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11 avril 2017 2 11 /04 /avril /2017 11:07
Lu pour vous : Centrafrique : les douze mois d’un président face à la crise

 

 

Analyse

 

Centrafrique : les douze mois d’un président face à la crise

 

En fonction depuis le 30 mars 2016, Faustin-Archange Touadéra est confronté aux multiples blocages d’un Etat en faillite.

 

Par Camille Laffont  LE MONDE Le 11.04.2017 à 10h00

 

Son élection, en février 2016, puis son investiture le 30 mars, avaient suscité l’espoir dans un pays ravagé par la guerre civile. Premier président de la République centrafricaine élu après la crise, successeur du gouvernement de transition de Catherine Samba-Panza (2014-2016), Faustin-Archange Touadéra avait la lourde responsabilité de reconstruire un Etat en faillite. Mais aujourd’hui, les violences perdurent et le pays ne semble trouver aucune issue à la crise. Une année de mandat jalonnée d’entraves politiques, économiques et structurelles, qui pose la question : le président Touadéra est-il à la hauteur d’une mission qui paraît impossible ?

 

Avril 2016 : un dialogue impossible

 

Du 12 avril au 18 mai 2016, les représentants des principaux groupes armés du pays se succèdent à Bangui, à l’invitation du nouveau président. FPRC, RPRC, MPC, UPC… Autant d’acronymes qui se disputent l’héritage de la Séléka, la coalition de mouvements rebelles arrivée au pouvoir en mars 2013 avant d’en être chassée par l’intervention militaire française Sangaris, déclenchée en décembre de la même année. Les miliciens contrôlent toujours l’est et le nord du pays, soumis aux affrontements entre factions rivales.

 

D’après un rapport d’experts de l’ONU daté du 11 août 2016, Faustin-Archange Touadéra se heurte alors aux revendications des ex-Séléka, qui exigent des portefeuilles dans le nouveau gouvernement. Une requête inacceptable pour l’équipe en place. La présidente de la transition, Catherine Samba-Panza, avait intégré dans l’exécutif des politiciens proches de la Séléka, majoritairement musulmane, et des anti-balaka, une milice composée surtout de chrétiens et d’animistes. Selon les chercheurs Mathilde Tarif et Thierry Vircoulon, de l’Institut français des relations internationales (IFRI), « cette stratégie d’association des modérés des deux camps ennemis a conduit à une surenchère des demandes de nomination. »

 

Juillet 2016 : une « économie criminelle »

 

Dans son discours des « cent jours » à la présidence de la République, le 9 juillet, Faustin-Archange Touadéra réclame « la levée totale de l’embargo sur la commercialisation des diamants, qui a privé l’Etat d’énormes ressources et encouragé le trafic illicite ». Aujourd’hui, l’une des principales richesses du pays est encore pour une bonne partie aux mains des divers groupes rebelles, faute d’en avoir sécurisé les gisements. Mathilde Tarif et Thierry Vircoulon alertent sur « un basculement dramatique de l’économie informelle à l’économie criminelle », qui alimente les violences entre bandes armées et entretient la corruption au sein de l’administration.

 

Octobre 2016 : une souveraineté de façade

 

Le 31 octobre, l’opération Sangaris touche officiellement à sa fin. C’est désormais aux casques bleus de la Mission intégrée multidimensionnelle de stabilisation des Nations unies en République centrafricaine (Minusca) que revient le maintien d’une paix précaire dans le pays. Mais leur efficacité est contestée par la population : une semaine plus tôt, des organisations de la société civile centrafricaine ont déclaré Bangui « ville morte », le temps d’une journée, pour fustiger l’inaction des troupes onusiennes face aux violences. Le premier ministre, Simplice Sarandji, enjoint la population à boycotter la grève, mais les Banguissois ne suivent pas son appel et désertent les rues. Un aveu d’impuissance pour le fragile régime central. « Politiquement, la Minusca est le seul acteur à Bangui. C’est elle qui donne la direction au gouvernement », estime Thierry Vircoulon.

