Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Sommaire

  • : centrafrique-presse
  • centrafrique-presse
  • : informations générales sur la république centrafricaine et l'Afrique centrale
  • Contact

Recherche

Liens

25 juillet 2017 2 25 /07 /juillet /2017 01:06
Lu pour vous : Le delta du Niger ravagé par le venin du pétrole
Lu pour vous : Le delta du Niger ravagé par le venin du pétrole
Lu pour vous : Le delta du Niger ravagé par le venin du pétrole

 

 

(fin)

 

Argent dilapidé

 

A deux heures de pirogue de Port-Harcourt, les pêcheurs et les agriculteurs désespérés de Bodo, gros village de près de 80 000 habitants, se sont organisés avec l’aide d’ONG et d’un cabinet d’avocats britannique pour porter leur tragédie devant une cour de Londres qui leur a donné raison. Shell leur a versé 55 millions de pounds (61,4 millions d’euros) en 2015. L’une des plus grandes déceptions pour les activistes de l’Ogoni. A Bodo, la moitié de la population se débrouille toujours avec moins d’un dollar par jour même si 15 600 habitants disposent d’un compte bancaire, certes vide, et d’une carte de retrait. Ces « privilégiés » ont perçu une compensation de 600 000 nairas (près de 1 800 euros) de la part de Shell. Avec cet argent, beaucoup ont démarré la construction de maisons en brique qui ont bouleversé le paysage.

 

C’est le cas de Dornu Poronea. Avec cinq membres de sa famille, également dédommagés, cette jeune femme de 20 ans a entrepris la construction d’une villa en brique jalousée par ses voisins des cahutes de tôles et de bois. Mais le rêve a tourné court. « On n’a plus d’argent pour finir les travaux et toujours pas d’emploi ni de poissons dans nos rivières. Et les champs ne produisent rien. En fait, c’est comme avant », soupire la malheureuse.

 

Quid des près de 22 millions d’euros versés aux autorités traditionnelles pour des projets d’intérêt général et pour le nettoyage des criques ? « C’est rien du tout, une goutte d’eau comparée aux milliards de dollars qu’ils nous ont pris. Il nous faut plus », s’emporte Chief St Emma Pii, membre du conseil des chefs de Bodo. Sans doute, mais nul ne sait où est passé ce pactole qui fait fantasmer un village toujours privé d’eau, d’électricité, d’asphalte et d’un véritable centre de soins capable de traiter les nombreuses malformations de nouveau-nés, les problèmes respiratoires et autres symptômes que la population impute à la pollution. « A Bodo, on meurt à la maison car il n’y a pas de médicaments », se lamente le notable.

 

L’argent des compensations a été dilapidé. Au lieu d’apaiser et redonner de l’espoir, il a ravivé des tensions. L’autorité du jeune roi de Bodo n’impressionne plus les jeunes voyous qui font la loi, mais elle suffit pour être l’interlocuteur de Shell et ainsi bénéficier de villas, de voitures et d’argent.

 

Un accès pour lequel certaines communautés se sont déchirées lors de guerres meurtrières passées sous silence. Comme à Rumuekpe, à une soixantaine de kilomètres au nord de Port-Harcourt. Ce village d’agriculteurs, comme d’autres adossés à l’autoroute East-West Road, s’est ainsi transformé en un champ de bataille au mitan des années 2000. Deux factions rivales se sont affrontées à l’arme lourde pour le contrôle de l’association des jeunes qui assure la possibilité de monnayer ses services auprès de Shell et arracher quelques emplois.

 

« On a commencé avec des pierres, puis des couteaux, puis ça s’est terminé avec des kalachnikovs. Tout le monde était impliqué, même les femmes »se souvient Ayela, qui a combattu durant quatre années d’un conflit de village dont on devine l’intensité à la vue des maisons éventrées et des façades en ruine criblées de balles. Aujourd’hui, les ennemis cohabitent mais la méfiance règne. A Rumuekpe, on redoute désormais les sournois empoisonnements. Le géant pétrolier abhorré mais courtisé continue son activité sur les cendres encore chaudes d’une guerre fratricide pendant que les villages s’autodétruisent.

