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16 mai 2008 5 16 /05 /mai /2008 18:03



 

LE MONDE | 15.05.08 | 15h02  •  Mis à jour le 15.05.08 | 15h02

 

YAOUNDÉ ENVOYÉ SPÉCIAL

 

La bataille contre la faim se livre d'abord contre le temps. Chaque jour, comme des millions de femmes africaines, Léontine Mbamba, 52 ans, mère isolée de quatre enfants, la mène sans bruit mais en première ligne. Assise sur son lit, dans l'étroite pièce aux murs nus qui sert à la fois de chambre, de salon et de cuisine, elle tente d'expliquer comment on nourrit les siens lorsque les prix s'emballent, alors que l'essentiel des 400 000 F CFA (600 euros) de son salaire mensuel d'institutrice passe dans les denrées de première nécessité.

 

Son mot d'ordre est simple : "faire durer le temps", autrement dit puiser le moins souvent possible dans le sac de riz dont le prix a augmenté de près de 50 % en quelques mois pour frôler les 300 F CFA le kilo (0,45 euro), faire en sorte que le demi-litre d'huile de palme "tienne deux semaines" et que les six savons de Marseille fassent le mois, toilettes et lessives comprises.

 

"SORCELLERIE ET PRIÈRE"

 

La valse des prix est devenue une obsession pour chaque Camerounais depuis que la flambée s'est généralisée et amplifiée. Au point que nombre de jeunes sont morts sous les balles des policiers au cours des grèves et émeutes de la faim accompagnées de pillage, fin février, dans plusieurs villes du pays.

 

Léontine Mbamba égrène les restrictions qu'elle a dû imposer à sa famille : n'acheter de la viande que deux ou trois fois par mois, se résoudre au maquereau, réputé "poisson du pauvre", abonner la famille au riz en sauce et se contenter pour le petit déjeuner, des restes du dîner. Aucune plainte dans ses propos : "Je connais des familles qui vivent avec 3 ou 4 euros par jour et ne mangent qu'une fois", souffle-t-elle. Au moins la famille Mbamba n'a-t-elle pas renoncé aux téléphones portables considérés comme indispensables pour pallier les difficultés de transport et faciliter les petits commerces de rue que les aînés entretiennent.

 

Même la possession d'un lopin de terre en brousse est loin de mettre à l'abri. "Je vois passer les clients à qui j'ai fait crédit. Parfois, je hausse la voix mais je sais qu'ils n'ont rien en ce moment", raconte Stanislas Atangani, 70 ans, tenancier de l'épicerie-buvette du village de Yeptang, niché dans la forêt tropicale à 50 km de la capitale mais dépourvu de route goudronnée, d'eau et d'électricité.

 

Les 3 hectares de tomates et de poivrons qu'y cultive Damien Noah, 36 ans, ne lui suffisent plus pour nourrir ses trois enfants. Il emprunte donc un moto-taxi et revend, à Yaoundé, des bouteilles d'huile de palme achetées à des producteurs. "La malveillance, les jalousies, le repli sur soi se sont aggravés avec l'augmentation du coût de la vie", témoigne-t-il. Ses initiatives pour organiser les agriculteurs se sont heurtées à ces obstacles. L'agriculteur relie ses déconvenues à "la sorcellerie", contre laquelle il dit ne disposer que d'"une seule arme : la prière".

 

"VERROU IDÉOLOGIQUE"


Ce dimanche matin, devant la buvette, la bière et l'extrême chaleur aidant, des jeux de cartes entre hommes dégénèrent en bagarre. "Avant la crise, on ne jouait pas pour de l'argent dans les villages", déplore un consommateur.

 

Sur le marché d'Obala, la petite ville voisine, les clientes se fâchent lorsqu'elles constatent le peu de poisson qu'elles ont les moyens d'acheter ou mettent en cause la balance, rapporte Ferdinand Andela, poissonnier. "Elles ont noté les prix donnés à la télé par le gouvernement et nous accusent de ne pas les respecter." Les détaillants, eux, rejettent la responsabilité sur les grossistes, accusés d'organiser la pénurie et de mettre dans leur poche les baisses de taxe décidées par l'Etat après les émeutes. L'inflation alimente aussi la corruption. Les fonctionnaires chargés du contrôle des prix figurent eux-mêmes parmi les accusés.

 

Depuis les émeutes de février, le discours officiel s'est métamorphosé. "Les Africains vont devoir changer leur façon de produire et de consommer, prophétise le ministre du commerce, Luc Mbara Atangana. Un verrou idéologique a sauté : nous allons pouvoir aider notre agriculture." Rompant avec le libéralisme et la priorité aux importations de vivres imposée par le FMI et la Banque mondiale, le gouvernement camerounais magnifie désormais l'agriculture nationale et promet un grand plan visant la souveraineté alimentaire.

 

"Exactement ce que nous clamons depuis des années et qui nous valait d'être accusés de vouloir déstabiliser l'Etat !", s'amuse Jacob Kotcho. Ce militant d'une ONG altermondialiste doute de la mise en oeuvre de ces belles paroles parce que, dit-il, "beaucoup de fonctionnaires font du business à l'importation" et que "les autorités ne se sentent pas dépositaires du bien-être des citoyens". Socialement explosive, la paupérisation, et la crise alimentaire qu'elle engendre, renverrait donc le Cameroun à de hautes exigences, celles de la morale publique et de la démocratie.

 

Philippe Bernard

 

Chronologie


25 février : Une manifestation de protestation contre la hausse des prix, notamment des carburants, dégénère en émeutes.

8 mars : Le président Paul Biya annonce une hausse des salaires des fonctionnaires et des baisses de prix (suspension des droits de douane).

25 avril : Le gouvernement annonce la création d'un "fonds spécial" pour relancer les productions agricole et halieutique.

 

Article paru dans l'édition du 16.05.08

 

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