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18 novembre 2014 2 18 /11 /novembre /2014 02:00

 

 

 

 

LE MONDE | 17.11.2014 à 16h45 • Mis à jour le 17.11.2014 à 17h56 |Propos recueillis par Martine Jacot et Christophe Châtelot

 

Premier ministre (1970-1981) puis président du Sénégal, à la suite de Léopold Sédar Senghor, jusqu’à sa défaite en 2000, devant Abdoulaye Wade, Abdou Diouf termine, à 79 ans, son troisième et dernier mandat de quatre ans, en tant que secrétaire général de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), qui doit lui trouver un successeur au sommet de Dakar, les 29 et 30 novembre.

 

Pensez-vous que le « cas Compaoré » au Burkina Faso va faire changer d’avis les dirigeants africains qui projettent de modifier la Constitution pour se maintenir au pouvoir ?

 

Je suis sûr que cela les fera réfléchir. Nous, à la Francophonie, avons la déclaration de Bamako adoptée en 2000. Cette norme, en termes de démocratie et d’Etat de droit, dit que la Francophonie est contre toute modification subreptice des Constitutions ou du droit électoral à quelques mois d’élections. Lorsque l’on veut modifier la loi fondamentale, il faut un consensus entre les différents acteurs politiques.

 

Je préférerais que l’on ne modifie pas les lois fondamentales mais si cela répond à des impératifs nationaux, alors, il faut un consensus.

 

Avez-vous mis en garde, avant ou pendant la crise, celui que vous appelez « mon ami Blaise Compaoré » dans votre livre, Mémoires (Seuil), qui vient de paraître ?

 

Je ne renie pas mon amitié pour Blaise Compaoré, bien au contraire. Lorsque j’étais chef de l’Etat, nous avons travaillé la main dans la main sur beaucoup de crises, au Niger par exemple. Ici, à la Francophonie, j’ai aussi souvent fait appel à lui. J’ai beaucoup apprécié son rôle dans la résolution de la crise guinéenne, au Togo. Au Mali, c’est grâce à lui s’il y a eu des élections après le coup d’Etat. Il avait la main heureuse. C’était un homme précieux qui a toujours aidé dans la résolution des crises dans la sous-région ouest africaine.

 

Quel était son secret ?

 

C’est un garçon intelligent avec un sens politique très fort. C’est pourquoi ce qui s’est passé au Burkina me déconcerte. Combien de fois, j’ai pris mon téléphone pour dire à untel « Fais attention, je sais que tu veux faire telle chose, je ne te le conseille pas ». Mais je pensais que Blaise Compaoré avait apprécié la situation chez lui, aussi bien qu’il appréciait les situations en dehors de son pays. Je ne m’attendais pas à cela. Je le répète, il faut toujours mieux un consensus dans le cas de modifications constitutionnelles

 

Pourquoi ne pas avoir suspendu le Burkina Faso de l’OIF comme cela avait été le cas avec Madagascar ?

 

Au Burkina, l’armée n’a pas pris le pouvoir. Ce n’est pas un coup d’Etat. Nous avions un président qui, face à une contestation de la rue assez violente, a préféré démissionner pour sauver son peuple.

 

Dans les jours qui ont suivi j’ai parlé à un général de l’armée qui m’a dit :« Notre grand souci c’est l’unité de l’armée ». Tout le monde avait peur de problèmes entre la garde présidentielle et le reste de l’armée.

 

J’ai aussi parlé à de grands leaders politiques qui m’ont dit : « Ce qui nous gêne c’est qu’actuellement dans le pays, comme aurait dit le général de Gaulle, c’est la chienlit ! Il y a la pagaille, le désordre, des pillages, le brigandage. Ce pays n’est pas tenu, que fait l’armée ? »

 

Au bout du compte, l’armée a comblé le vide, rétabli l’ordre et la sécurité des biens et des personnes. Elle a accepté de quitter le pouvoir dès que la charte constitutionnelle aura été adoptée et qu’aura été désigné le nouveau chef de la transition civile, inclusive et pacifique. Ni l’OIF, ni aucune organisation ne pouvaient donc suspendre le Burkina Faso.

