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17 avril 2015 5 17 /04 /avril /2015 22:02

 

 

 

PAR CLÉMENT FAYOL  ARTICLE PUBLIÉ LE VENDREDI 17 AVRIL 2015 mediapart.fr

 

Longtemps intouchable, le grand ami de la chiraquie et des pétroliers français n’est plus utile pour les diplomaties occidentales. Son mandat présidentiel va expirer en 2016 et la constitution lui interdit de se représenter. En mobilisant ses réseaux et en s’impliquant dans l’épineux dossier centrafricain, le président du Congo, 71 ans, s’agite pour tenter de se rendre indispensable.

 

Denis Sassou-Nguesso, 71 ans, fait figure d’une Afrique d’un autre temps : un militaire devenu président, de ceux qui sont chez eux dans les hôtels de luxe parisiens et font régulièrement la une des journaux dans le dossier des biens mal acquis. Celui qui a passé plus de trente années à la tête de son pays voit d’un mauvais oeil les désirs de changement des Congolais. Son mandat présidentiel va expirer en 2016 et la constitution lui interdit de se représenter. Pour les opposants congolais, ses jours seraient comptés.

 

Mais «c’est mal connaître le personnage », affirme un lobbyiste parisien qui, lui, le connaît bien. «Sassou ne partira que les pieds devant. » En attendant, il essaie de se rendre indispensable dans le règlement de la crise en Centrafrique.

 

Avant de prendre la tête de son pays une première fois en 1979, DSN a dirigé la « sécurité d’État », les terribles services de renseignement congolais. À l’époque, les éliminations sont monnaie courante. Il gravit les échelons politiques un à un et s’impose comme l’homme fort du régime. «Son truc, ce sont les services », confirme un ancien conseiller du président. «Pour lui, la politique, c’est de l’habileté, de la manigance.» En 1992, il perd les élections présidentielles face à son rival Pascal Lissouba. Petit à petit écarté du pouvoir, il s’exile en France en 1995.

 

Proche de Jacques Chirac, il voit son heure venir quand Lissouba se rapproche du pétrolier américain, Oxy. Avec la chiraquie et Elf à ses côtés, mais aussi l’appui logistique et financier de l’Angola et du Tchad, notamment grâce à ses amis français, Denis Sassou-Nguesso reprend pied au Congo. Pendant deux ans, une guerre civile fait rage. Plus de quarante mille morts plus tard, en octobre 1997, il reprend le pouvoir. Il ne l’a pas quitté depuis.

 

Si ces épisodes valent la peine d’être rappelés, c’est qu’ils ont façonné la personnalité politique du président du Congo-Brazzaville. « Son mot d’ordre, c’est de survivre à tout prix avec une grosse caisse noire pour corrompre, y compris en France », explique un ancien militaire qui l’a côtoyé. «Il pense que tout se règle avec une enveloppe, parce que chez lui ça fonctionne comme ça », poursuit l’homme, qui a été témoin de nombreuses fois des intimidations et corruptions du président congolais.

 

Malgré sa longévité et son habileté, de sérieux signes laissent entendre que l’autocrate est proche de la fin. Sassou regrette la protection du Gabon qu’il s’était assurée en arrangeant le mariage de sa fille Édith avec le président Omar Bongo. Mais l’ancien doyen d’Afrique centrale n’est plus et ses enfants se déchirent autour de son héritage. Le pétrole, principale source de puissance des présidents africains pendant des décennies, n’est plus la seule obsession de la France. Le centre de gravité des Occidentaux en Afrique s’est déplacé aux abords du Sahel. Dans ces conditions, un autocrate inutile est bien embarrassant.

 

« Aujourd’hui, les Occidentaux sont tous passés sur le même modèle de lutte contre le terrorisme. Cette position caricaturale qui était celle des États-Unis est devenue celle de la France », regrette Guy Labertit, délégué Afrique du parti socialiste jusqu’en 2006.

