Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Sommaire

  • : centrafrique-presse
  • : informations générales sur la république centrafricaine et l'Afrique centrale
  • Contact

Recherche

Liens

22 janvier 2022 6 22 /01 /janvier /2022 14:09
Des « exactions » militaires et de leur couverture médiatique sélective (suite et fin)

 

https://reseauinternational.net/   5 janvier 2022 / par Éric Denécé.

 

Des alertes ignorées

Les militaires ou membres de la CIA qui ont travaillé avec Talon Anvil de 2014 à 219 déclarent que dans sa précipitation à détruire l’ennemi, l’unité a contourné les règles imposées par le Pentagone afin de protéger les non-combattants, ce qui a rapidement alarmé ses partenaires car elle tuait des civils qui n’avaient aucun rôle dans le conflit. De même, plusieurs villes syriennes, dont la capitale régionale, Raqqa, ont été quasiment détruites par les bombardements. Plusieurs organisations de défense des droits de l’Homme affirment que la coalition a causé la mort de milliers de civils pendant cette guerre.

Pourtant, le Pentagone a présenté la guerre aérienne contre l’État islamique comme la plus précise et la plus « humaine » de l’histoire militaire, affirmant que des règles d’engagement très strictes et la supervision de hauts gradés ont permis de limiter au maximum les victimes collatérales en dépit du rythme féroce de bombardements. Néanmoins, plusieurs responsables militaires reconnaissent que la majorité des frappes n’ont pas été validées par l’État-Major d’Al-Udeid au Qatar, mais déclenchée par des commandos – sergent ou sergent-chef – de la Delta Force appartenant à Talon Anvil.

Certes, les opérateurs de cette unité ont subi une pression énorme afin de protéger les forces terrestres kurdes et syriennes et de permettre la réussite des offensives. Se sentant entravés par les règles régissant les frappes aériennes, ils ont trouvé le moyen de les déclencher plus rapidement en prétendant qu’elles avaient pour but « l’autodéfense ».

En effet, la plupart des restrictions ne s’appliquaient qu’aux frappes offensives. Il y en avait beaucoup moins concernant les frappes défensives dont le but était de protéger les forces alliées confrontées à une menace imminente. Le droit des conflits armés permet aux troupes en situation de danger de mort de demander des frappes en vertu de ce que les règlements militaires appellent un « droit inhérent à la légitime défense ». Dans ce cas, le commandant américain permettait aux opérateurs de terrain de demander des frappes sans remonter toute la chaîne hiérarchique et ses règles. De plus, ces frappes défensives ne nécessitaient pas de justification fondée sur du renseignement, contrairement aux opérations offensives, qui en exigeaient une.

Les forces américaines et leurs alliés locaux invoquèrent donc cet argument lorsqu’ils étaient confrontés non seulement à des tirs ennemis directs, mais aussi à toute personne affichant une « intention hostile ». Selon cette définition, en véhicule situé à des kilomètres des forces amies, mais roulant dans leur direction pouvait dans certains cas être visé. Ainsi, Talon Anvil a commencé à justifier toutes les frappes demandées au nom de la légitime défense des unités de terrain, ce qui lui permettait d’agir rapidement, quand bien même les cibles étaient situées à des kilomètres.

Les militaires ayant travaillé avec Talon Anvil ont par ailleurs déclaré que l’unité s’appuyait trop souvent sur des renseignements peu fiables provenant des forces terrestres kurdes et arabes ou se précipitait pour attaquer sans se soucier des civils se trouvant à proximité. Les membres de la cellule d’attaque décidaient souvent seuls d’une cible ennemie alors qu’il y avait peu de preuves à l’appui.

Une partie du problème venait du fait que les opérateurs Delta, qui changeaient à peu près tous les quatre mois, étaient formés comme des commandos d’élite mais avaient peu d’expérience dans la gestion d’une cellule de guidage de frappes aériennes. En outre, la multiplication des tirs qu’ils ordonnait éroda peu à peu leur humanité. Ainsi, la grande majorité des frappes de Talon Anvil tuèrent beaucoup moins de combattants ennemis que de civils.

Les partenaires de la cellule s’en sont rapidement aperçus et ont alerté leur hiérarchie à mesure que les mauvaises frappes se multipliaient. Les pilotes de l’US Air Force ont parfois refusé de larguer des bombes parce que Talon Anvil voulait frapper des cibles douteuses dans des zones densément peuplées. Le centre d’opérations de l’US Air Force a été à plusieurs reprises informé suite à ces bad strikes, mais ses chefs semblaient réticents à enquêter sur cette unité secrète. Y compris au sein de Talon Anvil, certains opérateurs ont parfois refusé de demander des frappes visant des personnes qui ne participaient pas au combat.

