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8 avril 2014 2 08 /04 /avril /2014 10:40

 

 

 

 

 

 

(Le Point)  08/04/14

 

Il est plus de deux heures du matin lorsque Abdon Aboukar entend des coups à sa porte. On tambourine violemment et avec insistance. Le couvre-feu, fixé désormais à 23 heures, est largement dépassé. Inquiet, il se lève. Cinq femmes l'attendent. L'une d'entre elles est sur le point d'accoucher. Elles arrivent tout droit du quartier voisin, Sango. Abdon Aboukar réveille son épouse, Célestine. Sage-femme, elle se met directement au travail, assistée par son mari. Le couple aide cette patiente nocturne et impromptue à mettre son enfant au monde, malgré le manque d'électricité. Comme beaucoup de secteurs dans la capitale centrafricaine, La Kouanga, quartier au sud de Bangui, est privée d'électricité de 17 heures à 6 heures du matin. Une situation qui date de l'époque de Patassé. "Rien à voir avec les événements", sourit Abdon.

 

La sage-femme chrétienne aide les femmes à accoucher, sans distinction

 

L'accouchement se termine à l'aube. Les femmes ne repartent qu'une fois la matinée bien avancée. "Il est moins dangereux de venir ici que d'aller à l'hôpital en pleine nuit. Notre adresse est connue. De nombreux enfants naissent dans notre salon, chrétiens et musulmans confondus", confie Célestine. Elle est chrétienne. Son mari est musulman. Tout un symbole à l'heure où la Centrafrique se déchire pour des raisons qui, à la base, n'étaient pas religieuses, mais qui ont désormais dressé une communauté contre l'autre. Ils habitaient à Boda, une commune située dans le sud-ouest du pays, depuis des années. "Notre maison a été pillée et brûlée, nous obligeant à nous réfugier en brousse pendant deux semaines. Nous avons fini par réussir à rejoindre Bangui", raconte Abdon. Arrivé ici il y a deux mois, cet ingénieur qui gérait une mine d'or et de diamant a quitté le costard pour le jogging. Il passe désormais ses après-midis assis sur une chaise devant sa maison, perdu dans ses pensées. La Kouanga. L'un des rares quartiers de Bangui qui échappe aux exactions, pillages et autres violences. 16 000 personnes y vivent. "C'est très calme ici, à tel point que beaucoup de gens viennent s'y réfugier", selon Abdon. Son propre frère, qui logeait au PK5, endroit devenu tristement célèbre pour l'enclave musulmane qu'il constitue dans la capitale, est arrivé à la Kouanga lorsque les anti-balaka sont venus piller sa maison. C'était il y a une semaine. Depuis, Assna Aboukar dit dormir un peu mieux. Impossible de connaître le nombre exact de personnes venues se réfugier là.

 

Les gens circulent librement, les buvettes sont ouvertes

 

Pour Micheline Teteya, maire du 2e arrondissement auquel appartient la Kouanga, rien d'étonnant à ce calme. "C'est tout simplement un quartier d'évolués. C'est une question d'éducation, de mentalité. De hauts cadres, d'anciens chefs d'État, bref la classe moyenne vit ici", assure-t-elle. "Depuis le mois de décembre, on a la paix. Les gens circulent librement, les buvettes sont ouvertes. Personne ne respecte le couvre-feu. Il y a même des gens des environs qui viennent chez nous pour oublier leurs soucis." Michelle Teteya, 62 ans, habitant le quartier depuis l'âge de 13 ans, se définit même comme une "fille de la Kouanga". On la rencontre au moment où elle finit une réunion avec les autres chefs de quartier de l'arrondissement. Une réunion qui porte sur le traitement des ordures qui envahissent la zone qu'elle gère. Et qui dit déchets dit risque plus élevé de paludisme, dans un pays où cette maladie constitue encore aujourd'hui la première cause de mortalité. "La Kouanga, c'est un peu comme votre 16e arrondissement, à Paris", explique dans un éclat de rire l'un de ses amis assis à côté de Michelle Teteya.