 

Novembre 2016 : une relance à financer

 

Ancien professeur de mathématiques, Faustin-Archange Touadéra ne rechigne pas à sortir sa calculette : son administration en faillite dépend de la bonne volonté des donateurs publics et privés, auxquels il doit consacrer la plupart de ses déplacements officiels. Le 17 novembre, il se rend à Bruxelles. Devant un parterre de bailleurs de fonds internationaux, il présente un plan de relance sur cinq ans estimé à 3,1 milliards d’euros : il revient à Bangui avec 2,2 milliards d’euros de promesses de dons. Puis, le 13 janvier 2017, il réclame 21,5 millions d’euros pour aider le Programme alimentaire mondial (PAM) à « prévenir le pire » dans son pays. Et dix jours plus tard, il sollicite l’aide du Fonds monétaire international (FMI) et reçoit la visite de sa directrice générale, Christine Lagarde, à Bangui : le FMI approuve un prêt de 116 millions de dollars (environ 110 millions d’euros).

 

Février 2017 : une justice embryonnaire

 

Le 16 février, la Cour pénale spéciale centrafricaine (CPS) se dote enfin d’un procureur. Le colonel Toussaint Muntazini Mukimapa est chargé d’instruire les crimes les plus graves commis dans le pays depuis 2003. Annoncée depuis 2014, la CPS ne sera pas effective avant la fin de l’année 2017. Le financement de cette juridiction exceptionnelle, composée de juges internationaux et centrafricains, a toutefois accaparé le budget des aides allouées à la justice, selon Mathilde Tarif et Thierry Vircoulon. Au détriment de la formation du personnel policier, pénitentiaire et judiciaire, dont les maigres effectifs suffisent à peine à couvrir la capitale et ses environs proches.

 

Mars 2017 : une armée désarmée

 

Le 20 mars, après un discours au siège des Nations unies, à New York, Faustin-Archange Touadéra est de passage à Paris. Parmi les enjeux de ces visites : la levée de l’embargo sur les armes imposé au pays depuis la crise de 2013. Privées de tout matériel létal, les Forces armées centrafricaines (FACA) doivent composer avec les rares vestiges laissés par les précédents gouvernements. Leur entraînement par la Mission de formation de l’Union européenne (EUTM) ne suffit pas à changer la donne face à des milices régulièrement approvisionnées grâce aux trafics en tous genres. Quant au processus de désarmement, démobilisation, réinsertion (DDR) censé ramener les milices dans le giron de l’Etat, il ne connaît « aucune avancée », selon Thierry Vircoulon : « Les groupes armés jouent un double jeu. Ils participent aux réunions mais ne suivent pas sur le terrain. » Sept mois après le départ de Sangaris, seule la capitale et ses environs sont partiellement sécurisés. L’Etat est toujours absent dans le reste du pays.

 

Avril 2017 : le « dilemme » de Touadéra

 

A Bangui, le président Touadéra célèbre sans faste le premier anniversaire de son mandat. Une énième crise politique couve. « Des petits jeux de bac à sable sans aucun intérêt pour la situation générale », commente Thierry Vircoulon, pour qui le pays vit toujours « sans gouvernement effectif ». La faute, selon lui, à une « culture politique » bien ancrée dans les institutions : « L’élite au pouvoir est centrée sur Bangui et Paris, mais la Centrafrique n’est pas son affaire. » Pour le chercheur, l’exécutif est aujourd’hui confronté à un « dilemme » : « Restaurer la Centrafrique de François Bozizé [2003-2013] ou tenter une vraie réforme de gouvernance en changeant les mauvaises pratiques. »

 

Il reste encore quatre années au président Touadéra pour satisfaire, au moins en partie, les espoirs que les Centrafricains, exténués par des années d’instabilité, ont placé en lui.

 

Camille Laffont


http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/04/11/centrafrique-les-douze-mois-d-un-president-face-a-la-crise_5109330_3212.html#Er0ii4h37MxHc0Pz.99


 

Centrafrique : un an après l’élection de Faustin-Archange Touadéra, où en est la paix ?

 

Par Muriel Devey Malu-Malu

 

Un an après l’arrivée au pouvoir de Faustin-Archange Touadéra, des pans entiers du territoire échappent encore au contrôle de l’État, et le pays peine à se remettre en marche.