Après avoir vu à une dizaine de reprises la cellule ordonner des bombardements sans considération pour les civils, les personnels de la CIA se sont également plaints au JSOC de ces frappes indiscriminées déclenchées par des sous-officiers et ont alerté les autorités sur ces dérives. Le personnel du Centre des opérations aériennes au Qatar a aussi fait remonter ses doutes concernant les frappes commandées par l’unité. Les avocats de l’armée de l’air ont commencé à tenir le compte des bombardement demandés par Talon Anvil au titre de l’autodéfense, puis les a comparé avec les images des drones et d’autres preuves. Fin 2018, environ 80% de toutes les frappes aériennes demandées par Talon Anvil invoquaient la légitime défense, alors que c’étaient les Américains et leurs alliés qui étaient à l’offensive. De plus, cette analyse montra que les opérateurs de la cellule justifiaient leurs demandes en donnant des renseignements qu’il était impossible de vérifier via les images de drones.

Plus grave encore, certains membres de Talon Anvil poussaient les analystes à dire qu’ils avaient vu des preuves – par exemple des armes – pouvant légalement justifier une frappe… même lorsqu’il n’y en avait pas ! Si un analyste ne voyait pas ce qu’un opérateur Delta de la cellule voulait, il le demandait à un autre. Et lorsque les analystes vérifiant les images des frappes de drones et de missiles commencèrent à contester les affirmations de Talon Anvil – notamment celles qualifiant de « combattants de Daech » des corps qui étaient clairement ceux d’enfants – les opérateurs de la cellule se mirent à couper les caméras des drones peu avant une frappe, empêchant ainsi la collecte de preuves vidéo.

Toutefois, bien qu’un certain nombre de cadres du centre d’opérations aient soupçonné Talon Anvil d’inclure des fausses informations trompeuses dans leurs demandes afin de justifier les frappes, ils considéraient ne pas avoir suffisamment de preuves pour faire incriminer la cellule. Et en dépit des alertes répétées provenant de l’US Air Force et de la CIA, il n’a jamais été mené d’enquête indépendante sur ces bombardements ayant tué chaque fois des dizaines de femmes et d’enfants.

L’absence de réaction des autorités

Les règlements du Pentagone exigent que toute violation « possible, soupçonnée ou présumée » du droit des conflits armés soit immédiatement signalée au commandant d’unité, ainsi qu’aux enquêteurs criminels, aux chefs d’État-Major interarmées et au secrétaire à la Défense. Pourtant, rien de tel n’a eu lieu. Ces frappes non justifiées n’ont entraîné aucune enquête des autorités militaires.

Dans l’affaire de Karama (mars 2017), un officier de l’US Air Force a déclaré avoir immédiatement signalé les pertes civiles au centre d’opérations d’Inherent Resolve, mais dit n’avoir jamais reçu de réponse bien que l’armée américaine se soit engagée à enquêter et à rendre public chaque cas de victimes civiles. Aucun enquêteur militaire ne l’a jamais contacté. Pourtant les preuves de l’attaque – enregistrements des forums de discussion, coordonnées des bombardements, vidéos, etc. – sont stockées sur des serveurs gouvernementaux. Mais en raison du secret entourant Talon Anvil, tout est classifié.

Dans celle de Baghuz (mars 2019), après avoir visionné les images, un avocat de l’armée de l’air, le colonel Korsak, a ordonné aux analystes d’Al-Udeid de préserver neuf éléments de preuve, dont les vidéos, et a prévenu sa chaîne de commandement que cette frappe constituait un possible crime de guerre qui nécessitait une enquête. Il a également ajouté que Talon Anvil semblait couvrir ses violations répétées des règles d’engagement en invoquant abusivement « l’autodéfense ». Il a insisté à plusieurs reprises auprès des autorités et des enquêteurs criminels de l’US Air Force pour qu’ils agissent. Comme ils ne le faisaient pas, il a alerté l’inspecteur général indépendant du ministère de la Défense.

Mais à presque tous les niveaux, les militaires ont pris des mesures pour dissimuler ces frappes catastrophiques. Le nombre de morts a été minimisé et les comptes-rendus ont été retardés, expurgés et classifiés. À Baghuz, les forces de la coalition dirigée par les États-Unis ont même rasé le site du bombardement au bulldozer afin de faire disparaître toute preuve. Et les hauts dirigeants n’ont pas été informés.

L’inspecteur général indépendant du ministère de la Défense a ouvert une enquête sur les pertes civiles, mais son rapport publié au printemps 2021 demeure « Top secret ». Cependant, son bureau a reconnu que ce rapport ne mentionnait pas Baghuz ! Deux ans après la frappe, ne voyant aucune preuve que l’organisme de surveillance prenait des mesures, le colonel Korsak a envoyé un courriel à la commission des Forces armées du Sénat, disant que ses supérieurs n’avaient pas ouvert d’enquête.

Les détails des frappes demandées par la Task Force 9 via sa cellule Talon Anvil ont été reconstitués par le New York Times pendant des mois à partir de documents confidentiels et d’entretiens avec des personnels civils et militaires ayant été directement impliqués dans ces actions. L’enquête du média a permis de révéler que le bombardement de Baghuz avait été ordonné par la Task Force 9 sans que le commandement des opérations aériennes au Qatar n’en soit informé.

