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15 mai 2017 1 15 /05 /mai /2017 21:15
Lu pour vous : En RDC, le spectre du «roi» Mobutu
Lu pour vous : En RDC, le spectre du «roi» Mobutu

 

 

 

Reportage

 

 

Par Pierre Benetti — 15 mai 2017 à 19:16

 

Vingt ans après la mort du dictateur, des Congolais sont nostalgiques de la «grandeur» perdue du Zaïre, quitte à passer sous silence les crimes du régime. Peu nombreux à vouloir s’exprimer sur le sujet, les anciens fidèles du chef d’Etat restent pourtant actifs sur la scène politique.

 

En 1996, Anita avait 26 ans. Elle rejoignait tous les jours un endroit aussi secret que prestigieux, le domaine présidentiel de la N’Sele, après l’aéroport de Kinshasa, au milieu de la brousse. Le bus était gratuit. Même si elle n’était presque plus payée, Anita mangeait à sa faim. Le maître des lieux, un homme barbichu, à toque de léopard et lunettes d’écailles, avait appelé le pays, son fleuve et sa monnaie Zaïre. De même, il s’était rebaptisé Mobutu Sese Seko en place de Joseph Désiré Mobutu. Le «Maréchal» ou «Léopard» accueillait les dirigeants du Mouvement populaire de la révolution (MPR), le parti unique, pour des réunions ou des chasses en hélicoptère. Anita menait les visiteurs à la piscine, à la salle de conférence, au parc rempli de zèbres et de singes, à la vaste pagode chinoise entourée d’une fosse aux crocodiles. Pendant ce temps, une armée de kadogo, ces enfants-soldats venus de l’est, dirigés par Laurent-Désiré Kabila, soutenue par le Rwanda et l’Ouganda, marchait sur Kinshasa, s’apprêtant à mettre fin à trente-deux ans de règne sans partage. Le 17 mai 1997, les rebelles prenaient la capitale et créaient la république démocratique du Congo (RDC). Mobutu s’exilait au Maroc, où il mourut d’un cancer moins de quatre mois plus tard.

Terreur policière

Vingt ans après, Anita, un foulard bleu sur ses cheveux teints en blond pâle, vend du poisson frit dans une baraque de tôle surchauffée. Des bidonvilles sont apparus sur la route de l’aéroport. Elle vit dans les anciens locaux du personnel depuis que les loyers de Kinshasa ont flambé. Officiellement «agent de l’Etat», elle n’a plus rien à faire visiter. Les zèbres et les singes ont été tués, le parc a été vendu à une entreprise chinoise. La pagode, pillée, est dévorée par l’herbe, les oiseaux et l’humidité. Deux anciens kadogo à moitié ivres, la kalachnikov en bandoulière, montent la garde en sandales parmi les ruines. Des paysans les ravitaillent en feuilles de manioc. «Le seul problème avec Mobutu, c’est qu’il n’a pas laissé sa chaise», résume Jovial, policier sans le sou qui déjeune dans la gargote d’Anita. Il a «tout vu» : Mobutu lâcher sa chaise au «père Kabila» ; ce dernier, assassiné en 2001, la laisser à son fils Joseph Kabila, et celui-ci y rester assis malgré la fin officielle de son deuxième et dernier mandat. Depuis, Jovial voit la situation politique s’enliser à tel point de ne plus espérer les élections promises en 2016 par la Constitution, puis en 2017 par un accord conclu entre le régime et l’opposition menée par l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS). Le 1er février, le pays a reçu un énième coup au moral : le très populaire Etienne Tshisekedi, leader historique de l’UDPS, est mort à Bruxelles après cinquante ans de vie politique. Sa dépouille n’est toujours pas revenue à Kinshasa, faute d’accord entre sa famille, son parti et les autorités. Il ne fallait plus que cela pour déprimer un peu plus un pays déjà accablé par la crise économique, où la débrouille est devenue une habitude et la survie un savoir-faire. «Avant, c’était la belle vie. Maintenant, on dort de faim», dit Anita. Autant de raisons de réécrire l’histoire en la faisant plus heureuse du temps de Mobutu. Le souvenir de la terreur policière, de la corruption généralisée et de la monopolisation des ressources a cédé le pas à une étrange nostalgie de grandeur. «Parmi le désordre et les difficultés, Mobutu est un repère, analyse l’historien Isidore Ndaywel è Nziem, professeur honoraire de l’université de Kinshasa. Son héritage est d’abord l’obsession de "l’authenticité congolaise" face aux influences étrangères, et celle de l’unité du pays devant les guerres.»

Dans le quartier populaire de Matonge, le jardin de Riva Kalimasi est le rendez-vous des champions d’échecs et de bavardage. Ce comédien et producteur à dreadlocks a bien connu la grande époque du combat Mohamed Ali-George Foreman et des chansons de Papa Wemba, disparu en avril 2016 : «Mobutu est un refoulé du Congo. On ne le voit pas, mais il est là. Regardez : des émeutes, des négociations interminables et un président qui se croit immortel. C’est un fantôme qui revient toujours.» Les librairies improvisées sur les trottoirs vendent à prix d’or de vieilles hagiographies ou le Who’s Who 1987 du Zaïre, mais aucune plaque ni statue ne salue la mémoire du fils de cuisinier né en 1930, devenu journaliste, sergent de l’armée coloniale, chef des forces armées et enfin président après un coup d’Etat en 1965.

