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18 octobre 2014 6 18 /10 /octobre /2014 14:27

 

 

 

 

Par Laurent Correau RFI 17-10-2014 à 14:50

 

La Mission des Nations unies en Centrafrique, la Minusca, est en cours de déploiement depuis le 15 septembre. Objectif : aider les autorités à stabiliser le pays. Une tâche colossale car beaucoup doit être reconstruit : justice, forces de sécurité, infrastructures… mais aussi confiance. Depuis fin 2012, ce pays connaît une nouvelle crise qui a emporté son administration, son économie et qui a créé des tensions interreligieuses inconnues jusqu’alors.

 

Notre Dame de Fatima. Les enfants jouent sur le parvis de l’Eglise, au milieu d’une opération de distribution d’aide alimentaire. Des habitants des quartiers environnants vivent toujours là. Ils ne se sentent pas en sécurité chez eux. La paroisse a été traumatisée par les violences. Fin mai 2014, alors que des milliers de déplacés étaient venus chercher refuge sur le site, des combattants qui pourchassaient les anti-balaka sont arrivés et ont jeté des grenades. Il y a eu au moins 15 morts, dont un prêtre. Qui sont ces combattants  « Des musulmans », selon les déplacés.

 

Dans une salle paroissiale qui accueille les familles en fuite, deux femmes expliquent qu’elles ressentent toujours de la méfiance. « Les gens restent à Fatima parce qu’il n’y a pas de sécurité », dit l’une. « C’est à cause des musulmans qui n’ont pas été désarmés que nous restons ici, poursuit l’autre. Il y a trop d’armes chez eux là-bas. C’est pour cela qu’on nous chasse comme des animaux. »

 

Peur partagée par les chrétiens et les musulmans

 

La peur chez les chrétiens, mais aussi chez les musulmans. Des déplacés continuent également à vivre à la mosquée centrale. Un homme raconte qu’il est arrivé là le 25 janvier et que depuis, il vit sous une bâche. « Les déplacés qui sont ici à la mosquée centrale ne peuvent pas circuler, déplore-t-il. Aller dans les quartiers, non, non, non… Si on va dans les quartiers, directement les anti-balaka vont nous attaquer. »

 

Au marché du kilomètre 5, l’enclave musulmane de Bangui, on peut encore rencontrer Mohamed Zene, l’imam adjoint de la mosquée du quartier de Fouh, l’une des nombreuses mosquées détruites dans la fureur de décembre. Lui non plus ne pense pas encore pouvoir rentrer chez lui : « Là, pratiquement, il n’y a pas un musulman de l’autre côté [à Fouh]. Si un musulman se présente là-bas, ce sera difficile pour lui. Les musulmans du quartier sont partis vers le Cameroun, le Tchad, ils sont venus vers le kilomètre 5. »

 

La mosquée, qui a été rasée, n’a évidemment pas pu être reconstruite. Le terrain sert à l’heure actuelle de stade de football. A quand un nouveau chantier ? « Il faudra attendre que la paix revienne pour voir si on peut reconstruire ou pas », se contente de préciser l’imam, avant de revenir, d’un air las, aux activités de sa boutique. La crise a dressé des murs entre communautés qui n’existaient pas auparavant. Et ces murs, il faut maintenant les démonter pierre par pierre.

 

Les initiatives se multiplient dans les quartiers. Dans le 3e arrondissement, l’association « Tournons la page » fait travailler ensemble chrétiens et musulmans pour nettoyer les rues, couper les hautes herbes et permettre la circulation des patrouilles. Et au Kilomètre 5, les membres de la coordination pour l’action humanitaire et le développement tentent d’apaiser les esprits. Le pasteur Gaston Kossingou, qui fait partie de ce groupe, se veut optimiste : « Avant, la tension était très forte, mais maintenant, avec les sensibilisations qui ont lieu dans les médias, avec les réunions qu’on multiplie au niveau des arrondissements entre chrétiens et musulmans, les gens commencent à comprendre ».

 

Côté gouvernemental, un plan d’action a été mis sur pied suite à la signature de l’accord de Brazzaville. Il prévoit la vulgarisation de l’accord de cessation des hostilités, puis la constitution de comités locaux de paix chargés de mettre en place un dialogue à la base. Selon le projet des autorités de transition, les recommandations remonteront progressivement jusqu’à Bangui où se tiendra un Forum national.

 

Criminalité en hausse

 

La poursuite de la violence, notamment à Bangui, empêche la mise en route de ce plan. Ces derniers jours, des groupes d’anti-balaka ont à nouveau semé le désordre dans la ville, installant des barrages, se livrant à des actes de pillage dans certains quartiers. « On voit un décalage croissant entre les principaux chefs anti-balaka qui sont dans un processus politique et la base qui se criminalise », estime un observateur avisé de la scène centrafricaine.