 

Plusieurs chefs d’Etat africains veulent modifier leur Constitution, est-ce le signe que la démocratie recule en Afrique ?

 

Non, la démocratie avance. Le problème des limitations de mandat est relativement nouveau.

Les temps changent, les peuples ne peuvent plus supporter que les mêmes restent à la tête de l’Etat pendant trop longtemps. Je pense qu’un mandat renouvelable une fois est suffisant. C’est un élément de décrispation de la vie politique, un élément qui donne de l’espoir à tous les hommes politiques qui ont envie de gouverner et qui ont des idées. Il ne faut pas croire que tout homme politique qui aspire au pouvoir le fait par ambition personnelle.

 

L’Afrique se porterait mieux si tout le monde acceptait la limitation du nombre de mandats à deux. Ça créerait une respiration démocratique, ça permettrait des alternances.

 

Dans cet objectif, nous, la Francophonie, renforçons les capacités des acteurs politiques là où les systèmes sont les plus faibles, toujours dans un souci éthique.

 

Donc vous n’avez pas appelé Blaise Compaoré pour tenter de le faire changer d’avis ?

 

Non je n’ai rien vu venir. Mais d’autres efforts ont été entrepris. Ce n’est plus un secret que la préférence du président Hollande était que Blaise Compaoré acceptât de venir me remplacer [comme secrétaire général de la Francophonie]. Ça aurait été magnifique ! Un homme habitué à gérer les crises, Blaise Compaoré, aux côtés d’un administrateur chevronné et compétent, Clément Duhaime qui continuait à gérer le quotidien de l’OIF et la coopération. Cela aurait été une sortie magnifique pour M. Compaoré.

 

A ce moment-là, le président Hollande a vu beaucoup plus clair que beaucoup, il était sans doute mieux informé. Mais Blaise Compaoré pensait sans doute qu’il pouvait réussir sa modification constitutionnelle sans problème.

 

Comment jugez-vous les interventions militaires, récentes, de la France dans certaines de ses anciennes colonies ?

 

Si François Hollande n’était pas intervenu au Mali, le pays serait aujourd’hui une république islamiste dirigée par des djihadistes. M. Hollande a fait ça pour le Mali, pour toute la zone sahélo-saharienne et pour le monde. Il faut qu’on continue à lutter contre ce terrorisme insidieux ou visible qui peut faire peser des graves menaces sur le monde. Et s’il n’était pas intervenu en Centrafrique, nous aurions eu un génocide de plus. Est-ce qu’il l’a fait pour la France ? Non ! Il l’a fait pour l’Afrique.

 

Les relations entre la France et l’Afrique sont très particulières pour le meilleur, pas pour le pire. Ce ne sont pas des relations de suzerain à vassal. Ce sont des relations entre amis dans lesquelles un ami plus fort va au secours d’un ami plus faible qui le lui demande. C’est sain.

 

Les interventions françaises ne révèlent-elles pas les faiblesses de l’Union africaine ?

 

Lorsque j’étais président, je me suis battu pour que l’on ait une vraie armée africaine avec des éléments prépositionnés dans chacun de nos Etats, capables de se mettre en ordre de marche dès qu’une crise éclate. La France soutenait aussi cette idée mais ce projet n’a pas vu le jour.

Nous sommes passés de l’OUA [Organisation de l’Union africaine] à l’Union africaine. Je n’ai pas vu un grand changement. Kadhafi a agité l’idée des Etats-Unis d’Afrique. On a perdu du temps.

 

Redoutez-vous la propagation d’un extrémisme musulman en Afrique ?

 

Daech [acronyme arabe de l’« Etat islamique »], c’est terrible. Je ne m’attendais pas du tout à ce qui s’est passé. Des erreurs ont été nombreuses au niveau des Etats. Après le 11 septembre 2001, le président George Bush a eu raison de traquer Ben Laden en Afghanistan pour lutter contre le terrorisme. Mais la deuxième guerre d’Irak ne se justifiait pas. Dans le contexte de la lutte contre le terrorisme, Saddam Hussein était plutôt un allié parce que lui-même était contre Ben Laden. Saddam est tombé. Mais l’administration américaine a ensuite favorisé les chiites par rapport aux sunnites, c’est ce qui a développé un sentiment de révolte. Je n’excuse pas Daech, évidemment.

