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19 septembre 2016 1 19 /09 /septembre /2016 21:04

 

RÉCIT

 

Par Maria Malagardis —Libération  19 septembre 2016 à 20:01

 

Violences. Au moins dix-sept personnes sont mortes lundi à Kinshasa lors d’un rassemblement contre le maintien au pouvoir de Joseph Kabila, autocrate au pouvoir depuis 2001. Ils réclamaient la convocation d’une élection présidentielle.

 

Des corps portés sur des civières par des jeunes levant le poing en signe de vengeance. Un trottoir éclaboussé de sang sur lequel gît une femme, regard à jamais perdu vers le ciel. Et puis encore un autre homme à terre avec une immense tache rouge sur la poitrine : lundi, dès la fin de la matinée, les réseaux sociaux ont été inondés d’images en provenance de Kinshasa, la capitale de la république démocratique du Congo (RDC) où l’opposition avait prévu une marche pour protester contre le report des élections présidentielles. Une marche qui a vite tourné au carnage.

 

Vers 10 h 30, au pont Kasavubu, la garde républicaine ouvre le feu sur la manifestation pourtant autorisée. Un leader de l’opposition, Martin Fayulu, président du parti Engagement pour la citoyenneté et le développement, est blessé à la tête. Egalement touché par balle, un député de la ville de Matadi, Albert Fabrice Puela, est évacué dans un état critique. Très vite, les manifestants répliquent : un policier sera lynché par la foule, un militant de la mouvance présidentielle voit sa maison incendiée. Dans une capitale vite quadrillée par les forces de l’ordre, les pneus brûlent sur les trottoirs, les affiches du Président sont déchirées. Et au pied de la statue de Patrice Lumumba, le héros de l’indépendance, apparaît cette inscription, d’un trait rageur au feutre rouge : «Kabila dégage.» En fin d’après-midi, le ministère de l’Intérieur reconnaissait un bilan «provisoire» de 17 morts, dont 3 policiers et 14 civils, selon l’AFP. D’autres sources, multiples, mais invérifiables, comptabilisaient, elles, au moins 26 morts et 57 blessés.

 

Ce n’est pas la première fois qu’une telle répression se produit en RDC. Porté au pouvoir depuis 2001, élu en 2006 puis réélu de façon contestée en 2011, Joseph Kabila, 45 ans, a intégré la culture de la violence depuis sa tendre enfance au côté d’un père guérillero qui passera du maquis aux salons dorés du pouvoir à Kinshasa en s’imposant par les armes en 1997, avant d’être lui-même assassiné en 2001. Propulsé sur le trône du père, le fils n’a jamais hésité à faire usage des armes pour intimider ses adversaires. Sans remonter très loin, la période la plus récente en offre une illustration : en avril et en août, la police avait de la même façon violemment dispersé les manifestants à Lubumbashi, «capitale» du Katanga, n’hésitant pas à asperger de gaz lacrymogènes Moise Katumbi, le leader de l’opposition locale et ancien gouverneur de la province, qui se trouve désormais en exil en Europe.

 

Tâche titanesque

 

En mai c’est à Goma, à l’extrême-est de ce pays aussi vaste que l’Europe de l’Ouest, qu’avait eu lieu une autre confrontation avec les forces de l’ordre. Mais dans ce gigantesque territoire, qui dispose de moins de routes que la Sicile, Kinshasa, la capitale, reste le cœur du pouvoir. «Si Kabila perd Kinshasa, il perd le pays», affirmait ainsi il y a quelques jours l’opposant Freddy Kita, secrétaire général de Démocratie chrétienne (un parti qui se classe à gauche) devenu également un des responsables du «Rassemblement», la plateforme qui, depuis juin, regroupe une grande partie de l’opposition à Kabila. Celle qui avait appelé les manifestants à descendre dans la rue lundi, notamment dans la capitale.

 

Mégapole sulfureuse et bouillonnante de 10 millions d’habitants, posée sur les rives du fleuve Congo, Kinshasa s’est donc embrasé. De façon prévisible. Car ce 19 septembre était depuis longtemps inscrit dans l’agenda de l’opposition : c’est ce lundi en effet que la commission électorale, la Ceni, aurait dû convoquer le corps électoral pour un scrutin présidentiel en principe prévu avant la fin de l’année. Le mandat non renouvelable de Kabila s’achevant en effet, dans trois mois, le 19 décembre. Là aussi, en principe. Car depuis longtemps, il est clair que le pouvoir entend reculer les échéances électorales, arguant notamment de la nécessité de recomposer le fichier électoral. Une tâche titanesque dans ce pays de 67,5 millions d’habitants. Et qui malgré ses immenses richesses, manque régulièrement de fonds pour financer… tout ce qui peut contribuer au bien commun.

