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11 novembre 2014 2 11 /11 /novembre /2014 19:43

 

 

 

http://www.mediapart.fr/   10 NOVEMBRE 2014 |  PAR THOMAS CANTALOUBE

 

De retour de République centrafricaine, le responsable des recherches d'Amnesty International fait le point sur une situation très dégradée, et qui ne semble pas sur le point de s'améliorer. Presque un an après l'intervention française, le pouvoir politique est paralysé, l’État inexistant et les milices poursuivent en toute impunité leurs violences.

 

Onze mois après l’intervention des soldats français de la force Sangaris en République centrafricaine et six mois après la création de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation en Centrafrique (MINUSCA), la situation dans le pays demeure extrêmement précaire. Alors qu’un semblant de stabilité avait commencé à s’installer en septembre 2014, le mois d’octobre a vu une reprise des violences dans la capitale Bangui.

 

Aujourd’hui, la partition du pays demeure, entre un nord-est occupé par les anciennes milices de la Séléka, celles qui avaient pris le pouvoir début 2013 avant d’en être chassées un an après, et le reste du pays (essentiellement l’ouest), où les anti-balakas, cet assortiment de combattants, se sont rebellés contre la Séléka. Et même si la crise centrafricaine n’a jamais été d’essence religieuse, elle a provoqué une épuration ethnique : les musulmans (de 10 à 25 % de la population selon les estimations) se sont enfuis ou ont été chassés du pays. Quant au gouvernement de transition, dirigé par la présidente Catherine Samba-Panza, il est en partie absent et dépassé par les événements.

 

Pour faire le point sur la situation du pays, nous avons rencontré Christian Mukosa, responsable de recherches au programme Afrique d’Amnesty International, tout juste de retour de Centrafrique.

 

Mediapart. Début 2014, des dizaines de milliers de musulmans ont fui la Centrafrique. Puis, à partir de septembre, certains ont commencé à rentrer chez eux au compte-gouttes. Qu’en est-il aujourd’hui ?

 

Christian Mukosa. La plupart des musulmans ont quitté le pays. Les informations que nous avons pu recueillir font état du retour de certains commerçants autour de PK5 à Bangui (PK5 ou Point Kilomètre 5 est le grand quartier musulman de la capitale où se trouve le plus important marché de la ville – ndlr). Mais ce mouvement de retour semble s’être interrompu en octobre à cause des violences qui ont repris. Il faut aussi dire que ces commerçants qui revenaient étaient pour la plupart des hommes seuls, venus tâter le terrain tout en laissant le reste de leur famille en exil. Il est difficile d’obtenir des chiffres sur le nombre de musulmans qui demeurent en Centrafrique. Probablement quelques milliers, contre plusieurs centaines de milliers avant la crise.

 

Aujourd’hui, PK5 à Bangui est une enclave. À l’intérieur, il y a de jeunes musulmans armés et très unis, qui se défendent en cas d’attaque. Et à l’extérieur, il y a des milices anti-balakas, qui ont établi des check-points. Dans les autres quartiers de Bangui, les musulmans sont épars et ils font profil bas. Ils se cachent pour prier.

 

La communauté internationale et les militaires onusiens laissent faire car ils savent qu’ils n’ont pas les forces suffisantes pour protéger tout le monde. Par exemple, je me suis rendu dans la paroisse de Fatima, qui est une église située à la lisière du quartier musulman et des quartiers chrétiens. Cette paroisse a déjà été attaquée violemment par le passé et elle abrite aujourd’hui des centaines de réfugiés. Elle n’est pourtant protégée que par treize soldats burundais, dont deux seulement ont des gilets pare-balles et qui n’ont aucun véhicule. Pour un point aussi « chaud », c’est une force nettement insuffisante en cas d’attaque.

 

Que veulent les anti-balakas ? Ont-ils une stratégie politique ?

 

D’après les témoignages que j’ai pu recueillir, la population commence à en avoir marre des anti-balakas. Le discours a changé. Au début, beaucoup de gens étaient contents d’être protégés et débarrassés des Sélékas. Aujourd’hui, ils disent des anti-balakas : « Ce sont des bandits, il faut les arrêter ! »

 

Il y a quatre types d’anti-balakas. Les premiers viennent des villages, ils forment une sorte de résistance populaire, quasi maoïste, ils portent des fétiches… Les deuxièmes sont des bandits de grand chemin qui ont rejoint le mouvement anti-balaka pour se protéger. Les troisièmes sont les anciens militaires des Forces armées centrafricaines (FACA). Ce sont les plus dynamiques et les plus armés. Ils étaient dans les villes et non dans les villages au début, et ce sont pour la plupart les chefs du mouvement. Les quatrièmes, enfin, sont ceux qui ont rejoint les anti-balakas par désœuvrement, des jeunes qui ont pris du galon.

 

Dans ce cadre-là, ceux qui sont un peu éduqués essaient de profiter de la situation politique, mais le mouvement général des anti-balakas est très peu politique. Mon sentiment est qu’ils essaient de mettre la pression sur le pouvoir pour récupérer des postes ou de l’argent. Certains commencent aussi à craindre la justice internationale qui pourrait arriver et ils essaient donc de grimper politiquement vers le pouvoir pour s’en prémunir.

