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27 octobre 2016 4 27 /10 /octobre /2016 22:02
Lu pour vous : La Centrafrique s’enlise, Sangaris s’envole

 

ANALYSE

La Centrafrique s’enlise, Sangaris s’envole

Par Maria Malagardis Libération — 27 octobre 2016 à 19:21

 

Lancée fin 2013, l’opération française de maintien de l’ordre quittera le pays lundi, laissant seuls les Casques bleus, critiqués par la population.

Les Casques bleus ont du souci à se faire en Centrafrique. Outre les accusations de viols qui ont alimenté la méfiance à l’égard des soldats de la paix de l’ONU, ces derniers doivent faire face depuis peu à un retour des tensions, révélateur des limites de leur action. Car sur la carte de cet immense pays, les signaux d’alarme se multiplient depuis mi-septembre : autant de lieux, parfois pas plus gros qu’un village de brousse, qui révèlent de nouveaux affrontements, une surenchère d’exactions suivies d’exodes massifs devant les violences. Il suffit parfois de peu pour que la situation dégénère, comme dans le cas d’un simple vol (raté) de groupe électrogène à Kaga-Bandoro, une sous-préfecture du centre du pays, qui a provoqué des pillages et des représailles sanglantes qui ont fait 45 morts le 12 octobre. «Nous n’avançons pas sur le chemin de la paix», a regretté l’évêque de la ville, Tadeusz Kusy, qui a aussi reproché aux Casques bleus «leur inaction».

Une critique devenue récurrente. Et qui a fini par s’exprimer dans la rue : lundi à Bangui, une manifestation réclamant le départ des forces de l’ONU a dégénéré en échanges de tirs en pleine ville, faisant quatre morts et une quinzaine de blessés. Depuis, humanitaires et expatriés redoublent de prudence à Bangui, autrefois surnommée «la Coquette». Car du rejet des Casques bleus, jugés inutiles donc devenus indésirables, à celui de tous les étrangers, la frontière peut être vite franchie en cette période de tensions. «Quand les violences ne cessent pas et ont même tendance à augmenter, et que de surcroît vous continuez à crever de faim, il faut bien trouver un coupable, soupire un humanitaire dans la capitale centrafricaine. Les Casques bleus servent de bouc émissaires. Ce qui est bien commode pour certains politiciens locaux qui se dédouanent ainsi à bon compte de leurs propres responsabilités.» Il s’insurge dans la foulée : «Bien sûr que ce sont des contingents de bras cassés ! Mais qui peut croire que 12 000 Casques bleus pouvaient suffire à sécuriser un pays grand comme la France et la Belgique réunies ?» Au fond, c’est la malédiction de la Centrafrique, «la Cendrillon» du continent comme on l’appelait sous la colonisation : un pays qui attire l’attention quand les crises atteignent un pic jugé inacceptable, mais qui sombre tout aussi vite dans l’oubli une fois que la fièvre semble retomber.

«Irresponsable»

Lancée en avril 2014, la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation en Centrafrique (Minusca), composée de contingents africains et pakistanais, s’inscrit dans une liste déjà longue d’interventions internationales dont les éphémères acronymes se succèdent depuis vingt ans sans laisser ni traces ni acquis. Mais à partir de lundi, la Minusca risque surtout de se trouver bien seule pour affronter critiques et périls. Car ce jour-là, les forces françaises de l’opération «Sangaris» quitteront le pays. Le ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian, sera sur place pour acter la fin de cette intervention, la septième des forces françaises en République centrafricaine depuis l’indépendance du pays en 1960. Initialement prévue pour quelques mois, elle aura duré près de trois ans.

Baptisée du nom d’un petit papillon africain, Sangaris avait été lancée en décembre 2013, alors que la Séléka («l’alliance» en sango), une rébellion essentiellement musulmane venue du nord du pays, avait pris le pouvoir à Bangui, renversant le président François Bozizé dont le pedigree démocratique était déjà plutôt minimaliste. Mais avec des bataillons plus proches d’un remake de Mad Max que des gardes suisses, la Séléka n’avait guère contribué à rétablir la paix. Chaos et exactions se multipliaient, justifiant une intervention extérieure. De là à évoquer «un risque de génocide» comme le fera le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Laurent Fabius… «C’était totalement irresponsable, car ça n’a fait qu’échauffer les esprits sur place. Fabius ne passera que trois heures dans ce pays, en route pour l’Afrique du Sud : c’est dire s’il croyait lui-même à la gravité de ce qu’il décrivait», s’indigne aujourd’hui le chercheur Roland Marchal, un des meilleurs spécialistes de la région.

Résultat, Sangaris, qui pensait surtout affronter la Séléka, va soudain se retrouver «dans la pire position», explique encore Marchal : celle d’une force d’interposition dans un pays qui, à la veille de l’arrivée des forces françaises, glissait vers une guerre civile intercommunautaire opposant chrétiens et musulmans.

La religion ne sera en réalité qu’un prétexte à un malaise multiforme. Mais les militaires français mettront un certain temps avant de changer de logiciel. Et dans l’intervalle, les musulmans, assimilés collectivement à la Séléka, seront souvent massacrés ou contraints à un exode massif par la population chrétienne comme par les anti-balaka, ces milices d’autodéfense dont l’entrée en scène a été en partie téléguidée par Bozizé en exil.

Défaillances

Il ne reste aujourd’hui qu’une seule enclave musulmane à Bangui : le quartier du PK5, encore régulièrement théâtre d’affrontements. Ce fut le cas encore récemment, après l’assassinat le 4 octobre d’un officier, tué à bout portant dans sa voiture près de cette zone. Meurtre qui enclenchera l’habituel cycle de représailles contre des musulmans. Bilan : onze morts. Quant aux chefs de guerre de la Séléka, ils ont depuis longtemps quitté une capitale qui leur était hostile pour s’arroger le contrôle de vastes territoires d’un pays désormais totalement morcelé.

Les tentatives de restauration de l’Etat, en théorie incarnées par le gouvernement de transition de Catherine Samba-Panza à partir de février 2014, comme par celui de Faustin-Archange Touadéra, élu en mars 2016, se sont révélées décevantes. Par incapacité ou mauvaise volonté des élites politiques, mais aussi en raison de défaillances structurelles plus anciennes. «Quand des préfectures n’ont ni électricité, ni réseaux de communications, ni même agences bancaires pour payer les fonctionnaires, comment voulez vous restaurer l’Etat de droit ?» s’interroge l’humanitaire contacté à Bangui. «En réalité, tout le monde a manqué de vision politique. Le gouvernement refuse toute concession et n’a toujours pas compris qu’on ne fait la paix qu’avec ses ennemis. Lesquels ont imposé de facto la cogestion du pays. Quand à la France, elle a vite été pressée d’organiser des élections pour se désengager», constate Roland Marchal.

En trois ans, les effectifs de Sangaris auront rapidement triplé pour atteindre 2 500 hommes, avant de redescendre à 900. Reste que pour Le Drian, le passage de relais à la Minusca risque d’être délicat. «L’opération Sangaris a été un succès», avait-il affirmé le 19 octobre à l’Assemblée nationale, concédant que «la stabilité n’était pas totalement rétablie». Elle est peut-être même en train de régresser. Alors que ce «pays fantôme», comme l’ont appelé certains observateurs, se retrouve une fois de plus face à ses démons.

 

Maria Malagardis

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