 

Ce samedi, à la veille de la date butoir du 19 septembre, la révision complète du fichier électoral a été officiellement reportée de seize mois et le scrutin présidentiel a été couplé avec les élections législatives et provinciales. Ainsi en ont décidé, après d’âpres et laborieuses discussions, les représentants de la majorité et de certains partis d’opposition au sein d’un «dialogue» auquel n’a jamais voulu participer le «Rassemblement» de l’«autre» opposition. Lequel est désormais bien décidé à entamer le bras de fer dans la rue. L’appel à manifester ce 19 septembre valait non seulement pour Kinshasa mais aussi pour toutes les villes du pays. Sans oublier les sit-in devant les ambassades de la RDC, dont celle de Paris.

 

Alors que les premiers morts tombaient à Kinshasa, les internautes postaient aussi des images de Uvira ou de Goma, montrant des manifestants munis de banderoles hostiles à Kabila : «Yebela» («réfléchis à ce que tu vas faire») pouvait-on lire sur un grand nombre d’entre elles. «Nous irons jusqu’au bout pour que Kabila parte. S’il faut retarder le scrutin, alors il faut mettre en place un gouvernement de transition dont il sera exclu. Dans le pays, le ras-le-bol est unanime», souligne Freddy Kita, qui présidait samedi une réunion de l’opposition à Asnières, en région parisienne pour mobiliser la diaspora. «Depuis 2012, nous dénonçons le glissement de calendrier par le gouvernementa-t-il martelé ce jour-là. Depuis cette date, le gouvernement devait débloquer chaque année 250 millions de dollars pour organiser les élections. Si on fait le calcul, nous devrions avoir 1 milliard de dollars, mais rien n’a été fait.»

 

A chaque fois, l’argument financier a été agité par le pouvoir pour reculer l’échéance. Pourtant, le ministre de la Justice persiste à déclarer que le pays organisera le scrutin seul et donc sans aide extérieure. Il est vrai que le pouvoir en place se méfie des ingérences. Engagé dans une fuite en avant, que n’apaisent ni les récentes libérations de prisonniers politiques (trop sélectives) ni les tentatives de «dialogue», le régime Kabila n’a plus non plus beaucoup d’alliés à l’étranger. A peine le report des élections était-il acté samedi, que le Quai d’Orsay faisait officiellement part de sa déception, en déclarant dans un communiqué officiel que «la France regrette que la république démocratique du Congo n’ait pas convoqué le corps électoral […] dans les délais constitutionnels». Paris a rarement été aussi prompt et clair en terre africaine.

 

Crispation

 

Autre grand «parrain» de la région, les Etats-Unis, qui ne cessent de répéter que «Kabila doit partir», ne risquent pas de se montrer plus conciliants : dimanche soir, Tom Perriello, l’envoyé spécial de Barack Obama pour la région de l’Afrique des Grands Lacs, patientait dans le salon VIP de l’aéroport de Kinshasa lorsqu’il a vu surgir deux membres de la mouvance présidentielle. «Ce n’est pas aux Etats-Unis de nous dire quoi faire au Congo», auraient crié les deux hommes, qui interpellent alors violemment le diplomate américain. Lequel devra être exfiltré manu militari. La scène est peut-être anecdotique, elle n’en révèle pas moins la crispation d’un pouvoir qui n’aurait qu’à regarder de l’autre côté des frontières pour réaliser combien toute l’Afrique centrale est entrée dans une zone de turbulences.

 

Juste en face de Kinshasa, sur l’autre rive du fleuve, à Brazzaville, capitale de l’autre Congo, les aspirations à la démocratie qui se sont manifestées en mars ont peut-être été étouffées par une répression sanglante. Mais l’inamovible Denis Sassou Nguesso est désormais totalement isolé sur la scène internationale et n’ose pas quitter son pays par crainte d’un coup d’Etat. Et de l’autre côté du Congo-Brazzaville, au Gabon, l’annonce de la réélection, contestée, d’Ali Bongo, a provoqué fin août une flambée de violences inédites. Ces jours-ci, l’opposition y attend sur le pied de guerre le verdict imminent de la Cour constitutionnelle, qui doit se prononcer sur des accusations de fraude formulées contre le camp Bongo. L’Afrique centrale n’a quasiment pas connu la démocratie. Mais jamais depuis les convulsions des années 90 qui ont mis fin aux partis uniques, la contestation n’y a été aussi forte. Notamment grâce à un nouvel allié : les réseaux sociaux, qui répercutent en temps réel les violences subies et encouragent la mobilisation. Même dans un pays aussi immense que la république démocratique du Congo.

 

Maria Malagardis

 

Lu pour vous : RDC : Contesté, Kabila réprime dans le sang

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