 

Depuis le début de la crise, la dimension « criminelle » des groupes armés, séléka et anti-balaka, était là. Des dizaines de témoignages ont prouvé que ces groupes avaient écumé le pays ou mis des territoires en coupe réglée pour piller les civils autant (sinon plus) que pour faire valoir des revendications. Mais deux ans après les premiers soubresauts rebelles, il ne reste plus grand-chose du discours politique des séléka. L’image de « résistants » des anti-balaka, elle, ne fait plus recette. Trop de vols et de pillages ont été commis contre les civils, chrétiens et musulmans.

 

Le climat d’impunité qui prévaut dans le pays depuis des années et qui s’est renforcé depuis 2012 a également renforcé la petite délinquance. « Certaines personnes pensent que la justice n’existe plus et qu’on peut faire ce qu’on veut sans être attrapé », explique un juge. Les pillards continuent par exemple à agir dans les quartiers détruits de Bangui, qu’ils écument à la recherche de tôles non encore emportées. Poussant certains déplacés à revenir dans leur maison pour protéger ce qui peut encore l’être.

 

Yvette Yada, qui habite le quartier Fondo, montre la natte sur laquelle elle dort depuis une semaine et raconte : « Je suis revenue ici parce que les pillards ont commencé à enlever la toiture de cette maison et la toiture de la maison de mon fils, au bord de la route là-bas. Comme j’ai entendu la nouvelle, je me suis précipitée pour regagner mon domicile. Ce sont des hommes en armes qui emmènent les tôles. On ne connaît pas leur identité. La nuit, ils tirent en l’air un peu partout pour intimider les gens, pour qu’ils ne sortent pas, et ça leur permet d’enlever les tôles et de repartir. C’est quand ils ont fini d’enlever les tôles que la tranquillité revient ».

 

Charlemagne Wipélé, lui, est un déplacé qui vient du quartier de Boulata. Il fait partie des quelque 20 000 personnes qui vivent toujours dans le camp de Mpoko, près de l’aéroport, faute de sécurité chez eux. « Ceux qui détenaient des armes, dit-il, se sont organisés pour enlever les toitures afin de les revendre. » Il s’emporte. « Ce sont des malfaiteurs, on ne peut pas les identifier. C’est une bande de voyous, d’idiots, on ne sait pas ! »

 

Redéployer l’Etat

 

Face à cette évolution de la violence en Centrafrique, la restauration de l’autorité de l’Etat passera par le redéploiement des policiers et des gendarmes, par la reconstruction d’une chaîne pénale. Des mesures ont d’ores et déjà été envisagées par les autorités de transition et la mission des Nations unies, la Minusca. La force européenne Eufor, elle, accompagne des patrouilles de policiers pour faciliter une réappropriation du terrain.

 

Sioké Rainaldy, le président de l’Alliance des forces démocratiques pour la transition (AFDT), une coalition de partis politiques, prévient cependant d’ores et déjà : au sein de ces forces de défense et de sécurité, il faudra donner des responsabilités aux policiers et aux gendarmes qui sont libres de toute affiliation ou de toute sympathie avec les groupes armés. Et réserver les autres à des tâches subalternes. « Le vrai problème, regrette-t-il, c’est que les autorités de la transition n’ont pas le courage de le faire. » 

 

Certains policiers, à la frontière avec le Cameroun, font notamment parler d’eux à l’heure actuelle. Ils dissuadent les musulmans qui se sont exilé au Cameroun de rentrer, en contradiction flagrante avec la politique officielle de réconciliation. « Il y a un problème. Mais est-ce qu’aujourd’hui des sanctions vont être prises contre ces policiers ? », s’interroge Sioké Rainaldy.

 

De manière plus générale, l’intérieur du pays a besoin de retrouver ses fonctionnaires. De disposer à nouveau d’une administration, après l’effondrement de mars 2013. « On a pensé que c’était un coup d’Etat, raconte le ministre de la Fonction publique Eloi AnguimatéMais un coup d’Etat, c’est quand on garde les institutions en place, quand on s’appuie sur cette administration pour avancer. Il se trouve que nos compatriotes qui sont arrivés à Bangui le 24 mars ne se sont pas appuyés sur l’administration, mais ont contribué à la détruire. » Ecoles, mairies, hôpitaux ont été saccagés. Des généraux sont venus s’installer à l‘intérieur du pays. Ils ont soumis les populations à leur loi.

 

Eloi Anguimaté Ministre de la Fonction publique  16/10/2014 - par Laurent Correau

 

L’agriculture, levier pour un retour de la paix

 

Ce redéploiement de l’Etat ne pourra être pérenne que si l’économie redémarre. Car pour l’instant, c’est la communauté internationale qui paye les salaires. Les bailleurs espèrent qu’en 2015 l’augmentation des recettes fiscales permettra aux autorités de faire face à une partie de leurs obligations financières.