 

Paix éphémère

 

Cela n’empêche, la jurisprudence Bodo reste considérée comme une première victoire pour les victimes africaines de crimes environnementaux. Ce qui fait rêver d’autres communautés de la région qui réclament aujourd’hui des millions ou des milliards de compensations devant des tribunaux de Londres ou de La Haye.

 

« Il y a une autre pollution dans les villages : l’argent déversé par les hommes politiques et les pétroliers pour gangrener et corrompre les structures traditionnelles à tous les niveaux, constate l’activiste environnemental Celestine AkpoBari. Les sociétés sont complètement déstructurées. » Lui, a consacré sa vie à la lutte pacifique qu’avait théorisée et mise en œuvre l’écrivain Ken Saro-Wiwa, devenu chantre de la cause Ogoni.

 

Avec son Mouvement pour la survie du peuple Ogoni (Mosop), ce héros africain de l’écologie a su attirer l’attention des ONG occidentales, mobiliser la foule contre Shell, qui a fini par suspendre son activité dans l’Ogoni en 1993. Deux ans plus tard, Ken Saro-Wiwa était emprisonné, jugé et exécuté par pendaison par le régime militaire de Sani Abacha (à la tête du pays de 1993 à 1998), resté sourd à la demande de libération formulée par Nelson Mandela.

 

Huit autres militants ont subi le même sort que Ken Saro-Wiwa. Leurs corps ont été jetés dans une fosse commune. Parmi eux, il y avait Barinem Kiobel, un haut fonctionnaire qui ne supportait plus les traitements réservés par l’armée au peuple Ogoni. Sa veuve, Esther, a entamé une longue lutte judiciaire de près de deux décennies, avec le soutien d’ONG occidentales. Fin juin, Shell s’est retrouvé à nouveau sur la sellette, aux Pays-Bas, accusé de complicité dans l’arrestation, la détention et l’exécution des « neuf Ogoni ». « Shell a encouragé l’Etat à stopper Ken Saro-Wiwa et le Mosop, sachant qu’ils seraient, de ce fait, très probablement victimes de violations des droits humains »assure Audrey Gaughran d’Amnesty International, qui base ses accusations notamment sur des documents internes.

 

Le Mosop poursuit vaille que vaille la lutte, mais certains de ses membres se sont rapprochés des compagnies pétrolières, et son influence s’est considérablement réduite. En plus de batailler contre leurs deux ennemis traditionnels que sont l’Etat fédéral et les multinationales pétrolières, les mouvements contestataires de l’Ogoni doivent désormais combattre sur un autre front. Il s’agit des populations qu’ils défendent mais qui ne les respectent plus.

 

« Quand je condamne les raffineries illégales qui sont aujourd’hui les principaux responsables de la pollution, je ne suis pas bien reçu dans les villages et je suis menacé par les jeunes qui ont pris le pouvoir, raconte l’actuel président du Mosop, Legborsi Saro Pyagbara. Que ce soit en polluant avec des raffineries ou en prenant les armes pour ensuite négocier des millions de dollars avec le gouvernement, la défense de l’environnement est un prétexte pour s’enrichir. »

 

Ces dix dernières années, ces activistes non violents ont cédé la place à une constellation de groupes lourdement armés. Equipés de bateaux rapides, ils ont multiplié les attaques contre les tankers et les géants pétroliers qui ont investi dans l’exploitation offshore. Entre lutte pour une meilleure répartition de la manne pétrolière, criminalité organisée, revendications écologiques et motivations politiques, ces « militants », comme on les appelle, ont fait montre de leur capacité à terroriser les géants pétroliers et à faire perdre des dizaines de milliards de dollars à l’Etat central nigérian.

