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7 septembre 2016 3 07 /09 /septembre /2016 22:12
Lu pour vous : Alain Mabanckou, afro engagé

 

VERBATIM

 

Par Catherine Calvet et Philippe Douroux  Libération — 7 septembre 2016 à 17:21

 

Romancier, il a longtemps voulu s’en tenir à la fiction. Devenu homme public, il prend la parole aux côtés des jeunes Africains contre les dictatures du continent.

 

Nous avions encore en tête ses interventions ce printemps au Collège de France, titulaire de la chaire temporaire consacrée à la création artistique (1) : au mois de mars, la leçon inaugurale en veste de velours bleu roi et les suivantes où il déclinait avec beaucoup d’élégance, blazer à rayures blanches et bleues, puis rouges, son érudition généreuse sur les littératures africaines, coloniales, de la négritude, et les subtils mélanges de couleurs et de concepts qu’apporte la créolisation. Alain Mabanckou apparaît, tout en gracilité et courtoisie, habillé d’une chemise à motif géométrique plutôt sage, sur un jean élimé.

 

Il fait preuve, tout au long de notre rencontre, d’une légèreté, d’une distance et d’un humour chaleureux même sur des sujets graves. Il repart dans quelques jours pour les Etats-Unis où il enseigne depuis 2007 à la prestigieuse Université de Californie à Los Angeles (UCLA) les littératures francophone et française (french studies).

 

Le romancier, né en février 1966 à Pointe-Noire, au Congo-Brazzaville, assure amusé la promotion de son dernier ouvrage Le monde est mon langage (2), une promenade littéraire. On y croise les écrivains Henri Lopes à Brazzaville, Suzanne Kala-Lobé à Douala, Rachid Boudjedra à Alger, J. M. G. Le Clézio à Paris, un extraordinaire Dany Laferrière à Montréal, ou encore un jeune auteur en quête de conseils au Caire et, pour finir, Jocelyn le Bachelor, le prince de la sape à Château-Rouge, dans le XVIIIe arrondissement de Paris.

 

Nous l’avons laissé jouer avec les mots pour découvrir un écrivain qui s’engage au côté de l’Afrique et des jeunes Africains quand il conservait jusque-là une distance certaine.

 

Langues

 

«A la maison, nous parlions deux langues nationales : le munukutuba, spécifique à Pointe-Noire et, à Brazzaville, le lingala, qui est aussi une langue internationale, puisque parlée dans plusieurs pays dont la république démocratique du Congo où c’est la langue de la chanson, celle de Koffi Olomidé, et comprise également par les Angolais ou les Centrafricains : plus de 80 millions de locuteurs. Ma mère parlait le munukutuba et le bembé du sud du Congo. Mon père parlait une version différente du bembé. Au total, je parlais six ou sept langues, plus le français à l’école à partir de l’âge de 6 ans.

 

«Le concept de langue maternelle s’applique donc difficilement en Afrique. Au Congo, même s’il n’y a que quatre millions d’habitants, il y a des centaines de langues. En général, un Congolais parle au moins sept langues locales, et si deux personnes n’ont pas de langues locales communes, elles échangent alors en français. La plupart de ces langues hébergent des mots français. Et de même lorsque nous parlons français, nous avons souvent recours aux langues africaines qui permettent d’épauler le français sur certaines réalités. Beaucoup de langues africaines ignorent la synonymie. En revanche, elles sont très riches en images. Or, l’empreinte des images est plus durable et profonde que celle du mot abstrait. Certaines expressions françaises sont pour nous incomplètes : par exemple "se faire rouler dans la farine". Mais de quelle farine parle-t-on ? car la farine de manioc est bien plus collante que la farine de blé ou de maïs. Avec la farine de manioc, il faut se laver avec du citron pour parvenir à s’en défaire.»