 

La reprise des exportations légales de diamants peut permettre à l’Etat de retrouver une de ses sources importantes de revenus : les taxes liées à la production et aux exportations de pierres précieuses. Car depuis mai 2013, le processus de Kimberley a suspendu la Centrafrique, empêchant les exportations légales… Mais cela n’empêche pas les diamants de circuler illégalement : « Le diamant est la première source d’exportation du pays, plaide Dominique Youane, le secrétaire permanent du processus de Kimberley en Centrafrique, soit40 % des recettes d’exportation. Il arrive avant le bois... A l’époque, la trésorerie attendait les exportations de diamants pour déclencher le paiement des salaires. » La toute dernière année où le secteur du diamant n’a pas été perturbé, en 2012, les taxes diverses payées par le secteur se sont chiffrées à 4,763 milliards de francs CFA.

 

Les grandes entreprises du secteur privé pèsent également très lourd dans les rentrées fiscales… Et la reprise de leurs activités permettrait une amélioration des recettes de l’Etat. Il faut cependant, disent-elles, qu’elles parviennent à éponger les pertes d’actifs liées au pillage. Dans une évaluation transmise aux autorités en juillet, le Groupement interprofessionnel de Centrafrique (Gica), qui regroupe les 25 plus importantes sociétés du pays, estimait les pertes d’actifs de ses membres à 41 milliards de francs CFA. « Il faudrait que le gouvernement puisse prendre des mesures d’accompagnement, à travers des compensations fiscales à hauteur des pertes que nous avons subies, demande le président du Gica Laurence Valère Nassif. Cela nous permettrait de réinvestir, de relancer nos activités, de reconstituer nos chiffres d’affaires pour que l’Etat retrouve un niveau de recettes fiscales acceptable d’ici deux à trois ans. »

 

La relance de l’économie cache des enjeux plus importants encore que la reconstitution des recettes fiscales. Il s’agit, à travers elle, de permettre à la population de subvenir à ses besoins. De faire baisser les tensions. De donner à la jeunesse centrafricaine d’autres perspectives que la voie des armes. Les « chantiers à haute intensité de main-d’œuvre » lancés dans Bangui ont permis de réinjecter de l’argent dans l’économie. Après les travaux d’infrastructures, des programmes de reconstruction dans les quartiers détruits sont d’ores et déjà annoncés.

 

L’agriculture peut, elle aussi, être un puissant levier pour un retour à la paix. « Remettons les choses à leur place : le conflit religieux en Centrafrique, c’est une « surcouche » qui a été mise sur un conflit de pauvreté, analyse Jean-Alexandre Scaglia, le représentant de la FAO à Bangui… C’est une « surcouche » qui a été remise sur un conflit d’accès aux ressources naturelles, d’accès à des revenus. Relancer l’agriculture, c’est remettre de l’argent dans le système, permettre aux gens de retrouver des ressources de manière à ce qu’ils retrouvent une vie normale et qu’il n’y ait pas de tentation d’aller chercher l’argent avec des moyens extrêmes… »

 

Alfred Le Grand Ngaya, ancien conseiller politique des anti-balakas, confirme à sa manière le rôle de la pauvreté dans les violences commises par les jeunes combattants : « Concernant les actes isolés de vandalisme, de vol par ci, de braquage par là, c’est parce que beaucoup d’anti-balaka sont venus de province, des villages. La solution, c’est qu’on trouve des moyens pour les prendre en charge. Ce serait bien s’ils pouvaient manger tous les jours. Parce qu’on les réunit, on leur parle, mais ça ne suffit pas pour les dissuader d’avoir ce comportement. Un jeune qui n’a pas d’opportunité, qui ne mange pas, la tentation sera grande pour lui ! »

 

Installé dans des locaux dévastés, qu’il partage avec les chauves-souris et les mauvaises herbes, privé pour l’instant d’une bonne partie de ses fonctionnaires, le préfet de Bria, Edmond Sakho fait la même analyse au sujet des combattants séléka de sa localité : « Les gens n’ayant pas un moyen de subsistance, ils sont obligés d’ériger des barrières pour que la population leur verse quelque chose, qu’ils aient de quoi manger… La solution, ce serait de prendre en charge les éléments de la Séléka, pour qu’ils restent tranquilles et que la population puisse vaquer à ses occupations. »

 

Dans l’un de ses rapports sur la Centrafrique, le Fonds monétaire international (FMI)explique que l’économie centrafricaine a enregistré de mauvaises performances au cours des dernières décennies. Que la croissance a été insuffisante pour assurer la stabilité économique, la création d’emplois et le développement social. La courbe qui décrit depuis l’indépendance l’évolution du pib par habitant (la richesse produite en moyenne par chaque centrafricain) révèle, depuis 1960, un appauvrissement constant de la population. Un appauvrissement qui a très probablement fragilisé la société centrafricaine. Le recul de l’économie a été l’une des causes de la crise, avant d’être l’une de ses conséquences.

 

Grand reportage RFI :  Centrafrique : une nation à reconstruire

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