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2 mars 2008 7 02 /03 /mars /2008 03:56
 
 
LE MONDE | 01.03.08 | 13h59  •  Mis à jour le 01.03.08 | 14h00 Analyse
 
20080201Sarkozydeby.jpg 
La bataille de N'Djamena, au final, n'aura fait que des vaincus. D'un point de vue technique, les combats dans la capitale tchadienne entre les forces loyalistes et des groupes rebelles tchadiens se sont soldés par une victoire du président Idriss Déby. Celui-ci a non seulement survécu, mais repoussé l'ennemi rebelle venu des confins soudanais. A quel prix ! Dans sa capitale, Idriss Déby vit en "maire de N'Djamena" assiégé. Les rebelles, qui ont été à deux doigts de prendre le pouvoir, début février, se sont repliés non loin du Soudan, à plusieurs centaines de kilomètres, d'où ils menacent de lancer une nouvelle offensive. Alors, on enserre la capitale d'un long fossé antichar de 40 kilomètres et, en attendant le retour des rebelles, on traque un "ennemi" qui semble surtout intérieur.
 
La population, pour commencer, subit une punition en règle. L'acclamation des rebelles à leur entrée en ville, les pillages de quelques-uns se paient à présent au prix fort. N'Djamena subit des exactions de soldats, des fouilles musclées, des destructions de certains quartiers périphériques. Le président Déby a-t-il aussi l'intention de "punir" certains membres de son entourage, membres de son groupe ethnique (Bideyat et Zaghawa) qui se sont dérobés à l'heure de défendre le "fennec" (le chef de l'Etat) ? Lorsque celui-ci a mené une grosse colonne (400 véhicules) à une centaine de kilomètres de la ville pour affronter l'ennemi qui approchait, il a frôlé le pire, esquivant deux embuscades d'autant mieux tendues qu'un officier supérieur avait communiqué les fréquences radio loyalistes aux rebelles. Son chef d'état-major, lui, n'a pas échappé au piège, tué par un autre officier félon.
 
Sans appuis extérieurs, le dispositif militaire de N'Djamena se serait effondré comme un château de cartes, le 2 février. Puisqu'une partie notable de l'entourage zaghawa avait failli ou trahi, la défense de la présidence a été assurée avec l'appoint d'éléments d'autres groupes, notamment Sara et Hadjaraïs. Ces derniers sont déjà intégrés dans la garde personnelle du président Déby depuis l'échec, en 2004, d'une tentative de coup d'Etat organisée par des proches. Depuis, c'est un coopérant militaire français qui gère, à la présidence, l'organisation de cette garde et veille à en "diversifier les origines", euphémisme pour désigner l'isolement croissant d'Idriss Déby au sein des siens, qui vaut menace de mort au Tchad. Le "fennec", afin de tenir, est contraint de jouer les groupuscules les uns contre les autres. Pour combien de temps ?
 
Ces interrogations n'ont pas entamé la volonté de Paris de "sauver le soldat Déby". S'appuyant sur des accords de coopération militaire, Paris a procuré aux forces loyalistes du kérosène pour les aéronefs, du renseignement (positions des rebelles, interception de communications diverses, civiles et militaires), des rations de combat (10 000), des soins pour les blessés et des capacités logistiques, permettant notamment d'acheminer des munitions libyennes pour les chars T55. Au-delà, le rôle de Paris a surtout été crucial dans l'organisation de la bataille de N'Djamena. Selon des sources convergentes, c'est "un responsable militaire français en poste à N'Djamena qui a coordonné la défense de la ville, avec une structure à la présidence". En témoigne cette conversation entre un coopérant militaire français et un haut responsable tchadien, tous deux en battle-dress, entendue début février à la présidence tchadienne : "Ils (les rebelles) vont revenir", affirme l'officier tchadien. "Oui, ils vont revenir, opine le militaire français, et on va leur remettre une patate."
 
A Khartoum, inversement, il a fallu déchanter lorsque la "victoire" des rebelles tchadiens s'est avérée ne pas en être une. En vingt-quatre heures, Idriss Déby, ses hélicoptères, ses chars et ses conseillers français ont renvoyé les trois groupes rebelles vers l'est du Tchad, où ils reconstituent leurs forces avec l'appui des services de renseignement soudanais, qui les "gèrent" sur leurs lignes hors budget, à hauteur de plusieurs dizaines de millions de dollars. Entre le Tchad et le Soudan se joue une guerre par procuration, dans laquelle les alliances croisées entre gouvernements et rebelles enracinent la guerre civile au Darfour plus qu'elles ne l'apaisent. En sauvant Idriss Déby, la France n'a donc pas plus sauvé le Tchad que le Darfour.
 
 
 
Cette forme d'engagement est-elle compatible avec le renouveau des relations entre la France et l'Afrique promis par Nicolas Sarkozy ? Il y a contradiction entre la volonté de renouvellement des relations France-Afrique et la réactivation, face au danger, des anciens réflexes de solidarité avec les chefs d'état de la région. A Bangui, le président Bozizé, arrivé au pouvoir grâce au parrainage d'Idriss Déby, a cru son heure venue quand les rebelles menaçaient de prendre N'Djamena. Le gabonais Omar Bongo Odimba et le Congolais Denis Sassou Nguesso ont, selon des sources concordantes, pesé pour que la France intervienne au Tchad. Selon un bon connaisseur de la région : "Ils ont conscience que si un pays tombe, tous sont en danger. C'est l'éternelle équation des dirigeants de la région."
 
La "relation décomplexée" avec le continent, mise en avant par le président français, risque dans ces conditions d'être étirée jusqu'à l'éclatement entre la vieille "diplomatie du jaguar" de Paris, qui prévalait dans la région quand y vrombissaient ses avions de chasse, et la tentative actuelle de "multilatéraliser" les opérations françaises en les intégrant dans des initiatives internationales. Paris, au Tchad, est placé face à un test de cette politique, alors qu'a commencé à se déployer dans le pays l'Eufor, une force européenne avec une mission de protection des civils, réfugiés du Darfour et déplacés tchadiens, dont la France est la nation cadre, la principale pourvoyeuse de troupes et, pratiquement, l'âme.
 
La nature vertueuse des "nouvelles relations" avec l'Afrique aurait dépassé le stade des incantations si l'Eufor était parvenue à intégrer, dans sa dimension politique, des pressions sérieuses pour pousser M. Déby à engager un dialogue politique de fond avec l'opposition "non armée" tchadienne. Alors que des responsables de premier plan de cette opposition sont encore au secret après avoir été arrêtés par les forces loyalistes, et que d'autres responsables politiques se cachent à N'Djamena ou ont pris le chemin de l'exil, quelle place reste-t-il pour un dialogue ? Campés sur leurs stocks d'armes et leurs alliances, un président isolé et des rebelles divisés se font face au Tchad, séparés seulement par un espace vide, idéal pour les rezzous.
 
Courriel :
jpremy@lemonde.fr
 
Article paru dans l'édition du 02.03.08

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