 

Génération

 

«Je l’ai dit au Collège de France dans la leçon inaugurale : j’appartiens à la génération du Togolais Kossi Efoui, du Djiboutien Abdourahman A. Waberi, de la Suisso-Gabonaise Bessora, du Malgache Jean-Luc Raharimanana, des Camerounais Gaston-Paul Effa et Patrice Nganang. J’appartiens aussi à la génération de Serge Joncour, de Virginie Despentes, de Mathias Enard, de David Van Reybrouck, de Marie NDiaye, de Laurent Gaudé, de Marie Darrieussecq, d’Alexis Jenni et de quelques autres encore, qui brisent les barrières, refusent la départementalisation de l’imaginaire parce qu’ils sont conscients que notre salut réside dans l’écriture, loin d’une factice fraternité définie par la couleur de peau ou la température de nos pays d’origine.»

 

Francophonie

 

«Je me méfie toujours des compliments basés sur nos origines, comme si nous écrivions avec un accent. La francophonie devrait bien sûr désigner tous les auteurs qui écrivent en français et non ceux qui écrivent en français en étant d’ailleurs. On ne dissocie pas de cette façon quand on parle des auteurs hispanophones ou anglophones. Il n’y a qu’en France que cette notion se double d’une connotation coloniale. Il y aurait, à côté d’une littérature française souveraine, quelques littératures périphériques. On introduit une hiérarchie. Pour moi, Houellebecq, Foenkinos sont aussi des auteurs francophones. Aujourd’hui, la littérature française est enseignée aux Etats-Unis justement parce qu’elle est parlée par des dizaines de millions de personnes dans le monde, principalement en Afrique.»

 

Colonisation

 

«Les colonisateurs français ont été différents des autres, avec leur prétendue colonisation affective et paternaliste. Il fallait démontrer que les civilisations autochtones n’étaient pas dignes de ce nom et instaurer l’école de Jules Ferry, civiliser, inculquer les valeurs françaises, la culture, les Lumières, nous faisant oublier qu’il s’agissait de s’enrichir économiquement. C’est aussi pour ces raisons qu’aujourd’hui, la France butte sur tant de non-dits. Et rate du même coup les "intégrations" des nouveaux-venus mais aussi d’arrière-petits-enfants de colonisés.»

 

Histoires

 

«La France ne se résume pas à un pays blanc et à ses racines judéo-chrétiennes. Je l’ai souvent dit : son histoire est aussi cousue de fil noir. Le déficit de mémoire n’est pas celui de la population française, il est institutionnel. Ces aspects historiques ne sont pas enseignés, ils ne sont pas dans les programmes scolaires français. Si ces pages d’histoire n’avaient pas été omises, les Français auraient aujourd’hui une autre image des étrangers. Ils verraient les ascendants des Africains comme ceux qui avaient quitté leur brousse pour venir se battre en Europe pour l’Europe. Et les Africains seraient enfin vus comme des acteurs ou même des héros et non, injustement, comme des pique-assiettes de l’Occident. Pour qu’il y ait véritablement intégration, il faut faire partie de l’histoire. C’était une de mes ambitions en écrivant les leçons pour le Collège de France.»

 

Statistiques ethniques

 

«C’est constitutionnellement impossible. Pourtant, ce serait une confrontation utile au réel. Nous verrions alors la vraie photographie de la France. Beaucoup de discours politiques apparaîtraient alors pour ce qu’ils sont : anachroniques et caducs. Les principaux partis républicains doivent prendre conscience de ce nouveau visage métissé et imaginer de nouveaux programmes.»

 

écrivain militant

 

«Jusqu’alors, je ne faisais qu’observer. Je me disais que Denis Sassou-Nguesso n’en avait plus pour longtemps à la tête du pays. Puis, j’ai commencé à recevoir des tonnes de lettres de jeunes Congolais, d’adolescents de 15 ou 16 ans, qui me demandaient de parler pour eux. Ces lettres furent comme un rappel à l’ordre. J’ai accès aux médias, et, paradoxalement, ces jeunes à qui on vole la jeunesse n’ont aucun relais. C’est pourquoi, j’ai écrit une lettre ouverte à François Hollande en mai, quand Denis Sassou-Nguesso a changé la Constitution pour pouvoir se représenter. Je viens d’un milieu très modeste, mon père était réceptionniste dans un hôtel et ma mère vendait des arachides au marché. Contrairement aux enfants de la famille de Sassou-Nguesso, qui viennent au monde dans les meilleurs hôpitaux et vont dans les meilleures écoles.

