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12 septembre 2014 5 12 /09 /septembre /2014 21:41

 

 

 

 

 

LE MONDE | 12.09.2014 à 19h06 • Mis à jour le 12.09.2014 à 19h13 |Par Claire Guillot

 

« J'ai rencontré le diable. » C'est ainsi que Jérôme Delay résume sa traversée du conflit centrafricain. Une phrase qui surprend dans la bouche de ce reporter aguerri, chef des photographes de l'agence Associated Press pour l'Afrique, rompu aux tragédies. Mais nulle part ailleurs qu'en Centrafrique, dit-il, il n'a vu d'aussi près la haine et la vengeance saisir les foules comme dans une transe collective. « C'est la première fois que j'assiste à cette nonchalance chez les tueurs, capables de découper des gens sous les yeux des photographes comme s'ils n'étaient pas là. »

 

Ils sont une petite dizaine de photoreporters à avoir couvert le basculement du pays en 2013 et 2014, et restent marqués. Au printemps 2013, la prise du pouvoir des rebelles musulmans de la Séléka traîne dans son sillage exactions et pillages, poussant les habitants chrétiens à former des milices d'autodéfense. En décembre, le rapport de force s'inverse : la défaite des nouveaux dirigeants sonne le signal d'une vengeance aveugle contre la minorité musulmane du pays, rendue responsable des troubles passés. Un règlement de comptes généralisé s'opère, parfois sous les yeux des soldats français et de la force africaine envoyés sur place.

 

IMAGES SANGLANTES ET ÉPROUVANTABLES

 

Les photos de Jérôme Delay ont été projetées lors du festival Visa pour l'image, qui a aussi rendu hommage à la jeune photographe Camille Lepage, tuée en Centrafrique. La manifestation expose, jusqu'au 14 septembre, le travail de trois photographes qui ont passé du temps sur place, Michaël Zumstein, Pierre Terdjman et William Daniels. Des images sanglantes et épouvantables, où les tueurs à machette partent en chasse le cœur léger, mais qui restent en deçà de ce que les reporters ont vu – démembrement, émasculation, voire cannibalisme. «J'ai mis le soft du soft », explique Pierre Terdjman, qui a titré son exposition « Ils nous mettent mal à l'aise », reprenant l'expression utilisée par les populations musulmanes terrorisées.

 

Le photographe William Daniels, qui a publié ses photos dans le magazine Time et retournera sur place grâce à une bourse de l'agence Getty, parle de la « force de la rumeur », capable de transporter des foules entières dans un sens ou dans un autre « Nous avons vu des gens super éduqués, en costume-cravate, perdre tout à coup toute humanité et se transformer en bourreaux. »

 

« L'HORREUR DÉTOURNE LE PUBLIC DU SENS DES PHOTOS »

 

Les photographes ont tous résisté à la tentation de publier les images atroces. « Ce sont des scènes que nous avons photographiées pour enregistrer les faits, souligne Jérôme Delay. Pas pour les diffuser. » William Daniels est le seul à avoir inclus dans son exposition à Perpignan un corps démembré, la tête à côté du tronc. Pour Michaël Zumstein, qui a travaillé en Centrafrique pour Le Monde, « l'horreur détourne le public du sens des photos ». Il a préféré la suggérer, avec des images élégantes qui jouent sur la panique dans les regards. Sur une de ses images, au lieu de cadrer sur les cadavres alignés, il a montré les curieux, séparés des morts par un voile noir qui mange l'image.

 

Les photographes ont aussi atténué les scènes de violence pour ne pas alimenter les clichés sur une Afrique de « sauvages » où tout le monde s'entre-tue. « Le sang n'explique rien », raconte Pierre Terdjman. Il a préféré insister sur les scènes de pillage et la spoliation des maisons musulmanes : « Cette volonté de terroriser, voire d'exterminer, une minorité, me rappelle les violences contre les juifs dans les années 1930. Beaucoup de musulmans possédaient des boutiques… ce sont des jalousies très anciennes qui se sont réveillées. »

 

MOBILISATION INTERNATIONALE TARDIVE ET TIMIDE

 

A Bangui, les photographes se sont serré les coudes, travaillant ensemble, partageant le même hôtel ou la même voiture. Et outrepassant souvent leur rôle – « Il y a un moment où c'est notre responsabilité en tant qu'être humain qui est en jeu », explique Michaël Zumstein. Qui évoque une famille musulmane encerclée par des chrétiens. « On savait que, dès notre départ, elle allait se faire massacrer. On est allés voir les militaires français pour qu'ils les évacuent. »

 

Confrontés aux tueries et aux intimidations systématiques, les musulmans ont finalement fui par centaines de milliers, dans un nettoyage ethnique que n'ont pas réussi à empêcher les forces de maintien de la paix. Les photographes, qui ont la sensation d'avoir lancé l'alerte, regrettent que la mobilisation internationale ait été si tardive et timide. « C'est comme si c'était un problème uniquement françaisregrette William Daniels. Mon agence, qui est britannique, n'a vendu quasiment aucune image en Grande-Bretagne.» Une impuissance et une indifférence souvent plus difficiles à supporter que les souvenirs des atrocités auxquelles ils ont assisté.

 

 

Visa pour l'image. Différents lieux de Perpignan. Entrée gratuite, tous les jours, de 10 heures à 20 heures, jusqu'au 14 septembre.

 

Claire Guillot 

 
Journaliste au Monde

 

Lu pour vous : L’immontrable horreur de la Centrafrique

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