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16 août 2016 2 16 /08 /août /2016 20:48

 

BURKINA FASO

 

Par Gaël Cogné, Correspondant à Ouagadougou Libération  — 16 août 2016 à 18:51

 

A Ouagadougou, de plus en plus de travailleurs pauvres consomment ce puissant antalgique pour affronter les longues journées et la chaleur étouffante.

 

Al’aube, les lampadaires s’éteignent et Pogbila s’étire. Il a les muscles endoloris des kilomètres marchés sous le soleil, la veille. Il branche des pinces crocodiles sur une batterie connectée à un panneau solaire : le halo gris d’un petit néon posé sur sa natte éclaire faiblement les quatre murs de béton entre lesquels il vit. Pogbila enfourne une casserole de coquillettes froides. Puis, d’un geste imperceptible, avale un petit comprimé de tramadol. Du «missile», comme le surnomment les travailleurs dans les rues de Ouagadougou.

 

En France, cet antidouleur est délivré sur ordonnance aux patients souffrant du dos, des articulations ou se remettant d’une opération. En pharmacie, le tramadol est dosé à 50 milligrammes. La plaquette de «missiles» de Pogbila annonce 200 milligrammes. Le comprimé fait effet. Les crampes s’estompent. L’homme écoute la pulsation du sang qui gonfle ses tempes et profite de «l’énergie» que lui apporte cet analgésique opioïde. «Avec ça, mon cœur bat plus, je marche comme je veux. Le médicament me conserve un peu, me donne du courage et j’oublie mes soucis. Je peux travailler et gagner de quoi vivre», explique l’homme de 27 ans, en évitant les mares croupies qui piègent les ruelles de Nagrin. Ce quartier pauvre de Ouagadougou n’a ni eau courante, ni électricité. Des maisons de terre agglutinées délimitent un parcours sinueux qui débouche sur une route goudronnée, puis sur le secteur huppé de Ouaga 2 000 où fonce Pogbila sous les premiers rayons du soleil. C’est là qu’il va vendre ses ceintures. Comme de nombreux marchands ambulants, pendant la journée, il va parcourir une trentaine de kilomètres dans la fournaise ouagalaise.

 

«Tu regardes le sang couler et tu ne sens rien»

 

A deux ruelles de chez Pogbila, Abdoul Salam ouvre sa mallette à côté d’un kiosque où se réunissent les hommes du quartier pour prendre le petit-déjeuner. Il déploie sa panoplie de médicaments illicites aux boîtes jaunies par le soleil. Le tramadol est ce qu’il vend le plus. Ses clients le mélangent dans leur café soluble avant de partir travailler. «Si tu prends ça, tu travailles bien, promet le "pharmacien" de rue. Tu n’as plus faim, tu t’en fous du soleil, il te faut seulement l’eau et les cigarettes jusqu’au soir. Même si tu t’es coupé, tu regardes le sang couler et tu ne sens rien.»

 

Les boîtes représentent un homme en pleine course, un électrocardiogramme, des pommes, symboles de bonne santé… «Il y a beaucoup de gens qui prennent le tramadol : ceux qui marchent au soleil pour vendre dans la rue, les maçons, les manœuvres, ceux qui font des briques ou creusent des trous, les paysans, même de vieilles personnes ! Tous en achètent pour travailler plus», poursuit Abdoul Salam.

 

Il assure que le produit ne fait pas perdre la tête, mais concède que le lendemain, «si tu n’en prends pas, tu vas avoir mal à la tête. Tu sens qu’il y a quelque chose qui manque dans ton corps, tu as mal aux muscles, aux articulations». Et les doses doivent régulièrement être augmentées, car le produit «ne travaille plus». En vidant le contenu d’une gélule dans son café, il affirme que certains prennent jusqu’à trois plaquettes par jour. Lui n’est pas loin des dix comprimés quotidiens.

 

Le commissaire Richard Belem, responsable du service de lutte antidrogue au Burkina Faso, connaît bien ce médicament. Son apparition remonterait à 2010 et depuis, «on a l’impression que progressivement, le nombre de consommateurs augmente». Il n’existe pas de statistiques officielles, mais aujourd’hui, «c’est très répandu et beaucoup en consomment, à la campagne comme à la ville», estime le policier. D’où viennent ces antalgiques illicites ? «Sur l’emballage, on peut lire que ce sont des produits qui sont fabriqués en Inde, observe le commissaire. Ils arrivent par des pays côtiers comme le Ghana et le Togo, en passant par les ports.» Ensuite, ils remontent à bord de petits camions jusqu’à Ouagadougou en franchissant des frontières poreuses. Le commissaire inspecte les boîtes disposées sur son bureau : «Quand je regarde sur l’emballage, je vois que c’est un produit qui doit être pris pendant cinq jours au plus. Mais les gens en ont fait une habitude, ça veut dire qu’à la longue, ça va créer une pharmacodépendance. Il faudra faire quelque chose pour prévenir la santé des populations.»

«Tout droit à la mort»

Dans un compte rendu de réunion en 2014, l’Office des Nations unies contre la drogue (Unodc) s’inquiétait du «mésusage du tramadol [qui] a créé une situation de dépendance qui pourrait devenir un problème de santé publique dans les années à venir», particulièrement dans le Sahel.

 

Le docteur Kapouné Karfo, psychiatre spécialiste des addictions et professeur à l’université de Ouagadougou, confirme : l’usage «très répandu» de ce «dérivé morphinique» au Burkina Faso, comme dans d’autres pays d’Afrique de l’Ouest, est «un drame silencieux.» Le tramadol est largement consommé par ceux qui font «un travail de force. Ils pensent que c’est un médicament qui peut les aider à ne pas sentir la fatigue». Mais, le lendemain, «inévitablement, ils vont avoir mal aux muscles, des courbatures. Et donc, à un certain moment, ils prennent le tramadol pour échapper à cette douleur»… Conséquence, certains «ont des problèmes de foie bloqué» et «les insuffisances rénales sont maintenant notre quotidien, alors que la prise en charge est catastrophique» dans le pays. Alors, ces travailleurs pauvres qui n’ont pas les moyens de se soigner vont «tout droit à la mort». Le médecin déplore des politiques essentiellement répressives, au détriment de la sensibilisation. Or «il est difficile de faire comprendre que le médicament n’est pas bon, car quand on le prend, immédiatement, la douleur disparaît».

 

Le soleil brûle maintenant Ouagadougou, et Pogbila marche toujours. Depuis le matin, il a vendu quelques ceintures aux clients des maquis, ces petits restaurants qui parsèment la capitale burkinabée.

 

A la fin de la journée, il aura récolté 3 euros de chiffre d’affaires. La sueur ruisselle, mais le pas ne s’est pas alourdi malgré les 47 degrés. A midi, il a discrètement avalé un nouveau cachet. Il en a un peu honte : «Je me cache parce que si on te voit, ça gâte ton nom. Et puis moi-même je sais que ce n’est pas bon. D’ailleurs, si un frère prend ça, je lui dis d’arrêter. J’entends que des gens deviennent un peu fous à cause du médicament. Il faut que je diminue, que je trouve une solution pour pouvoir laisser. Mais ce jour n’est pas encore arrivé.» 

 

Gaël Cogné Correspondant à Ouagadougou

 

Lu pour vous : Tramadol, les ravages de la «cocaïne du pauvre»

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