 

Après avoir tenté d’écraser par la force certains groupes comme les Vengeurs du delta du Niger, apparus en 2016, l’administration du président Muhammadu Buhari s’est résignée à négocier. Malgré la récession économique, le Nigeria a annoncé début mai le triplement du budget consacré au programme d’amnistie des « militants » mis en place en 2009 et accepté par le Mouvement pour l’émancipation du delta du Niger (MEND), le principal groupe armé d’alors. « Une fois encore, l’Etat en est réduit à acheter une nouvelle paix éphémère, constate Jedrzej George Frynas, professeur à l’Université du Middlesex à Londres et auteur de plusieurs études sur le delta du Niger. C’est un cercle vicieux : si le gouvernement ne paie pas, la production pétrolière est grevée. S’il paie, il renforce celui qui lui nuira demain. »

 

A chaque amnistie, les flamboyants chefs de ces groupes récoltent des millions de dollars par le biais de la corruption ou par l’obtention de contrats de sécurité des installations pétrolières qu’ils sabotaient. L’un d’entre eux a même acquis six bateaux de guerre d’occasion auprès du gouvernement norvégien pour lutter contre la piraterie qui l’a rendu riche. Les milliers de petits soldats, eux, se contentent de quelques centaines de dollars par mois.

 

« Discours de haine »

 

« Cette amnistie, c’est 4-1-9 [escroquerie nigériane sur Internet], la dernière arnaque de ce gouvernement corrompu prêt à tout pour que le pétrole se remette à couler », fulmine Alhaji Mujahid Dokubo-Asari, « militant » charismatique resté influent dans la région. A 53 ans, cet ancien seigneur de guerre au physique gargantuesque vit aujourd’hui entre le Bénin, où il a créé une école privée – une manière de blanchir son argent sale –, et Port-Harcourt où il reçoit, vêtu comme un roi traditionnel, dans une villa bourgeoise mais sans meubles.

 

Des jeunes hagards protègent ce leader ijaw (ethnie majoritaire dans la région) converti à l’islam dans sa jeunesse « pour des raisons mystiques et politiques car Allah aide ceux qui combattent l’injustice ». Ce qui surprend dans ce Sud chrétien où les discours haineux contre les musulmans du Nord n’étonnent personne. Dans les années 1990, Alhaji Mujahid Dokubo-Asari se rendait régulièrement en Libye, proche de son « regretté frère » Mouammar Kadhafi, qui l’a soutenu financièrement. Puis, il a créé son groupe armé en 1998 : la Force des volontaires du peuple du delta du Niger, qui compte plusieurs milliers d’hommes. Ce qui lui a valu de séjourner en prison.

 

« L’avenir passe plus que jamais par l’indépendance du delta du Niger, c’est la seule option », assure Dokubo-Asari, proche des leaders du MEND, avec qui il a combattu dans les criques, kidnappé, volé du pétrole et acquis une petite fortune. Ce discours fait écho au mouvement indépendantiste du Biafra, plus à l’est, qui prend de l’ampleur sous le leadership du populaire Nnamdi Kanu qui, à peine sorti de prison, a fait fi de son interdiction de s’exprimer publiquement pour réclamer, mi-juin, la tenue d’un référendum sur l’autonomie du Biafra. En l’absence du président Muhammadu Buhari, qui suit un traitement médical à Londres depuis début mai, le chef d’Etat par intérim, Yemi Osinbajo, s’échine à contrer ce qu’il a qualifié de « discours de haine et de division » et à contenir ces aspirations sécessionnistes.

