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12 juin 2014 4 12 /06 /juin /2014 00:12

 

 

 

 

 

http://www.la-croix.com/  11/6/14 - 07 H 00

 

L’archevêque de Bangui, Mgr Dieudonné Nzapalainga, se risque sur les routes de Centrafrique pour aller soutenir plus de 600 Peuls – musulmans – cantonnés à Yaloké.

 

À plus d’une centaine de kilomètres de Bangui, sur la route qui assure le ravitaillement de la République centrafricaine par le Cameroun, un 35 tonnes gît renversé sur la chaussée. Il est 9 heures du matin. Une foule affamée prend d’assaut le poids lourd, enjambe le tronc d’un passager coupé en deux par l’accident.

 

L’urgence n’est pas de secourir les blessés et de couvrir les cadavres, mais de s’emparer de ce qui peut l’être, avant l’arrivée d’une patrouille de la Misca, la force africaine envoyée en Centrafrique et chargée avec la force française Sangaris de sécuriser cet axe.

 

Prendre cette route, c’est s’engager dans le far west centrafricain : avec ses convois, ses attaques, ses hors-la-loi et la cavalerie qui arrive toujours en retard. Un monde sans foi ni loi. Mgr Dieudonné Nzapalainga, l’archevêque de Bangui, ne l’ignore pas. Au volant de son 4 × 4, il fonce pourtant en direction de Yaloké, à 225 km de Bangui, accompagné par une délégation de responsables religieux, dont l’imam Oumar Kobine Layama

 

Suit un pick-up conduit par Sœur Julietta, de la congrégation Saint-Paul de Chartres. La religieuse, originaire de Corée du Sud, est responsable du centre de santé de Notre-Dame de Fatima, à Bangui. À son bord, deux autres infirmières. Un véhicule de la Misca rempli de soldats du Congo-Brazzaville ouvre la route.

 

VIVRES, VÊTEMENTS ET MÉDICAMENTS

 

Arrivés à la hauteur du camion renversé, les religieux s’arrêtent pour prendre des nouvelles tandis qu’une patrouille de la Misca tente de sécuriser un périmètre autour de l’accident. Puis le convoi repart : l’archevêque va livrer des vivres, des vêtements et des médicaments aux Peuls de Yaloké.

 

À la fin du mois d’avril, ces derniers ont été violemment attaqués par des miliciens anti-balaka alors qu’ils essayaient de rejoindre la frontière camerounaise. Mgr Dieudonné Nzapalainga, de passage dans la ville, avait réussi à convaincre les autorités locales et la Misca de tout faire pour les protéger. « Ce n’était pas aisé car pour les habitants de Yaloké, un Peul c’est nécessairement un voleur et un tueur », explique-t-il. 

 

L’archevêque réussit notamment à convaincre la sous-préfète de leur ouvrir les bâtiments et le terrain de la sous-préfecture. L’accord tient depuis la fin du mois d’avril. L’archevêque s’y rend une nouvelle fois pour apporter à cette communauté musulmane de quoi survivre mais aussi, plus subtilement, pour affermir la volonté des autorités de Yaloké à bien les accueillir.

 

« Le départ des musulmans de Centrafrique est un grave problème. Si on veut qu’ils n’assimilent pas les chrétiens à ceux qui leur ont fait du mal, ils doivent être aidés par des chrétiens. Il faut agir vite si l’on veut que la cohabitation entre nous ne soit pas un vœu pieux », explique-t-il.

 

« VOTRE PLACE EST PARMI NOUS »

 

Dans le campement de la sous-préfecture, les 638 Peuls qui sont encore là, réservent un accueil poli à l’archevêque. « Ceux qui ont de la mémoire savent que, chrétiens et musulmans, nous avons vécu ensemble, leur dit-il en s’emparant d’un mégaphone. Aujourd’hui, il y a des divisions. Elles ne sont pas religieuses, mais politiques et militaires. Votre place est parmi nous. C’est ici et maintenant que nous devons ensemble construire cette Centrafrique pour nous tous. »

Les Peuls l’écoutent respectueusement. « Je suis ici avec l’imam que j’ai accueilli chez moi pendant cinq mois, poursuit-il. Cela ne suffit pas de dire “il faut vivre ensemble”, mais il faut traduire cet objectif concrètement, poser des actes. » Les trois infirmières commencent les consultations. Elles repèrent de nombreux cas de malnutrition grave, des grippes et des infections pulmonaires.

« On est sensibles au geste de l’archevêque, confie Amadou Geta, l’un des habitants du camp. Mais nous n’avons qu’une hâte, rejoindre nos frères à la frontière du Cameroun. À 500 mètres d’ici, notre sécurité n’est plus assurée. Et les soldats de la Misca nous dissuadent de partir en refusant de nous protéger au-delà de ce périmètre. De sorte que nous vivons dans une prison à ciel ouvert. » Lui-même a perdu toutes ses vaches dans la dernière attaque des anti-balaka, soit une centaine de têtes de bétail.