 

Quelle résonance a l’Etat islamique en Afrique subsaharienne ?

 

Il y a Boko Haram, c’est la même chose. Ils veulent aussi créer un califat. Ansar Dine, c’est la même école.

 

La coalition internationale qui s’est formée contre Daech est totalement justifiée, il faut aller jusqu’au bout. En même temps, il faut tailler le recrutement à la racine. Comment de jeunes Français peuvent-ils se dire : on va avec les djihadistes ? Je ne comprends pas le raisonnement.

 

L’Afrique est-elle un terrain favorable pour les recruteurs du djihad ?

 

Bien sûr ! La pauvreté… On parle à raison de la croissance africaine, même si elle est mal répartie. Il y a des idéologues qui ont de mauvaises interprétations du coran mais les gens qui sont dans l’extrême pauvreté sont des gens vulnérables pour n’importe quel mauvais projet.

 

L’extrême pauvreté a toujours existé en Afrique, pourquoi ce mouvement ultra-radical prospère-t-il aujourd’hui ?

 

Ce terrorisme soit disant islamique ou islamiste s’est développé depuis le 11-Septembre. Le wahhabisme existe depuis longtemps en Afrique mais il n’était pas violent.

 

Le mouvement actuel a besoin d’être stoppé le plus rapidement possible. Je suis totalement d’accord avec les frappes, je souhaite même qu’il y ait des troupes au sol pour tuer cette hydre à mille têtes et l’écraser définitivement. Il n’y a pas d’autre solution. Personne ne peut discuter avec Daech, seule la force peut agir.

 

Est-ce que vous conseilleriez aux pays africains d’interdire les partis constitués sur une base religieuse comme le président Senghor et vous l’avez fait au Sénégal ?

 

Bien sûr. Et je l’avais conseillé au président algérien Chadli Bendjedid, qui était mon ami. Il ne l’a pas fait. En décembre 1991, le Front islamique du salut a remporté le premier tour des élections législatives [le deuxième tour a été annulé et Chadli a démissionné]. Au Sénégal, nous avons la grande chance d’avoir des confréries, où les musulmans se retrouvent sur une base de grand respect de la légitimité démocratique. Les confréries sont l’un des barrages à l’extrémisme. Parce que ceux qui ont tendance à vouloir utiliser l’islam haïssent les confréries.

 

Est-ce que l’OIF, censée rassembler « les pays ayant en commun l’usage du français », est toujours une organisation francophone ?

 

Parmi ses 57 membres, 25 soit près de la moitié n’ont pas le français comme langue officielle ou co-officielle. Ce sont des pays francophiles.

 

L’OIF devait-elle accepter le Qatar comme membre associé en 2012 ? Ne faut-il pas revoir les règles d’admission ?

 

Parce qu’il a développé l’enseignement du français, le Qatar pouvait être considéré comme un pays francophile, donc admissible au statut d’observateur à l’OIF. Mais il réclamait de devenir membre associé. Dans la nuit avant l’ouverture du sommet de Kinshasa en 2012, les Qataris ont fait le tour de tous les chefs d’Etat africains et arabes. De leur part, il y eut un tir groupé, en faveur de ce statut de membre associé. Malheureusement, les pays du Nord n’ont rien dit et cette admission est passée comme une lettre à la poste, par consensus. Mais le Qatar n’a jamais payé sa contribution, calculée au prorata de son PIB par habitant, extrêmement élevé, de 600 000 euros par année. Ce pays, qui dépense des milliards partout a refusé, prétextant qu’il était un pays en voie de développement. De qui se moque-t-on ? Le Qatar n’a toujours pas payé. L’OIF proposera au prochain sommet que le Qatar se contente d’un statut d’observateur.

 

Dans ses sanctions, l’OIF prévoit la suspension de ses membres mais pas d’exclusion. Ne faut-il pas l’envisager ?

Le prochain secrétaire général devra, à mon avis, envisager la possibilité d’exclure les Etats qui ne se conduisent pas bien et durablement, ou bien qui ne remplissent pas leurs obligations vis-à-vis de l’Organisation.

