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11 décembre 2014 4 11 /12 /décembre /2014 01:49

 

 

 

Jeune Afrique 10/12/2014 à 13:01 Par Mélanie Soiron-Fallut

 

Mélanie Soiron-Fallut est anthropologue.

 

Le conflit qui ravage la République centrafricaine depuis deux ans s’accompagne d’une multitude d’exactions où les marqueurs religieux sont mis en avant. Le récit opposant chrétiens et musulmans est fonctionnel mais détourne l’attention des véritables raisons du conflit. Celui-ci s’enracine dans la dépossession culturelle, traditionnelle, religieuse, territoriale, mais aussi économique et politique, subie par les populations centrafricaines depuis des décennies. Il apparaît donc opportun de déconstruire cette simplification bien trop efficace.

 

L’un des premiers actes de cette possession remonte aux années 1940, alors que la Centrafrique est encore une colonie française. À Bambari (chef-lieu de la préfecture de la Ouaka, dans le centre du pays), ville-frontière entre l’Est et l’Ouest, Barthélémy Boganda – qui deviendra le premier président du pays (1958-59) - lance un combat contre ce qu’il nomme les "monstruosités", c’est-à-dire le fétichisme et les cultes traditionnels (notamment le semalì). Premier abbé centrafricain, il veut attirer la population vers la mission des pères catholiques. Se construit alors une dangereuse collusion entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux : celui qui incarne la figure du "père de la nation" pour avoir su unifier les populations centrafricaines, représente également un mouvement religieux. Son action de destruction des fétiches est redoublée par celle du "prophète" Ngoutidé, qui, une vingtaine d’années plus tard, par des tournées dans tous les villages de cette même région, détruit plus de fétiches (notamment du culte de Ngakola) que tous les missionnaires réunis sur le territoire. Les connaissances liées à ces cultes disparaissent. Ancêtres et anciens ne transmettent plus leurs savoirs aux cadets. La continuité est rompue, dépossédant les premiers de leur autorité, de leurs savoirs et donc de leur pouvoirs.

 

Cette perte d’identité a affaibli les communautés. Le pouvoir cultuel, religieux, territorial, s’est effacé. La croix (catholique) est devenue le nouveau fétiche mais n’a pas complètement remplacé les anciens savoirs. Le fait que Bambari soit aujourd’hui l’un des épicentres des tensions entre communautés ne doit donc rien au hasard. Ces violences actuelles plongent leurs racines dans la nécessité, pour les populations, de se réapproprier une identité face à une figure reconnaissable : celle de "l’étranger", de "l’arabe", du "musulman".

 

La conscience collective semble ainsi avoir intégré l’espace urbain.

 

Une autre dépossession prend forme durant la deuxième moitié du XIXe siècle, au cours des razzias des musulmans esclavagistes, puis au moment où les commerçants musulmans imposent leur hégémonie par des moyens pacifiques, mais non moins contraignants, quelques décennies plus tard. Ces "arabes", venus du Nord, tchadiens et soudanais, marchands prosélytes, monopolisent les circuits de distribution, et s’attachent une clientèle. Ceux qui sont endettés travaillent alors comme porteurs ou aides. À leur arrivée sur le territoire, ces musulmans représentent la richesse et la domination économique. Le quartier de "Boy Rabe", dans le quatrième arrondissement de la capitale Bangui, signifie "boy d’un arabe" et est principalement peuplé, à cette époque, par les Manza qui travaillent pour les marchands musulmans. Connu pour être très agité, ce quartier est l’un des bastions des milices anti-balakas. La conscience collective semble ainsi avoir intégré l’espace urbain.

 

Les milices anti-balakas sont, à l’origine, des groupes villageois d’auto-défense créés dans le but de se protéger des coupeurs de route ("Zaraguina" en sango). Elles ont été périodiquement réactivées depuis les années 1970 en fonction des événements, avant d’être redéployées au moment des premières exactions de la Séléka.

 

Après une violence économique et symbolique, la prise du pouvoir politique de la Séléka au début de l’année 2013, et la violence physique ont mis le feu aux poudres. La faiblesse des arguments expliquant les tueries de musulmans renvoie à une difficulté de mettre en lumière ces dynamiques historiques. En effet, les anti-balakas indiquent vouloir "voir les musulmans partir", "les anéantir", mais sans expliciter les raisons de ce besoin de les voir disparaître. Peut-être faut-il y voir la volonté de se réapproprier l’espace économique et territorial, de récupérer quelque chose qui leur a échappé, ou encore de reconquérir un espace physique et symbolique.

 

Par ailleurs, si le statut du Président Boganda, père de la nation et père catholique, était polysémique, les "anti-balakas" mettent eux aussi en jeu plusieurs types de représentations. Ainsi, le terme "anti" englobe plusieurs sens. Tout d’abord, les "antì" sont des poudres que les "ngangas" (sorciers ou tradipraticiens) utilisent afin de révéler, en sorcellerie, l’identité de celui qui vous veut du mal. Ceci renvoie aux nombreux "blindages" que peuvent porter les combattants après avoir effectué un rite rigoureux. Ces fétiches arborés ostensiblement autour du cou ou de la taille sont confectionnés à base d’écorces et d’ossements, puis sont cousus sous forme de petits sacs, nommés "warga" en sango. Ceux-ci leur permettraient de posséder une puissance surnaturelle qui pourrait dévier les balles, et les rendre invulnérable aux coupures de machettes. Ensuite, "anti" se révèle d’une part, sous le sens "d’antidote" et d’autre part, sous celui que nous connaissons en français signifiant "contre".

 

Toujours au cœur de cette polysémie, image d’un syncrétisme opérant, le terme "balaka" peut être entendu de différente manière. Premièrement, comme la traduction du mot machette en sango, mais aussi comme "balles AK", soit les munitions des fusils AK47 utilisés par les ex-Séléka ou encore "balles à kala" (pour kalachnikov). Ce cumul de sens renvoie à des pratiques multiples et complexes. On redouble la puissance du fétiche avec les prières chrétiennes. Celles-ci ne s’excluent pas mais se rejoignent dans des pratiques syncrétiques, mêlant la croix et le warga.

 

Toutes ces représentations, la convocation d’images et de double sens, semblent s’attacher à relever, non pas une "simple haine" de l’autre, de l’étranger ici incarné par "le musulman", mais un désir de reprendre possession d’un territoire et de son histoire. Ce dernier a pu être, à un moment donné de l’histoire, celui qui les en a dépossédé physiquement (par les razzias), économiquement (notamment à travers les échoppes des quartiers) et enfin politiquement (par la prise du pouvoir politique de Michel Djotodia).

 

Ainsi, après avoir perdu leurs croyances traditionnelles, vernaculaires, et un certain ordre social ; après les missionnaires, les colons, les anti-fétichistes, et les marchands musulmans, il s’agirait de la reconquête d’un pouvoir perdu. Cette réappropriation doit être prise en compte pour trouver une stratégie de sortie de crise.  Néanmoins, celle-ci sera difficile à trouver entre l’intervention internationale, l’instrumentalisation des leaders et des groupes en présence, et sans nouvelle figure unificatrice.

Lu pour vous :Tribune -  En Centrafrique, la croix et le warga

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