 

« L’impunité et le cycle des violences sont liés »

 

Pourquoi le gouvernement en place ou les forces internationales n’arrêtent-ils pas ces anti-balakas qui circulent ouvertement ?

 

En effet, ils sont tellement libres que l’un d’entre eux, qui avait été mis en prison, s’est évadé, et il habite désormais dans un immeuble appartenant à l’État en plein centre-ville de Bangui ! Il y a un vrai problème de volonté politique. La présidente centrafricaine, Catherine Samba-Panza, essaie de gagner du temps et la communauté internationale a peur. Ils pensent qu’ils risquent de provoquer une crise politique en arrêtant les chefs des anti-balakas et ceux de la Séléka, réfugiés dans le nord-est du pays. Ce n’est pas mon sentiment. Je pense que la population a hâte d’être débarrassée de ces chefs miliciens qui vivent sur son dos. Le seul argument recevable pour ne pas les arrêter est qu’il faut le faire dans les formes. Les arrestations ne peuvent pas aller plus vite que les procédures judiciaires (on n’emprisonne pas les gens sans motif) et que les jugements (au risque d’engorger la prison de Bangui). Or la justice, comme toutes les institutions centrafricaines, est dépassée par les événements.

 

Les Français de la force Sangaris pourraient-ils agir davantage ?

 

Oui, ils le pourraient. Les quatre chefs anti-balakas actuellement en prison ont été arrêtés par Sangaris. Mais on ressent de plus en plus un manque de confiance de la population envers les Français. Ils ne communiquent pas assez sur ce qu’ils font ou ne font pas dans le pays, et puis il y a le poids de l’Histoire. Beaucoup de Centrafricains ne les appellent pas les Sangaris, mais les Barracudas, du nom de l’opération militaire française qui avait évincé Bokassa du pouvoir en 1979. Cela en dit long sur le subconscient des Centrafricains qui voient, et se méfient, des Français comme faiseurs de la pluie et du beau temps.

 

Pensez-vous que ce laisser-faire, ou cet attentisme, envenime la situation ?

 

Bien entendu, car l’impunité et le cycle des violences sont liés. À chaque fois que des responsables d’un camp, anti-balaka ou Séléka, commettent des crimes, ils sont invités à la table des négociations. Donc d’autres s’y mettent à leur tour puisqu’ils sont ainsi récompensés ! La violence est pour l’heure le seul moyen d’exister ou de s’enrichir en Centrafrique. Tant qu’il n’y aura pas de réponse forte à cette impunité (des arrestations, des jugements, voire la Cour pénale internationale – CPI – qui a commencé à examiner la situation), les violences continueront. L’accord pour un tribunal hybride entre la CPI et la République centrafricaine a été signé, mais il n’y a rien sur le terrain pour le moment.

 

Où en est la situation sur le plan politique ?

 

La situation politique est figée. De plus en plus, la présidente Catherine Samba-Panza et ses ministres se calfeutrent. Comme dans beaucoup de pays africains, les ministres ne vont pas dans les quartiers, ils ne discutent pas avec les gens ordinaires. Et ils ne veulent maintenant plus parler avec les gens de l’extérieur. Ils ont le sentiment que ce sont les étrangers qui créent les problèmes en parlant de ce qui va mal en Centrafrique. La population a été très choquée et irritée d’apprendre, grâce à l’hebdomadaire Jeune Afrique, que l’Angola avait donné de l’argent pour aider à la reconstruction des institutions du pays et que cet argent avait en partie disparu. Mais du côté des dirigeants du pays, on dit : « C’est Jeune Afrique qui a créé le problème ! »

 

Il devrait y avoir des élections en 2015, probablement au début de l’été, mais cela risque d’être compliqué, car il y a encore beaucoup de Centrafricains qui vivent en dehors des frontières du pays.

 

Les forces de l’Union africaine (MISCA) qui sont devenues celles de l’ONU (MINUSCA) ont été fréquemment mises en cause pour leur inaction ou certaines exactions.

 

Oui, et nous avions dénoncé ces exactions. Des enquêtes ont été soi-disant diligentées mais elles ne sont pas encore conclues. Nous espérons que ces enquêtes seront sérieuses et que les fautifs seront arrêtés et jugés et que les victimes auront droit à une réparation. Le refus de l’impunité vaut pour tout le monde.

 

Mais le gros problème des forces étrangères (hors Sangaris), c’est le déploiement dans les zones à problèmes, les capacités d’action et la protection des civils. La mise en place de l’ONU est lente et traîne des pieds. Elle n’est pas encore à la mesure du problème. Mais l’ONU n’est pas la panacée. C’est ce que je dis aux Centrafricains : « Il faut que vous preniez votre pays au sérieux, car ce ne sont pas les Nations unies qui vont le faire à votre place. Il y a beaucoup de crises dans le monde, pas beaucoup d’argent et la communauté internationale se lasse vite… »

 

Centrafrique: «La violence est le seul moyen d’exister ou de s’enrichir»

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