 

«Nous en avons assez de la guerre. Nous voulons la paix et vivre en harmonie comme jadis », affirme Lydie Nzengou Koumat-Gueret, la directrice de la Télévision centrafricaine, lors d’une rencontre organisée le 16 mars, à Bangui, sur le thème du vivre-ensemble.

 

Cette paix encore introuvable, la majorité des Centrafricains y aspirent. Le chef de l’État, Faustin-Archange Touadéra, le premier. Rétablir la confiance entre communautés, accélérer le retour des milliers de déplacés et de réfugiés, désarmer les milices, tels sont les chantiers prioritaires auxquels il avait promis de s’atteler lors de son arrivée à la tête du pays, en mars 2016.

 

Des urgences auxquelles s’ajoutent le redéploiement de l’Administration sur l’ensemble du territoire, la relance de l’économie, la réhabilitation des infrastructures de base ou encore la remise en état des systèmes éducatif et sanitaire… Autant de défis dont la réussite dépend étroitement du retour de la paix et du désarmement des groupes armés.

 

Le régime contrôle moins de la moitié du pays, au-delà de Sibut commence le far west

 

Un an après, où en est-on ? La situation sécuritaire reste critique, et des pans entiers du territoire échappent toujours à l’autorité de l’État. « Le régime contrôle moins de la moitié du pays, dont les préfectures situées dans l’Ouest et le Sud-Ouest. Au-delà de Sibut commence le far west », affirme Hypollite, un journaliste radio.

 

En effet, en dépit des accords de paix signés début 2015, quatorze groupes armés non conventionnels sont toujours actifs. Une partie d’entre eux sont issus de l’ex-Séléka, une coalition de mouvements rebelles créée en septembre 2012 et formée de musulmans.

 

Pillage, taxes illégales et trafic d’armes

 

Constituées de Centrafricains et d’étrangers venus des pays voisins (Tchad, Soudan du Sud, Cameroun et RD Congo), ces factions sont très présentes dans les zones minières, où le pillage des gisements de diamant et d’or, les taxes illégales et le trafic d’armes assurent l’essentiel des revenus de leurs chefs.

 

Les plus importantes sont le Front populaire pour la renaissance de la Centrafrique (FPRC), mené par Noureddine Adam et implanté dans la Vakaga et à Aigbando, au sud de Bria, et l’Union pour la Paix en Centrafrique (UPC), dirigée par Ali Daras, qui occupe les préfectures de Ouaka, de la Basse-Kotto, de la Haute-Kotto et une partie de celle de Mbomou – à l’exception de Bangassou, d’où les rebelles ont été chassés par la population.

 

Le « camp adverse » est, lui, composé d’anti-Balaka, groupes d’autodéfense constitués en réaction aux exactions de la Séléka et composés de chrétiens et d’animistes. Ils sévissent surtout autour de Bambari et de Berbérati, où ils ont fait main basse, eux aussi, sur des mines.

 

Ce ne sont pas les projets qui intéressent les chefs de guerre mais les postes ministériels et l’argent

 

Pour obtenir la reddition de cette constellation de groupes armés, le dialogue et le désarmement volontaire sont privilégiés. Une option qui en déroute plus d’un. « Les chefs de guerre vivent de l’exploitation minière et du prélèvement de taxes en tous genres dans les zones qu’ils occupent. Ils ne vont pas renoncer à cette manne sans contrepartie. Ce ne sont pas les projets qui les intéressent, mais les postes ministériels et l’argent », souligne Bertin Béa, le secrétaire général de la Convergence nationale – Kwa Na Kwa (KNK).

 

450 000 Centrafricains sont toujours réfugiés dans les pays voisins

 

Lancé en 2015, le programme DDRR (Désarmement, démobilisation, réinsertion et rapatriement) piétine. Et l’essentiel des 450 000 Centrafricains réfugiés dans les pays voisins n’est toujours pas rentré au pays.