 

«Au Congo, aujourd’hui, les écoles et les universités sont dans un état catastrophique. Il pleut dans les salles de classe. Il était important d’écrire à un président français. Les intérêts de la France font qu’elle continue à sponsoriser des dictateurs, plus ou moins dans l’ombre. La clé de l’intégration des Africains dans la société française réside aussi dans cette relation aux dictatures. Si la France accompagnait une émancipation politique dans les Etats africains de son ancienne zone coloniale, il y aurait certainement moins d’Africains noyés en Méditerranée. Cette politique française enferme les Africains des deux côtés de la Méditerranée. Ceux qui ne cherchent qu’à quitter leur pays et ceux qui, ensuite, ne peuvent plus rentrer.»

 

Littérature contestataire

 

«La littérature contestataire existe, mais les dictateurs font en sorte qu’on ne puisse pas lire ces livres. Ce sont des écrivains en exil qui écrivent pour des populations en exil. Aujourd’hui, les réseaux sociaux changent tout, la diaspora peut enfin communiquer avec ceux qui sont restés.»

 

Migritude

 

«C’est ce qui justifie la littérature. C’est pour cela que je préfère parler d’une littérature monde plutôt que de "francophonie". Dès que je quitte un continent pour un autre, j’ai la nostalgie du précédent. C’est ce qui m’a poussé à écrire Le monde est mon langage. Si je passe quelques années dans un pays, je développe une certaine affection pour ce lieu et ses habitants. Le Congo reste le pays de mes origines, de mes racines, c’est là que mon cordon ombilical a été enterré. La France ensuite fut mon pays d’adoption, de choix. J’ai réussi à sauvegarder ce que j’avais acquis au Congo et à le peaufiner au contact d’une autre culture. Puis l’Amérique est devenue l’endroit où je suis parvenu à prendre de la distance. Elle me permet de faire des bilans. Elle a fait de moi ce que je suis aujourd’hui et qui n’était pas imaginable en France. Mais je sais que dans quelques années, j’aurais aussi une charge affective américaine, j’ai déjà un peu commencé à l’exprimer dans Lettre à Jimmy ou dans la préface de Colère noire de Coates.»

 

Ubuntu

 

«C’est un vrai système de valeurs de l’Afrique qu’on devrait partager avec le monde. On peut parler de philosophie bantoue. C’est une philosophie de l’être et de réussite par la connaissance. C’est un humanisme de la pensée qui oblige à s’élever intérieurement. Les grands penseurs africains d’aujourd’hui, comme Achille Mbembe ou Séverine Kodjo-Grandvaux, sont des promoteurs de cette philosophie. Séverine Kodjo-Grandvaux parle d’un cogito social : "Je suis parce que nous sommes." C’est une philosophie de libération et de tolérance, appliquée avec réussite par Mandela, et qui pourrait aider l’Afrique à sortir de schémas imposés par l’extérieur, mais qui serait aussi utile en Occident.»

 

Sape (Société des ambianceurs et des personnes élégantes)

 

«Si je suis sapeur ? Mais, on n’a pas besoin de dire si on est un "sapeur". Cela ne se déclare pas. C’est une esthétique qui a permis aux Congolais, qui étaient exclus de la sphère politique, d’utiliser leur corps pour imposer et exprimer de nouvelles valeurs de société. C’est une créolisation de la mode occidentale. La sape peut être une forme de dissidence.»

 

(1) Les leçons de l’écrivain sont en ligne sur le site du Collège de France. 


(2) Le monde est mon langage d’Alain Mabanckou, Grasset, 315 pp., 19 €.

 

Catherine Calvet Philippe Douroux

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