850 gendarmes tchadiens qui seront formés par la mission de l'ONU devraient prendre en charge la sécurité des camps. Mais il est peu probable que la Minurcat aura achevé son déploiement avant la fin de l'année, soit trois mois avant la fin du mandat d'un an de l'Eufor ! En attendant, les soldats européens n'ayant pas pour mission d'assurer la sécurité des camps, ils n'y pénètrent pas.

 

"Face à cette insécurité, traditionnelle dans cette région, relève le colonel Garnier, nous n'avons pas de mandat ni d'outils forcément adaptés." Un autre officier, qui tient à conserver l'anonymat, tire cette leçon - provisoire - de l'opération européenne : "Il y a eu une sorte d'emballement diplomatique, politique, médiatique et humanitaire. Le problème, c'était le Darfour. L'opinion publique en Europe, et plus encore aux Etats-Unis, était émue devant le "génocide". Il fallait faire quelque chose. On l'a fait au Tchad : c'était plus facile, moins contraignant, moins sensible politiquement, qu'au Soudan. Et puis la France était sur place. Mais cela ne règle en rien les problèmes du Darfour."

 

Laurent Zecchini

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