Trônes en toc

Pourtant, les traces de celui qui fut à la fois contemporain de Mao Zedong et de Bill Clinton ne sont pas faciles à éliminer. Elles couvrent le palais de Marbre, construit pour lui sur les hauteurs aérées de la capitale, la tour de la radio-télévision nationale aux vitres tapissées de poussière, ou celle du fleuron industriel du Zaïre, la Société générale des carrières et des mines (Gécamines), qui donne à Kinshasa des airs de Gotham City. Elles sont aussi dans la Cité verte et la Cité Mama Mobutu, dans le gigantesque Palais du peuple, dans le monument incomplet appelé «l’Echangeur», ou encore dans le stade Kamanyola, rebaptisé stade des Martyrs en souvenir des quatre pendus pour haute trahison en 1966. Le fantôme de Mobutu n’est jamais aussi présent que dans le Musée national du Congo, ouvert en 1970. On longe des cages d’animaux abandonnées, des statues coloniales déboulonnées, des bureaux où végète une armada d’employés, et enfin le Théâtre de verdure, où Mobutu accueillit James Brown et Mohamed Ali. On arrive à une salle d’exposition. Au milieu des masques et des statuettes venus de toutes les provinces, deux reliques sauvées des pillages de la guerre se font face : un fauteuil en velours vert, à pattes de lion et plaqué or ; un autre en bois recouvert d’une peau de léopard. Du «Roi du Zaïre», il reste ces deux trônes en toc, bardés de fil en nylon pour qu’on n’y pose pas les fesses.

Le temple de Mobutu a ses gardiens, qui disent «erreurs» plutôt que «crimes». «Il n’y a pas eu de réconciliation nationale, estime le député d’opposition Ramazani Baya, ancien ambassadeur du Zaïre en France. Il faudrait établir les responsabilités des uns et des autres, mais personne ne le veut vraiment.» Jean-Claude Vuemba, ancien représentant du MPR, lui aussi reconverti en député, se définit comme un «mobutiste progressiste». «Je suis le seul à parler de Mobutu en public», sourit-il entre deux tractations politiques dans les hôtels chics de Kinshasa. Ce n’est pas totalement faux. Par temps d’incertitude, rares sont les caciques de l’ancien régime à bien vouloir s’exprimer. Les deux fils Mobutu, Nzanga et Giala, à la tête de l’Union des démocrates mobutistes, ne veulent pas parler.

Vite convertis au régime Kabila, les anciens fidèles de Mobutu sont pourtant nombreux sur la scène politique et administrative. Le deuxième personnage de l’Etat, le président du Sénat Léon Kengo, a été deux fois Premier ministre du Zaïre. L’actuel ministre de la Communication, Lambert Mende, et le fondateur du microparti Kabila Désir, Tryphon Kin-Kiey Mulumba, figuraient dans son dernier gouvernement. Même Etienne Tshisekedi, à l’époque ministre de l’Intérieur, a signé le «Manifeste de la N’Sele», acte fondateur du parti unique.

Réseaux d’influence

Ces effets de continuité sont à prendre avec des pincettes. De la puissante Agence nationale de renseignement à l’efficace garde présidentielle, l’appareil sécuritaire n’a pas eu à troquer le «mobutisme» pour le «kabilisme» : il est réservé aux hommes de confiance du président. De multiples réseaux d’influence agissent dans l’armée régulière depuis qu’elle mêle les membres des anciennes Forces armées zaïroises (FAZ) et des différentes rébellions des années 2000. «L’armée n’est plus aussi formée qu’à l’époque du Zaïre, déplore un des anciens généraux de Mobutu, qui requiert l’anonymat. Pour avoir un grade aujourd’hui, les amitiés ou les cousinages comptent plus que les compétences. Beaucoup profitent de leur pouvoir. Finalement, le Congo ne s’est jamais remis de la chute du Zaïre.»

Comme de nombreux nostalgiques, ce général a rejoint le Mouvement de libération du Congo (MLC), issu du groupe armé de Jean-Pierre Bemba, beau-fils du Mobutu qui se rêvait son héritier. «Jean-Pierre» conserve une popularité certaine, mais pour le moment, condamné pour «crimes de guerre» et «crimes contre l’humanité» par la Cour pénale internationale, il guette son procès en appel. Son rival, vainqueur de la présidentielle de 2006, Joseph Kabila, fait mine d’attendre un successeur. En 2013, le chef de l’Etat a promis comme geste de réconciliation le retour du corps du «Léopard», resté en son cimetière de Rabat. Anita et Jovial patientent toujours.

Pierre Benetti

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