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28 mai 2016 6 28 /05 /mai /2016 12:17

 

 

Par Simon Piel et Joan Tilouine  LE MONDE Le 27.05.2016 à 17h20 • Mis à jour le 27.05.2016 à 19h35

 

Le parquet national financier a demandé, lundi 23 mai, le renvoi devant le tribunal correctionnel de Paris de Teodoro Nguema Obiang Mangue (surnommé « Teodorin ») pour « blanchiment de corruption », « détournement de fonds publics », « abus de biens sociaux » et « abus de confiance ».

 

Si les juges d’instruction se prononcent en faveur de son renvoi, cela pourrait donner lieu au premier procès d’un responsable visé par l’enquête dite des « biens mal acquis » lancée à la suite d’une plainte des associations Sherpa et Transparency International en 2007.

 

Teodorin, 47 ans en juin, n’est pas n’importe qui dans son pays. Il est d’abord le fils du président Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, arrivé au pouvoir en 1970 à la suite d’un putsch contre son oncle, et réélu en avril pour un cinquième mandat avec 93,7 % des voix lors d’une élection boycottée par l’opposition.

 

Depuis mai 2012, Teodorin fait fonction de deuxième vice-président de Guinée-Equatoriale, chargé de la défense et de la sécurité nationale. Auparavant, il a occupé, de 1997 à 2012, le poste de ministre de l’agriculture et des forêts. Un ministère qui lui assurait un salaire annuel de 60 000 euros. Selon le réquisitoire, il aurait reconnu plus de 300 millions de dollars (269 millions d’euros) d’avoirs obtenus à travers la corruption et le détournement lors d’un accord scellé avec la justice américaine qui enquêtait sur l’origine de sa fortune. Ce que conteste la défense de M. Obiang.

 

Mais plus encore que la côte ouest des Etats-Unis, Teodorin appréciait par-dessus tout Paris, ses grands hôtels, son architecture et ses plaisirs. Pour décrire ses passages en France, son ancien majordome, interrogé par les enquêteurs, n’use que de trois mots : « Alcool, putes et coke. »

 

Au fil des enquêtes, la justice française a mis en lumière un train de vie de nabab et des dépenses qui donnent le vertige. Le réquisitoire du parquet financier dont Le Monde a pris connaissance en dresse le panorama : voitures de luxe, habits de grands couturiers, hôtel particulier, œuvres d’art, les dépenses somptuaires de Teodorin contrastent avec la réalité économique de ce pays d’Afrique centrale où plus de 75 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, selon la Banque mondiale. Inventaire de quelques-uns de ses caprices parisiens.

 

Passion voitures

 

Teodorin a fait l’acquisition d’une quinzaine de véhicules de luxe en France, dont trois Bugatti Veyron acquises en décembre 2006, en février 2007 et en juillet 2007. Plus tôt, les 11 et 15 février 2005, il avait craqué pour une Rolls-Royce Phantom et deux Maserati. En tout, sa passion automobile lui est revenue à 5,7 millions d’euros. Pour régler plusieurs de ces bolides, celui qui était alors ministre de l’agriculture et des forêts a effectué des virements émanant du compte de la société Somagui Forestal, la société guinéenne d’exploitation forestière.

 

En novembre 2009, un drôle de manège attire l’attention des autorités françaises : 26 voitures (Bentley, Lamborghini, Rolls-Royce…) et 8 motos extravagantes (dont 5 Harley-Davidson), d’un montant de 12 millions de dollars, transitent par l’aéroport de Paris-Vatry (Marne). En provenance des Etats-Unis, ces véhicules ont fait une halte à Amsterdam-Schiphol, aux Pays-Bas. Le convoi restera quelques semaines à l’aéroport de Paris-Vatry, prisé du clan Obiang pour exporter ses achats fantasques, avant de s’envoler vers Malabo. Là encore, Teodorin s’est tourné vers sa société Somagui Forestal pour passer en notes de frais ses Maserati, Bugatti et autres véhicules de luxe.

 

En septembre puis en octobre 2011, les enquêteurs français ont saisi 18 de ces véhicules garés sur le parking de son hôtel particulier, avenue Foch, et ont découvert un pan de sa collection sur des parkings loués par Teodorin, avenue Victor-Hugo et avenue Marceau, dans les 8e et 16e arrondissements parisiens. Saisis en 2012, certains de ces véhicules ont été vendus en juillet 2013 à Drouot, rapportant 2,8 millions d’euros à l’Etat.

 

Frénésie immobilière

 

Lorsqu’il pouvait encore venir en France, Teodorin aimait à fréquenter les plus grands palaces parisiens. Avec un faible pour le Crillon, où il avait l’habitude de régler en espèces des factures de plus de 580 000 euros. Mais c’était avant d’acquérir, début 2005 pour 25 millions d’euros, un hôtel particulier avenue Foch. Il a jeté son dévolu sur une bâtisse datant de 1890 d’une superficie de 4 000 m2, comprenant cinq étages avec ascenseur, appartements bourgeois et 101 pièces. De prestigieux architectes d’intérieur et des décorateurs se sont chargés, entre 2005 et 2007, d’exécuter ses désirs esthétiques et autres travaux pour un montant de 12 millions d’euros.