 

« Alors que le président par intérim, Yemi Osinbajo, avait prononcé en 2016 des mots très durs à l’encontre des militants du delta qui vandalisent les infrastructures pétrolières, il a réussi depuis le début de l’année, après de multiples séjours dans la région, à nouer un dialogue avec les leaders traditionnels et les principaux militants, constate Benjamin Augé, chercheur à l’Institut français des relations internationales (IFRI). Ses efforts ont permis de faire considérablement décroître les destructions d’oléoducs. »

 

Parallèlement à ces mouvements politico-ethniques biafrais, le Nigeria doit faire face à cette menace sécuritaire dans les criques du delta du Niger. Les deux sont étroitement liés et certains acteurs cherchent à s’unir autour de cet idéal sécessionniste. « Je suis biafrais et pas nigérian. Que Buhari et son gouvernement nous laissent quitter leur farce pour qu’on crée notre Etat avec notre pétrole. C’est dans leur intérêt », estime Dokubo-Asari, désormais soupçonné de vouloir se réarmer. « Les armes ne sont pas un problème. On a juste mis la guerre sur pause mais on est prêt à la relancer à tout moment pour dégager ce gouvernement dirigé par un voyou musulman comme moi mais que Dieu punit en le rendant malade, dit celui qui reste néanmoins un fidèle de l’ancien président Goodluck Jonathan (2010-2015), un ijaw comme lui. Là où il y a du pétrole au Nigeria, il y a de la souffrance. Nos jeunes sont condamnés à souffrir ou à polluer encore plus en raffinant le pétrole. Ça doit cesser. »

 

Ultimatum

 

Pour empêcher que les prophéties belliqueuses de M. Dokubo-Asari et de ses amis se réalisent, le gouvernement nigérian explore des solutions complémentaires. En plus de l’amnistie à court terme, des promesses d’emploi et de formation des jeunes, le chef d’Etat a lancé en juin le plus vaste programme de dépollution jamais mis en œuvre au monde. Il s’agit de mettre en œuvre les recommandations des Nations unies exprimées en 2011.

 

« Une mise à jour des évaluations des dégâts est prévue car ces six dernières années, il y a encore eu d’importantes fuites de pétrole. Ce n’est pas la première fois qu’un gouvernement essaye de dépolluer la zone. Mais cette fois, tout a été fait et tout est prêt pour que ce programme démarre, explique Amina Mohammed, l’ancienne ministre de l’environnement devenue en janvier vice-secrétaire générale de l’ONU. C’est un projet à long terme, complexe et qui ne pourra pas faire de miracle. De par le changement climatique et l’ampleur de la pollution, le rétablissement de l’écosystème est incertain et l’érosion des côtes reste une menace préoccupante qu’il va falloir gérer. »

 

Un milliard de dollars (852 millions d’euros) a été versé par les groupes pétroliers pour les cinq premières années d’un nettoyage qui devrait durer trois décennies. Le Nigeria étant un des pays les plus corrompus, des structures de gouvernance ont été mises en place ces derniers mois pour assurer une gestion efficace et transparente de ce fonds. « Cela a pris du temps mais nous avons tenu à poser des bases solides et saines pour mener à bien ce projet sur le long termeassure Marvin Dekil, scientifique originaire de l’Ogoni récemment nommé coordinateur du programme. On démarre dans un contexte marqué par une multitude de conflits locaux, mais ce programme devrait améliorer la situation. »

 

Les activistes environnementaux ont envie d’y croire. Les populations attendent les centaines d’emplois promis aux jeunes, impatientes de retrouver leurs terres et leurs rivières d’autrefois. Plus sceptiques, Stanley le « pétrolier » et ses collègues veulent voir ce qu’on leur proposera. Des groupes armés ont lancé un ultimatum au gouvernement pour que le grand nettoyage se concrétise. Les indépendantistes, eux, se renforcent. Malgré tout, le dernier espoir du delta du Niger pourrait reposer sur cette dépollution ambitieuse et hasardée, sur un pari risqué de ressusciter la nature morte d’une région sacrifiée pour des pétrodollars.

 

lemonde.fr/afrique/article/2017/07/24/le-delta-du-niger-ravage-par-le-venin-du-petrole_5164110_3212.html?h=1 

 

(suite et fin de l'article)

Partager cet article

Repost 0
Centrafrique-Presse.com