 

Idriss Déby, l’autocrate guerrier-président du Tchad, est préféré à Denis Sassou- guesso. À l’image du Tchadien qui s’est rendu indispensable au Mali et maintenant dans la lutte contre Boko Haram, le Congolais se cherche en vain un rôle régional.

 

«Sassou est un homme de droite, au parti socialiste il n’a jamais eu la cote », affirme Guy Labertit. Porté au pouvoir par Jacques Chirac et ses amis, le président congolais se souvient des remarques cinglantes premier ministre Lionel Jospin au lendemain de sa prise de fonctions : «Denis Sassou-Nguesso est le président de fait, j’attends celui de droit. » L’année suivante, en novembre 1998, le Congolais rencontre François Hollande et quelques socialistes. En sortant, l’actuel président confie à Guy Labertit qu’il se méfie des dossiers africains parce que sur ce continent «il n’y a que des coups à prendre». Depuis, deux interventions militaires plus tard, François Hollande a changé d’avis sur quasiment tout en Afrique, sauf sur Denis Sassou-Nguesso. Abandonné par la gauche, à part quelques vestiges de la Françafrique tels Jeanny Lorgeoux ou Jean-Christophe Mitterrand, c’est plutôt à droite qu’il cultive des amitiés. Mais DSN n’est pas sectaire et ne rechigne pas à faire quelques exceptions.

 

Rompu aux techniques du renseignement, le président s’appuie sur des réseaux multiples et cloisonnés

 

La liste est longue. D’abord il y a les fameuses conférences de Forbes Africa pour le forum de Brazzaville organisé par Richard Attias, qui ont vu défiler les personnalités politiques. Dominique de Villepin et Jean-Pierre Raffarin en 2012, Jean-François Copé et Christine Ockrent en 2013, et bien sûr Nicolas Sarkozy en 2014. Les montants des prestations sont restés discrets mais le patron milliardaire de Forbes Africa, Lucien Ebata, un ancien proche de la présidence, est réputé pour ses largesses.

 

Par ailleurs, il apparaît que, dans des contextes plus ou moins transparents, de nombreuses personnalités françaises ont rendu visite au président du Congo-Brazzaville. En juillet 2013 par exemple, d’après les informations de Jeune Afrique, alors qu’elle est députée européenne et maire du VIIe arrondissement de Paris, Rachida Dati rend visite à Denis Sassou-Nguesso sous couvert de réfléchir à des projets éducatifs mais aussi de parler du droit des femmes et d’un parc zoologique.

 

Parmi les visiteurs les plus fréquents, Claude Guéant est celui autour duquel pèsent les soupçons les plus persistants. Très actif en Afrique depuis 2012, on retrouve encore aujourd’hui près de la présidence congolaise une personnalité de son entourage, le Franco-Tchadien Abakar Manany. Bien que ce dernier nie avoir eu des contacts avec l’ex-secrétaire général de l’Élysée, plusieurs sources ont confirmé avoir été témoins de leurs rapports. Abakar Manany a d’abord été proche du président Idriss Déby, avant de quitter  précipitamment N’Djamena en 2008. Il a ensuite participé à plusieurs voyages avec Claude Guéant et l’entourage de Nicolas Sarkozy durant le quinquennat de ce dernier. D’après des sources proches de la présidence congolaise, la flotte privée de Sassou Nguesso, dont un Falcon 7X d’une valeur de 50 millions de dollars, est aujourd’hui gérée au travers de la société d’Abakar Manany, Amjet, installée en Grèce. Les derniers restes d’un réseau en décrépitude.

 

Un rapide tour d’horizon de l’entourage stratégique du président congolais suffit à saisir la vision que l’apprenti doyen se fait de la politique. Rompu aux techniques du renseignement, le président s’appuie sur des réseaux multiples et bien cloisonnés. Parmi les plus visibles, se trouve Jean-Paul Pigasse, l’oncle du célèbre banquier. Joint par Mediapart sans que les échanges ne puissent aboutir, l’ancien journaliste – passé par Les Échos, L’Express et Jeune Afrique – est aujourd’hui le plus fidèle communicant du président Sassou. Il a notamment créé Les Dépêches de Brazzaville et Géopolitique Africaine, dont l’impertinence n’est pas la première marque de fabrique. Dans le dossier de la réforme de la Constitution, c’est le premier de ces deux journaux dans son édition du 3 décembre 2014 consultable en ligne qui explique que « la durée des mandats présidentiels sur lesquels se focalise présentement – de façon absurde, il faut le souligner – l’attention des observateurs extérieurs de la scène congolaise » n’est en réalité pas un problème central.