 

Il n'est pas loin de 16 heures. Deux soldats appartenant à la Misca burundaise circulent à pied. La voix de Rihanna grésille dans une enceinte au son particulièrement mauvais. Cela n'empêche pas deux petites filles de danser au rythme de la musique, pendant que leur mère sert les gens s'installant tout juste à la terrasse de l'échoppe. Des bières sont sur les tables, à l'ombre de majestueux tecks. Les rires fusent. On se croirait au bord du canal du Midi, à Toulouse.


Chrétiens et musulmans se serrent les coudes

 

Comment ce calme est-il possible dans les rues de Bangui ? Une troupe de jeunes veille au grain. Chrétiens et musulmans confondus. C'est qu'autour du 15 décembre, ils se sont réunis dans l'école maternelle. Ensemble, ils ont voté la défense du quartier. "Tout le monde a accepté que le quartier soit protégé. Alors, on s'organise et on veille dessus jour et nuit", raconte Aboubakar Nimaga, un musulman d'origine malienne. Nous sommes très fiers de notre petite organisation. La Kouanga est aujourd'hui le seul endroit dans Bangui où musulmans et chrétiens vivent encore en harmonie." Des anecdotes, il en a 1 000 à raconter : "La fois où nous avons défendu ce commerçant musulman que les anti-balaka étaient venus agresser", "la fois où nous avons empêché la destruction de la mosquée, encore une des rares debout dans la capitale", et ainsi de suite. À chaque fois, c'est le même processus : une vingtaine d'hommes, armés de machettes et de battes de base-ball, postés aux quatre extrémités du quartier. "Si des voyous cherchent à s'introduire, on se prévient entre nous, on débarque, on essaye de discuter et lorsque ça dégénère, on appelle la Misca à la rescousse", explique Aboubakar. Au final, ils n'auraient jamais tué personne, assure-t-il. Au total, ils seraient environ une petite centaine à défendre la Kouanga.

 

Depuis un petit mois, ils sont moins nombreux à assurer les gardes. "Quand le couvre-feu a été réduit, nous avons décidé de diminuer le nombre d'hommes pour les tours. En réalité, nous gardons quand même tous l'oeil ouvert", poursuit-il. Derrière les grilles de sa maison, il y a beaucoup de monde. Il y a un mois, son cousin est venu s'y réfugier. Il a fui Miskine, quartier jouxtant le PK5. Dans la panique, il a perdu sa femme. "Je pense qu'elle est partie se réfugier au Tchad, mais en fait, je n'ai juste aucune idée de l'endroit où elle pourrait se trouver", confie-t-il. Depuis, il vit cloîtré et n'utilise plus son téléphone portable. "Je reçois trop de menaces", dit-il. Dans sa tête, le traumatisme de Miskine est encore bien présent. Aboubakar partage sa maison avec une autre famille, une chrétienne. "La cohabitation se passe très bien. Nous sommes comme des frères", explique Jacques Bangui, le "colocataire" en question, père d'une marmaille d'enfants qui se chamaillent dans la cour de la maison. Le visage balafré de cicatrices et le corps très abîmé par un accident de moto, Jacques Bangui ne prend pas part aux activités du groupe de défense du quartier. "Je les aide autrement. Je les soutiens moralement. Je donne un peu d'argent, un peu de café", explique celui qui est né et a grandi ici.

 

Tous les deux l'assurent. Chrétiens et musulmans veulent continuent à s'inviter mutuellement. "Si c'est pas un baptême, c'est une autre fête", disent les deux hommes d'une même voix. Au loin, une musique, des percussions, des tam-tams. La circulation est impossible, car le quartier est bloqué. Il y a un mariage. Tout un symbole.

 

Par Marine Courtade

 

http://www.lepoint.fr/afrique/actualites/bangui-la-kouanga-q...

 

Lu pour vous : Bangui : la Kouanga, quartier de l'espoir

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