 

« ON VA BIENTÔT VENIR VOUS ÉGORGER »

 

Alors que la distribution de biens et de vivres s’effectue dans le plus grand calme, des jeunes à moto longeant la limite du camp crient en direction des Peuls : « On va bientôt venir vous égorger ». Le maire de Yaloké veut atténuer ces propos alarmistes. Avec la sous-préfète, il compte faire de ce camp un exemple de cohésion sociale retrouvée. « Oui, il y a quelques jeunes voyous venus de Bangui qui posent problème, dit-il. Même moi, je ne sors plus de chez moi après 17 heures. Mais il ne faut pas exagérer. Nous ne voulons pas de mal à ces Peuls. Vous savez, ils sont mieux ici que sur la route du Cameroun. »

 

Les infirmières se rendent compte que les médicaments qu’elles avaient apportés la fois précédente ont été détournés par des paroissiens. « Eux aussi en ont besoin. Alors, ils se servent dans le stock réservé aux Peuls »,regrette Sœur Julietta.

 

Le temps passe. Il faut rentrer à Bangui, avant la nuit. L’archevêque n’est pas dupe : son action à Yaloké est fragile et instrumentalisée par des politiques. Mais il ne veut pas se laisser gagner par le doute et l’inaction.« Nous reviendrons bientôt. On ne va pas vous abandonner », dit-il avant de reprendre la route.

 

LA DANGEREUSE ZONE ROUGE

 

À Boali, à 80 km de Bangui. L’escorte militaire s’arrête pour faire le plein. Mais les soldats disparaissent pendant trois quarts d’heure. L’archevêque s’impatiente. L’heure tourne, il va bientôt faire nuit. Les Congolais reviennent, excités. Visiblement, ils ne sont plus à jeun. « On va entrer en zone rouge, dit l’officier chargé de l’escorte, ce sera dangereux, on se suit de près. » Et de partir sur les chapeaux de roue.

 

La nuit tombe aussitôt. Et voici que le véhicule de la Misca pile, les soldats sautent à terre et ouvrent le feu en direction de la brousse. Ils viennent de tomber sur un barrage tenu par des anti-balaka. Le convoi repart encore plus vite. L’orage qui se préparait depuis quelques minutes éclate avec la violence de la saison des pluies. La conduite est de plus en plus difficile. Le véhicule de tête double un camion, encore un 35 tonnes, chargé de sacs de ciment sur lesquels se trouvent perchés une dizaine de passagers.

 

Mgr Nzapalainga fait de même ; il ne veut pas perdre de vue l’escorte militaire. Voici qu’elle est arrêtée sur le bas-côté. Que se passe-t-il ? L’archevêque stoppe. Mais le 35 tonnes lancé en pleine vitesse surgit derrière lui. Dieudonné Nzapalainga a le temps d’enclencher la première. Le chauffeur donne un coup de volant à droite pour éviter la collision. Sous le poids de son chargement, il verse à gauche et se couche en pleine course sur le bas-côté. 

 

L’urgence est de porter secours aux blessés. Mais les pilleurs, les anti-balaka, les voleurs vont surgir. Il y a des morts, des corps en bouillie. Les blessés sont pris en charge par les religieuses. Les cadavres gisent sur le bord de la route. « Les villageois vont s’en occuper », lance l’officier qui ne veut pas les embarquer. Le convoi repart.

 

Arrivé à Bangui, l’archevêque prend la direction de l’hôpital communautaire, tenu par MSF. Cette fois-là, les blessés seront sauvés.

 

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Des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité, selon l’ONU

 

Une commission d’enquête internationale sur les exactions en Centrafrique a remis, le 5 juin, son premier rapport au Conseil de sécurité des Nations unies à New York. Il y a des « preuves sérieuses [qui] prouvent que des individus dans les deux camps – ex-rébellion Séléka et lesmiliciens anti-balaka – ont commis des crimes violant les lois humanitaires internationales ainsi que des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité », affirme-t-il.

 

Le rapport souligne que, sans une rapide intervention, les choses peuvent changer et « conduire à un nettoyage ethnique  ou à un génocide », poursuivent les enquêteurs. Le Conseil de sécurité a voté en avril l’envoi de 12 000 casques bleus. Mais cette mission n’entrera en action qu’en septembre, prenant le relais de 2 000 soldats français et 6 000 soldats de l’Union africaine. Depuis la prise de pouvoir de la rébellion Séléka en mars 2013, renversée en janvier 2014, les exactions contre les civils ont fait des milliers de morts et des centaines de milliers de déplacés.

 

LAURENT LARCHER (à Yaloké)

Lu pour vous : En Centrafrique, sur la route de Yaloké

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