 

Au-delà de ces pratiques aussi anciennes que le journalisme, c’est sur la région que Denis Sassou Nguesso est le plus néfaste. Le vide laissé par Omar Bongo a donné des idées de grandeur au président. Au Gabon d’abord. En parallèle de la guerre sur l’héritage de l’ancien président gabonais, les désirs de puissance de l’opposant Jean Ping n’ont pas échappé à Sassou.

 

D’après des sources gabonaises bien informées, le sulfureux fils du président congolais Denis Christel Sassou serait même le beau-frère de Jean Ping, les deux hommes étant unis par leurs épouses. « Que ces liens familiaux soient établis ou non, il est évident que Jean Ping a pignon sur rue à Brazzaville et que Sassou le soutient, ne serait-ce que financièrement », confie un consultant politique français impliqué dans la guerre des chefs du Gabon.

 

Toujours dans l’optique d’être un interlocuteur indispensable pour les Occidentaux, DSN s’affaire surtout en République centrafricaine où il dispose du rôle officiel de médiateur. Terrain d’influence des autocrates du continent, la Centrafrique est devenu d’autant plus cruciale que les Occidentaux, la France en tête, se sont impliqués dans le dossier. La diplomatie a perdu pied dans un imbroglio aux relents de guerre civile, confessionnelle et même régionale par milices interposées. Après avoir soutenu le pouvoir intérimaire, le ministre des affaires étrangères français, Laurent Fabius, est dans l’embarras. Lui qui vantait les mérites de la présidente Catherine Samba Panza sait désormais qu’elle se distingue plus par son sens des affaires que par sa capacité à préparer le terrain pour les prochaines élections. Après la disparition d’une bonne partie des 10 millions d’euros prêtés par l’Angola grâce à la France, Mediapart a appris auprès de sources du palais de Bangui que la présidente venait d’acquérir au moins deux prestigieuses villas dans la capitale.

 

«Sassou ne joue pas qu’une seule carte et a parfois de bonnes intuitions»

 

L’occasion est trop belle pour Sassou. À la manière d’un Idriss Déby au Mali et contre Boko Haram, il essaie de peser en Centrafrique. Dans une approche grossière de la diplomatie, le président congolais et son homologue de Guinée-Équatoriale, le président Obiang, participent à tous les sommets et réunions de lutte contre Boko Haram. Leur rôle n’est pas clair et la ficelle est cette fois trop grosse.

 

En parallèle, Denis Sassou-Nguesso agite ses réseaux.

 

Lui-même membre de la Grande Loge nationale de France, il s’appuie sur la franc-maçonnerie d’Afrique centrale qu’il finance allègrement depuis des années. Par ces liens, il a accès à plusieurs candidats aux prochaines présidentielles de Centrafrique. Connu pour ses largesses et son affection pour les mallettes, le président attire les personnages les plus sulfureux de RCA. « 80 % de la classe politique locale essaie d’être proche de Sassou, aller à Brazzaville c’est s’assurer de ne pas revenir les mains vides », explique l’universitaire spécialiste du pays Roland Marchal.

 

« Mais Sassou ne joue pas qu’une seule carte et a parfois de bonnes intuitions. Il sait qu’il faut être dans le jeu alors il utilise ses moyens financiers et ses relais dans le pays pour peser », continue le chercheur.