 

Teodorin n’apparaît pas directement sur l’acte de propriété de cet hôtel particulier. Pour brouiller les pistes, il a profité de ses participations dans cinq sociétés suisses (Ganesha Holding, GEP Gestion Entreprise Participation, Re Entreprise SA, Nordi Shipping and Trading Co Ltd, Raya Holding SA). Et comme pour rajouter un zeste d’opacité, les actions de ces sociétés sont au porteur. Il est pourtant l’unique actionnaire de ces cinq véhicules financiers.

 

Pour éviter la saisie du bien, le domicile personnel de Teodorin est subitement devenu l’ambassade de République de Guinée en octobre 2011. Désormais, touristes et hommes d’affaires désireux de se rendre à Malabo doivent emprunter l’ascenseur de Teodorin pour se rendre au bureau des visas et peuvent contempler le goût de l’ancien maître des lieux pour le baroque. Une perquisition a néanmoins eu lieu en février 2012. Teodorin était alors à Malabo, selon la gouvernante. Cinq mois plus tard, la justice française a ordonné la saisie pénale du parc immobilier de Teodorin en France, estimé à 107 millions d’euros.

 

L’esthète de Malabo et les œuvres d’art

 

Le fils du président équato-guinéen aimait à flamber lors des ventes organisées chez Christie’s. C’est ainsi qu’il a acquis 109 lots de la collection Yves Saint Laurent et Pierre Bergé dont la vente s’est tenue en février 2009. Montant total : 18,3 millions d’euros. Toutefois, il n’a commencé à régler ces œuvres d’art qu’en mars 2010 – et non dans la semaine suivant la vente comme il se doit.

 

Et là encore, comme pour la plupart de ses voitures de luxe, il a puisé dans le compte en banque de la Somagui Forestal. Cette même année 2010, il se pique de meubler ses palais parisiens et équato-guinéens d’antiquités et d’œuvres d’art. Il se tourne vers la maison de vente de meubles et d’objets d’art Didier Aaron, réputée pour son catalogue du XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles. Teodorin lâche 600 000 euros. En tout, il aura acquis pour 15 millions d’euros d’œuvres d’art sur la place parisienne entre 2007 et 2009.

 

Pulsions d’achat tous azimuts

 

Rien n’est trop beau pour le petit « prince de Malabo » lorsqu’il est en déplacement à Paris. Et tout se doit d’être dans la démesure. Pour équiper sa salle de projection, il s’offre un écran géant, des enceintes et autres équipements hi-fi quitte à se délester de 100 000 euros. A table, Teodorin se sustente à l’aide de couverts de collection achetés 1,8 millions d’euros. Il a aussi craqué pour un service à caviar et une vasque à champagne payés plus de 70 000 euros.

 

Sur le plan du style, il apprécie les costumes Dolce & Gabbana sur mesure : plus de 70 000 euros. Selon son ancien cuisinier, Teodorin disposait de valises bourrées d’espèces pour assouvir ses pulsions d’achat chez les grands couturiers parisiens. Près de 10 millions de dollars, probablement issus des commissions perçues sur le détournement des revenus pétroliers, à dépenser en quelques heures chez Dior ou Saint Laurent. Tous les trois mois environ, Teodorin venait à Paris avec deux valises remplies de cash. Exigeant, il est à l’affût de produits d’exception, comme ces quatre montres uniques de marques Cartier, Vacheron Constantin et Piaget achetées en octobre 2010 pour un total de 710 000 euros.

 

Place Vendôme, le deuxième vice-président de Guinée-Equatoriale a dépensé plus de 10 millions d’euros en bijoux entre 2005 et 2011. Contacté, l’avocat de M. Obiang, Emmanuel Marsigny, n’a pas souhaité faire de commentaires.

 

Joan Tilouine

 

 

Le surprenant séjour de Jean-Marie Le Pen en Guinée équatoriale

 

Par Cyril Bensimon  LE MONDE • 

 

La scène politique française s’est pour lui rétrécie mais, à 87 ans, Jean-Marie Le Pen sait encore user de son carnet d’adresses international. Après un inattendu dîner, le 8 mai, avec Jesse Jackson, compagnon de route de Martin Luther King, le fondateur du Front national (FN) s’est rendu pendant une semaine en Guinée équatoriale afin d’assister à la cérémonie d’investiture du président Teodoro Obiang Nguema. Ce chef d’Etat au pouvoir depuis 1979 à la suite d’un putsch contre son oncle a été réélu en avril pour un cinquième mandat avec 93,7 % des suffrages lors d’une élection boycottée par le principal parti d’opposition. M. Obiang Nguema entretient par ailleurs des relations orageuses avec Paris depuis que la justice française a mis en examen son fils, Teodorin, successeur putatif à la présidence, dans l’affaire dite « des biens mal acquis ».

