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18 mars 2015 3 18 /03 /mars /2015 22:08

 

 

http://ideas4development.org 

 

Depuis plusieurs années et pour des conflits très différents, la “communauté internationale” préconise systématiquement la reconstruction de l’Etat (statebuilding). Celle-ci est présentée comme une des solutions évidentes à ces conflits et est désormais bien intégré dans le manuel de l’intervention internationale. Compte tenu des difficultés et des échecs qui ont accompagné les interventions internationales depuis le début du siècle, le caractère intuitif de cette “solution” fait question.

 

Que s’agit-il de reconstruire au juste ?

 

Faut-il reconstruire l’ancien ou construire du nouveau ? L’examen des essais de reconstruction de l’Etat des dix dernières années montre qu’il n’y a pas de réponse consensuelle. Pour les internationaux, il s’agit de reconstruire l’Etat wébérien dans ses fonctions à la fois sécuritaires et sociales : un Etat pourvoyeur des services sociaux de base et détenteur du monopole de la violence légitime. Pour les élites locales, il s’agit le plus souvent de rebâtir ce qui existait avant le conflit : un Etat prédateur, autoritaire et répressif qui est à l’origine du conflit. Le projet de reconstruction est très souvent vicié à la base par ces visions contradictoires et les velléités de réforme de gouvernance se heurtent au fameux « manque de volonté politique » – une phrase qu’on retrouve souvent dans les rapports d’évaluation des programmes de gouvernance post-conflit des bailleurs. En pratique, la dialectique de la reconstruction entre les internationaux et les élites locales aboutit à prioriser la reconstruction des piliers sécuritaires et financiers de l’Etat et de considérer comme secondaire la reconstruction des services de santé et d’enseignement. L’autorité de l’Etat est ainsi privilégiée au détriment de la légitimité de l’Etat. Actuellement, en Centrafrique, l’essentiel de l’effort d’assistance technique par la France et l’Union européenne concerne les ministères financiers et sécuritaires et non les ministères sociaux.

 

Comment reconstruire l’Etat ?

 

Paradoxalement, les internationaux sont trop souvent guidés par une conception plus juridico-administrative de l’Etat que par une conception politico-sociologique. Ils le conçoivent comme une organisation dotée de fonctions et de prérogatives définies par le droit et qui met automatiquement en œuvre ce droit. Cette conception les conduit à focaliser leurs efforts sur la réforme du corpus législatif, sur le renforcement de capacités des administrations et sur leur réorganisation – en accord avec les principes du nouveau management public. Cela donne parfois à l’entreprise de reconstruction de l’Etat un air de mécano administratif qui fait abstraction de la chair de l’Etat : sa sociologie (qui sont les fonctionnaires ? quelles sont leurs motivations et leurs visions ?) et ses enjeux (quels sont les intérêts qui s’affrontent ou convergent dans les administrations ?). Les plans de reconstruction administrative conçus et financés par les bailleurs ressemblent très souvent aux plans des positivistes du XIXème siècle pour une organisation rationnelle de la société : parfaits et irréalisables. De même les programmes de renforcement de capacités ont peu d’impact faute de comprendre les réalités et les codes du fonctionnement de l’administration locale. Parce qu’il ignore les réalités qui se cachent derrière le mot « Etat », la reconstruction de l’Etatguidé par la raison administrative occidentale est généralement voué à l’échec.

 

Avec qui reconstruire l’Etat ?

 

A cette question, la réponse de la communauté internationale est unanime : avec les autorités en place. Quand il s’agit d’un pouvoir de transition (Somalie, Centrafrique), la communauté internationale fait de l’élection le point de passage obligé. Or, comme elle est le fruit de compromis et de négociations armées, la probabilité est forte pour que cette élection porte au pouvoir un tandem de seigneurs de guerre et de politiciens corrompus qui ont tous une part de responsabilité dans le conflit passé. La composition des gouvernements post-conflit est souvent problématique et explique la dérive du projet de reconstruction de l’Etat wébérien vers la reconstruction de l’Etat néo-patrimonial – dérive si bien illustrée par la République démocratique du Congo dirigée depuis l’élection de 2006 par un « Mobutu light » (formule empruntée à Jeune Afrique). Dans de nombreux cas, ses gouvernements sont l’expression d’une domination ethnique (Rwanda) ou de compromis à la fois inavouables et fragiles (Sud Soudan). Le principe du New Deal selon lequel le gouvernement post-conflit doit élaborer les priorités de la reconstruction n’équivaut pas à demander à un malade de faire son diagnostic mais à demander à un criminel d’inventer une nouvelle politique pénale et de s’engager à la financer. Aussi bien intentionné soit-il, ce principe repose sur une vision trop théorique et abstraite de l’Etat. L’Etat n’est ni bon ni mauvais en soi, tout simplement parce qu’il n’existe pas. Ce qui existe, ce sont les présidents, les ministres, les fonctionnaires, etc. La priorité ne saurait donc être le renforcement des capacités d’une abstraction mais la sélection de dirigeants et fonctionnaires intègres et compétents avec lesquels ce renforcement de capacités aura des chances d’être utile. Avant de dépenser des millions en renforcement de capacités, les bailleurs devraient analyser le capital humain des pays dans lesquels ils interviennent afin de savoir si leur investissement est susceptible d’avoir un retour.

 

Ces trois questions restent à ce jour sans réponse convaincante. Mais au-delà du jeu de mécano qu’est la reconstruction de l’Etat en Somalie, au Sud-Soudan ou en Afghanistan, il convient de s’interroger sur sa pertinence au regard de l’histoire. Ces pays qui sont travaillés par des divisions de longue durée n’ont-ils pas davantage besoin de nationbuilding que de statebuilding ? Malheureusement, pour l’heure, les internationaux soit ignorent le premier soit considèrent que le statebuilding génère mécaniquement du nationbuilding.

 

Publié le 17 mars 2015

 

Thierry Vircoulon


Chercheur associé à l'IFRI

La reconstruction de l’Etat après les conflits, une évidence à questionner
La reconstruction de l’Etat après les conflits, une évidence à questionner

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