 

C’est ainsi que l’on retrouve le président congolais, derrière les accords de Nairobi signés par les deux anciens présidents de Centrafrique, François Bozizé et Michel Djotodia. Pour l’opération, Brazzaville a utilisé un intermédiaire soudanais au passé trouble, un dénommé Albino Aboug. Se prétendant proche de la CIA, ce dernier a été aperçu pour la première fois aux côtés de Robert MacFarlane, ancien collaborateur du président Ronald Reagan et ancien cadre de la NSA. Passé dans le privé, MacFarlane aurait collaboré avec Aboug pour peser sur la politique américaine de répression contre le Soudan. D’après les informations du Washington Post, il aurait été central dans le rapprochement entre le Qatar et le Soudan. De son côté, Aboug laisserait planer le doute sur ses liens avec tous les acteurs de cette affaire. Pedigree qui a séduit la présidence congolaise puisque, d’après un document récupéré par Mediapart, Albino Aboug bénéficie du titre d’« ambassadeur » et d’« envoyé spécial pour l’initiative de Nairobi pour la paix en RCA ».

 

Dans un autre registre, mais toujours avec les mêmes objectifs, le président congolais soutient bec et ongles Karim Meckassoua. Cet ancien ministre ne peut être réduit à ses contacts avec le Congo-Brazzaville.

 

Homme de réseaux, « c’est lui qui a pensé et rendu possible la prise de pouvoir de François Bozizé en 2003 », confie un ancien proche. Intelligent et raffiné, il a vite été mis de côté par Bozizé qui craignait de le voir prendre trop de place. Sans base populaire ni parti politique pour soutenir sa campagne, il est aujourd’hui l’une des personnalités les plus en vue à Bangui. « Le fait qu’il ne représente pas un parti en fait la personnalité pour les ingérences étrangères, il est beaucoup plus malléable que ses rivaux, explique Guy Labertit. C’est pour cela que Jean-Yves Le Drian en pince pour lui. »

 

Très bien connecté à Paris, Karim Meckassoua a été reçu à plusieurs reprises au ministère des affaires étrangères. D’abord proche d’Omar Bongo, l’homme de l’ombre fréquente Denis Sassou-Nguesso depuis au moins le début des années 2000. Perçu comme « l’honorable correspondant » du Congo en RCA, « il est beaucoup plus que ça et serait plutôt un relais et un conseil pour le président congolais », estime le chercheur Roland Marchal qui le connaît bien. Et même si Meckassoua a peu de chances d’être élu président, ses liens avec la France sont un atout pour le président congolais. « Meckassoua est loin d’être le seul homme politique centrafricain sur lequel peut compter Sassou », croit savoir un rival.

 

Autant de réseaux qui ont pour vocation de prouver qu’aucune solution régionale ne sera prise sans le Congo de Denis Sassou-Nguesso. Pour l’heure, l’argument convainc peu. À Washington, Barack Obama a multiplié les déclarations sèches envers ceux qui veulent changer les règles. La phrase « l’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts, mais d’institutions fortes » prononcée en 2009 est entrée dans les annales comme étant la position officielle de Washington. Au moment des tractations pour la présidence de l’Organisation internationale de la francophonie, la défaite du candidat congolais, l’ambassadeur et écrivain Henri Lopes, a été comprise comme un signe fort de la position de Paris. Au Quai d’Orsay, à la Défense et à l’Élysée, le message est le même : le changement de la constitution congolaise ne sera pas toléré. L’effet Blaise Compaoré, dégagé du pouvoir alors qu’il s’apprêtait lui aussi à bidouiller la règle des limitations de mandat, guette Denis Sassou-Nguesso.

 

Boite noire

 

Denis Sassou-Nguesso est un personnage intrigant qui, cette enquête nous l’a démontré, fait encore peur. Peu de personnes qui l’ont fréquenté acceptent de parler de lui sans être protégées par l’anonymat. Aucune anecdote ou information n’a été reprise sans en vérifier la crédibilité par des recoupements entre des sources qui ont connu le président du Congo à des époques différentes. Par ailleurs, nous avons essayé de joindre chaque personnage que l’on présente comme membre de son entourage.

 

Directeur de la publication : Edwy Plenel

Directeur éditorial : François Bonnet

Le journal MEDIAPART est édité par la Société Editrice de Mediapart (SAS).

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