 

Pour venir à bout des rebelles, le régime Touadéra ne peut pas compter sur les Forces armées centrafricaines (Faca), qui n’existent que sur le papier. Pour reconstituer cette armée nationale moribonde, une formation est assurée par l’Union européenne. D’ici à la fin de 2017, deux bataillons (soit 1 500 soldats) doivent être formés – dont le premier en mai. Néanmoins, il faudra des années avant que la Centrafrique dispose de forces de défense dignes de ce nom.

 

Faute de mieux, la population se tourne donc vers la Mission multidimensionnelle intégrée de stabilisation des Nations unies en Centrafrique (Minusca), forte de quelque 12 000 hommes. Force de combat ou d’interposition ? Le débat est vif, et nombre de Centrafricains souhaiteraient que la Minusca intervienne davantage militairement sur le terrain au lieu de se cantonner à un rôle de dissuasion.

 

Les cas de malnutrition sévère sont fréquents, et les infrastructures sanitaires et éducatives sont très détériorées

 

Néanmoins, à Bambari, la Minusca défend âprement la « ligne rouge » que tentent parfois de franchir les rebelles. Elle assure en outre la protection de civils et d’ONG, nombreuses à intervenir dans les zones occupées, où la situation socio-économique est très préoccupante. « Les cas de malnutrition sévère sont fréquents, et les infrastructures sanitaires et éducatives sont très détériorées », témoigne Rodrigue, un médecin local.

 

Puisque le processus de désarmement est encore virtuel, les Centrafricains fondent notamment leur espoir sur la Cour pénale spéciale, dont les opérations devraient débuter en mai. Un chantier très attendu car « il n’est plus question d’impunité ni d’amnistie », insiste Rodrigue.

 

Le dialogue intercommunautaire est une autre voie prometteuse pour rétablir la cohésion sociale. Ainsi, les chefs religieux et traditionnels se mobilisent pour sensibiliser les populations aux questions de réconciliation et de citoyenneté.

 

En novembre 2015, la messe célébrée par le pape François à Bangui avait réuni de nombreux chrétiens, mais aussi des musulmans. Et aujourd’hui, les tables rondes et débats animés par Ndeke Luka, la radio créée par la fondation suisse Hirondelle, sont très écoutés et commentés par les auditeurs. À l’initiative du président Touadéra, un programme national de mise en place de Comités locaux de paix et de réconciliation a par ailleurs été lancé en décembre 2016. En attendant la paix, l’objectif est l’apaisement.

 


 

Les premiers chantiers

 

Une partie du territoire étant occupée par des bandes armées, les premiers projets de reconstruction se cantonnent essentiellement aux zones contrôlées par l’État. Dans le Ouham, la culture du coton redémarre, et l’exportation des diamants a repris dans la zone de Berbérati.

 

À Bangui, la capitale, les activités se remettent également en marche. Sur le plan législatif, les actions engagées ont permis l’installation de l’Assemblée nationale, du Haut Conseil de la communication ou de la Cour pénale spéciale. Elles ont aussi favorisé la mise en œuvre du processus de décentralisation territoriale, censé déjouer les tentatives de sécession du Front populaire pour la renaissance de la Centrafrique (FPRC) et relancer la vie des régions au lendemain des élections municipales, prévues en 2018.

 

Le système éducatif devrait quant à lui bénéficier d’un projet de « médiathèque numérique décentralisée ». Financé par divers bailleurs, en partenariat avec le ministère de l’Éducation et l’Agence centrafricaine pour la formation professionnelle et l’emploi, ce projet, qui doit démarrer à Bangui, Mbaki et Bouar, vise à équiper neuf centres en tablettes et en liseuses connectées à quelque 20 000 documents, dont des fiches pédagogiques pour les enseignants et le personnel médical.

 

Côté infrastructures, les efforts des autorités ont porté sur la réfection de la voirie et des bâtiments administratifs et sur la remise en état de cinq turbines à la centrale hydroélectrique de Boali, à une centaine de kilomètres au nord de Bangui. Mais beaucoup reste à faire. Privé de nombreuses ressources budgétaires (notamment les recettes minières et douanières), le gouvernement attend avec impatience que se concrétisent les promesses des bailleurs de fonds, réunis à Bruxelles en octobre 2016.

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