 

Dès sa descente d’avion, mercredi 18 mai, M. Le Pen a signifié sa « considération » au micro de la télévision d’Etat à l’endroit de son hôte. Vendredi, il a eu droit à une salve d’applaudissements au centre de conférences de Sipopo et deux jours plus tard, il a pu s’entretenir avec le chef de l’Etat tout juste réinvesti. M. Le Pen a ainsi publié sur Twitter deux photographies de lui, en tenue immaculée, au côté de M. Obiang Nguema.

 

« Inconséquences de la politique française »

 

« Jean-Marie Le Pen n’était pas l’invité personnel du président. Il a été invité par un ancien ministre de l’éducation, Lucas Nguema Esono, qui connaît Marcel Ceccaldi, un avocat proche de M. Le Pen. C’est comme cela qu’il s’est retrouvé à la cérémonie d’investiture », affirme au Monde Miguel Oyono, l’ambassadeur de Guinée équatoriale à Paris, manifestement gêné par ce voyage. Le diplomate précise qu’une invitation a été transmise au Quai d’Orsay pour le gouvernement et l’Elysée mais que celle-ci « n’a toujours pas reçu de réponse. »

 

Membre de cette délégation d’extrême droite, Marcel Ceccaldi avance pour sa part que « c’est une amie commune du président Obiang et de Jean-Marie Le Pen qui est à l’origine de l’invitation ». L’avocat, proche du FN et habitué du continent africain – il fut notamment début 2011 l’un des soutiens de l’ivoirien Laurent Gbagbo lorsque celui-ci refusait de quitter le pouvoir – tait le nom de cette « amie » mais s’avère plus loquace lorsqu’il s’agit de développer le sens de cette rencontre entre le doyen des chefs d’Etat africains en exercice et l’eurodéputé octogénaire qui avait prévu de quitter Malabo mardi 24 mai au soir. « Il est tout à fait normal que, en vertu des inconséquences de la politique française, un chef d’Etat africain consulte une personnalité politique française comme M. Le Pen », dit-il.

 

Recyclage d’anciens de l’OAS

 

Démentant les suspicions autour d’une visite aux motivations financières, M. Ceccaldi évoque des analyses convergentes sur la politique internationale avec « plusieurs présidents africains ». Dans son viseur : « La Cour pénale internationale, un instrument aux mains des grandes puissances » et les interventions militaires françaises en Libye – il est l’un des avocats de Saïf Al-Islam Kadhafi – ou au Mali. « L’ordre et la sécurité sont des priorités des présidents africains. Or, qui est à l’origine de ce désordre ? Ce sont les grandes puissances occidentales et en premier lieu la France », juge-t-il. « Jean-Marie Le Pen a moins d’obligations au FN alors autant en profiter. C’est le premier voyage d’une série qui ne le mènera pas seulement en Afrique », ajoute son conseiller, Lorrain de Saint-Affrique, « impressionné par les réalisations, dignes des pays du Golfe », de cet émirat pétrolier d’Afrique centrale, tenu d’une main de fer par le clan Obiang Nguema.

 

Entre l’extrême droite française et un certain nombre de palais africains, l’histoire s’est nouée à la fin de la guerre d’Algérie avec le recyclage d’anciens de l’OAS dans l’entourage de plusieurs présidents d’Afrique subsaharienne. C’est par l’entremise d’un de ces anciens que Jean-Marie Le Pen avait d’ailleurs rencontré le gabonais Omar Bongo en 1987. Vingt ans plus tard, c’est un autre voyage africain qui fera parler de lui : celui de Jany Le Pen, l’épouse du chef, au Cameroun, accompagnée de l’« humoriste » Dieudonné, avec en prime un soutien appuyé de la première dame, Chantal Biya, aux idées du FN. Par ailleurs, Louis Aliot, le vice-président du FN, est l’un des responsables politiques français les plus véhéments sur le Congo-Brazzaville depuis que l’ex-ministre Guy Brice Parfait Kolélas, avec qui il avait travaillé sur le programme présidentiel de M. Le Pen en 2002, a rejoint l’opposition.

 

Les amitiés, les relations n’expliquent pas tout. Entre le FN et les pouvoirs au sud du Sahara émerge un discours commun sur la souveraineté des Etats face aux « diktats d’une élite mondialisée » et la nécessité de s’en remettre à des « hommes forts » en temps de crise.

 

A Malabo, ce voyage de M. Le Pen est cependant diversement apprécié. Une source au sein des autorités confie, sous couvert d’anonymat, que « plusieurs membres du gouvernement étaient contre ». « Le président Obiang, dit-elle, a rencontré à Paris, lors de la COP 21, Manuel Valls, Nicolas Sarkozy et François Fillon, alors pourquoi recevoir Le Pen si l’on veut rétablir de bonnes relations avec Paris ? »

 

Cyril Bensimon


http://www.lemonde.fr/politique/article/2016/05/25/le-surprenant-sejour-de-jean-marie-le-pen-en-guinee-equatoriale_4926007_823448.html#KPX1sDydvO6DFm2v.99

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