Après que le New York Times ait transmis ses conclusions au Central Command, qui supervise la guerre aérienne en Syrie, celui-ci a reconnu pour la première fois la réalité de ces frappes, mais a affirmé que celles-ci étaient justifiées. Il a concédé qu’il n’était pas certains que toutes les victimes aient été des combattants de Daech, mais il a déclaré qu’il n’était pas non plus convaincu qu’elles soient des « civils innocents », parce que les femmes et les enfants de l’État islamique prenaient parfois les armes.

Néanmoins, à la suite de la parution du premier article du New York Times en novembre 2021, le secrétaire à la Défense Lloyd J. Austin III a enfin ordonné une enquête de haut niveau sur les actions commanditées par Talon Anvil

 

 

*

Dérives, débordements et exactions militaires se sont malheureusement toujours produits à l’occasion des conflits. Les principaux responsables en ont été les Britanniques dans leur lutte contre l’indépendance irlandaise (1919-1921), les Allemands et les Japonais pendant la Seconde Guerre mondiale – à une échelle incomparable –, la France et le Royaume-Uni à l’occasion des conflits de la décolonisation, puis les Américains pendant la guerre du Viêt-Nam (massacre de My Lai, agent Orange) et les Soviétiques en Afghanistan. Depuis la fin de la Guerre froide, les victimes collatérales des opérations militaires ont été également nombreuses, en particulier à l’occasion des opérations russes en Tchétchénie comme sur tous les théâtres où les Américains ont déclenché leur guerre planétaire contre le terrorisme (GWOT). Les actions de leurs SMP et d’unités comme Talon Anvil en sont les preuves flagrantes.

En dépit de leurs efforts médiatiques pour mettre en lumière les dérapages de leurs adversaires, les Américains commettent autant de bavures et de crimes de guerre que leurs rivaux. C’est pourquoi faire croire que ces derniers sont les seuls auteurs de ce type d’acte n’est qu’une désinformation orchestrée pour se donner le beau rôle. Qu’il s’agisse des bévues de leurs SMP ou de leurs forces armées, force est de constater l’extrême rareté des condamnations médiatiques, comme l’absence de sanctions de l’Union européenne contre ces sociétés ou contre les États-Unis et leur armée. Le ciblage des populations du Donbass par les ultra-nationalistes ukrainiens est également passé sous silence. Seuls les Russes sont « coupables ».

Passés maîtres dans la manipulation des faits et des médias, comme dans l’art du storytelling et de la diversion, les Américains et leurs auxiliaires de l’OTAN servent à l’opinion publique occidentale les plats médiatiques qu’ils ont concocté à leur bénéfice, afin de faire prévaloir leur vision du monde et servir leurs intérêts. Le Russian Bashing en est un exemple flagrant… comme le fut celui du French Bashing en 2003 !

source : https://cf2r.org

  1. https://disclose.ngo/source-memos-terreur-egypte
  2. Eric Denécé, « Opération Sirli : zones d’ombres et soupçons de manipulation », Fildmedia.com, 5 décembre 2021.
  3. Avion léger de surveillance et de renseignement.
  4. Composée principalement d’éléments des forces spéciales de plusieurs pays de l’UE, elle est chargée d’assister les forces armées maliennes dans leur lutte contre les groupes djihadistes.
  5. Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la Stabilisation au Mali.
  6. Mathieu Olivier, « Russie-Afrique : Wagner, enquête sur les mercenaires de Poutine », Jeune Afrique, 26 juillet 2021
  7. Décision du Conseil Affaires étrangères du 13 décembre 2021.
  8. Début 2003, elle est rachetée par la société Computer Science Corporation (CSC), qui travaille également pour le Pentagone.
  9. À la suite de ces faits, Blackwater adopte le nom de Xe en février 2009, puis change à nouveau son nom pour celui d’Academi en décembre 2011.
  10. Cf. Eric Denécé et Alain-Pierre Laclotte, « La Nouvelle guerre secrète : unités militaires clandestines et opérations spéciales », Mareuil éditions, Paris, 2021.
  11. Dave Philipps and Eric Schmitt, « How the U.S. Hid an Airstrike That Killed Dozens of Civilians in Syria », The New York Times, 13 novembre 2021.
  12. Dave Philipps, Eric Schmitt and Mark Mazzetti, « Civilian Deaths Mounted as Secret Unit Pounded ISIS », The New York Times, 12 décembre 2021.
  13. Rappelons que ce que les Américains appelaient « Forces syriennes alliées » étaient les quelques combattants de l’Armée syrienne libre (ASL), dont la majorité des membres, une fois formés et équipés, partaient rejoindre divers groupes djihadistes dont le Front Al-Nosrah, la filiale d’Al-Qaïda en Syrie, localement en conflit avec Daech.
Partager cet article
Repost0
Centrafrique-Presse.com