 

Ne faut-il pas aussi réformer le processus de désignation « par consensus » et à huis clos du secrétaire général ?

 

On a toujours préféré jusqu’à présent le consensus mais rien n’empêche d’organiser un vote. Pour le premier secrétaire général de l’OIF élu en 1997, Boutros Boutros-Ghali, le vote a été évité : les chefs d’Etat avaient demandé à l’autre candidat, l’ex-président du Bénin Emile Zinzou, de se retirer, ce qu’il a fait. Quelques mois avant le sommet de Beyrouth d’octobre 2002, le président Abdoulaye Wade m’a demandé de me présenter. Les urnes étaient prêtes. Mais l’autre candidat, le Congolais Henri Lopes, s’est retiré, après que Jacques Chirac a fait pression sur ses deux soutiens, les présidents congolais Denis Sassou-Nguesso et gabonais Omar Bongo. J’ai été élu par consensus.

 

Pour désigner votre successeur, le président Hollande a demandé aux chefs d’Etat africains – près de la moitié des membres de l’OIF – de trouver un consensus entre eux parmi les cinq candidats en lice. Mais ce consensus est introuvable.

 

Je n’exclus pas qu’on ait recours à un vote. Il est aussi possible qu’un candidat dont on ne connaît pas encore le nom émerge au dernier moment. Seuls les chefs d’Etat décident, en huis clos strict.

 

Si blocage il y a, seriez-vous prêt à prolonger temporairement votre mandat ?

 

On me l’a demandé mais il n’en est pas question. Je n’irai pas au-delà de la fin de mon mandat, le 31 décembre. C’est clair, net et précis. Et si vacance il y a, je réfléchirai pour proposer un secrétaire général intérimaire.

 

Selon le dernier rapport de l’Observatoire de la langue française de l’OIF, 274 millions de personnes sont actuellement « capables de s’exprimer en français » dans le monde. Et d’après les projections, à l’horizon 2050, 715 millions de personnes seront francophones, dont 85 % en Afrique. N’est-ce pas optimiste ?

 

Les chiffres actuels ont été affinés avec des méthodes d’enquête sérieuses et la progression a agréablement surpris tout le monde : 7 % de locuteurs francophones de plus par rapport à 2010. Et si nous avions les moyens, on aurait beaucoup plus d’apprenants car la demande de français à travers le monde est très forte.

 

Mais le français est un colosse aux pieds d’argile : le maintien de cette progression, en concomitance avec la croissance démographique de notre bassin de développement le plus important qu’est l’Afrique, suppose des moyens. Il faut que nous développions une politique éducative ambitieuse, en quantité et en qualité, en français et en s’appuyant sur les langues nationales.

 

C’est possible à condition que chacun de nos Etats privilégie l’éducation et la formation dans leur budget, qu’ils en fassent non seulement une priorité mais une surpriorité. Ensuite, il faut étendre les programmes à succès de l’OIF – comme l’Ifadem [Initiative francophone pour la formation à distance des maîtres] et Elan [Ecole et langues nationales en Afrique] aux nombreux pays qui le demandent. Mais nous avons besoin des financements des bailleurs de fonds traditionnels. Nous allons par ailleurs créer à Dakar un Institut de l’éducation de base pour l’ensemble de la francophonie.

 

Quels sont vos plus grands regrets après vos douze années à la tête de l’OIF ?

 

Je n’ai pas réussi à convaincre les Français, surtout les scientifiques, de ne pas recourir à l’anglais dans les cénacles internationaux. Je ne dis pas que tout le monde y cède : j’ai encore en mémoire le président Jacques Chirac quittant une assistance à Bruxelles en 2006 lorsque Ernest-Antoine Seillière, l’ancien président du Medef, a commencé à parler en anglais. Mais certains sont indécrottables.

J’ai deux autres regrets : n’avoir pu obtenir que l’Algérie et Israël adhèrent à la Francophonie, bien que j’aie tout fait pour.

 

Martine Jacot 

Journaliste au Monde

 

Christophe Châtelot 


Journaliste au Monde

 

Lu pour vous : Abdou Diouf : « L’Afrique se porterait mieux si tout le monde acceptait la limitation du nombre de mandats à deux »

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