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21 février 2014 5 21 /02 /février /2014 04:02

 

 

 

 

20/02/2014 à 16:59 Par Vincent Duhem   http://www.jeuneafrique.com/ 

 

Vivant à Bangui depuis 1972, le photographe camerounais Samuel Fosso s'est réfugié, pour l'instant, en France. C'est en observateur avisé qu'il a assisté à la descente aux enfers de son pays d'accueil au bord de la rupture.

 

Samuel Fosso a quitté la Centrafrique le 7 janvier comme il y était arrivé près de quarante ans plus tôt : précipitamment, fuyant la guerre et l'horreur. Un mois après son départ, la maison de ce photographe de 51 ans mondialement connu a été pillée par des jeunes de son quartier, à Miskine, dans le 5e arrondissement de Bangui.

 

À Paris, dans l'attente d'un visa pour le Nigeria, où vit sa famille, Samuel Fosso semble encore éprouvé psychologiquement : "Je ne comprends toujours pas ce qui s'est passé. Il y a eu des affrontements entre les anti-balaka et la Séléka, dans la confusion mon portail a été détruit." La folie incontrôlée qui accompagne les scènes de pillages collectifs a tout emporté : tôle ondulée, câbles électriques. Par chance, plusieurs journalistes occidentaux alertés sont parvenus à sauver une partie des 15 000 clichés et négatifs qui tapissaient le sol piétiné par la foule.

 

Né le 17 juillet 1962 à Kumba, au Cameroun (à la frontière avec le Nigeria), l'Ibo Samuel Fosso a passé l'essentiel de sa vie en Centrafrique. C'est en observateur avisé qu'il a assisté à la descente aux enfers de ce pays aujourd'hui au bord de la rupture, où la soif de vengeance a conduit à un déchaînement de violence inouï et incompréhensible.

 

Il n'a pas encore 10 ans et fui son village natal pour échapper à l'armée nigériane, lors de la guerre du Biafra.

 

Accompagné par son oncle maternel, un cordonnier installé depuis plusieurs années à Bangui, il rallie la capitale centrafricaine le 2 janvier 1972 après un long voyage de quatre jours. Il n'a pas encore 10 ans et fui son village natal pour échapper à l'armée nigériane, lors de la guerre du Biafra. Pendant un an, Fosso travaille chez cet oncle vendeur de chaussures pour femmes dans le 3e arrondissement (centre-ville), avant de devenir l'assistant d'un photographe nigérian. En 1975, il ouvre un premier studio, le "studio photo national", puis un deuxième à Miskine. Il ne quittera plus ce quartier, aujourd'hui majoritairement musulman, considéré comme le poumon économique de Bangui, où il photographiera plusieurs générations d'habitants.

 

Gardes impériaux

 

"À mon arrivée, le 5e arrondissement était déjà mélangé. Il y avait des musulmans et des chrétiens, des Camerounais, des Sénégalais, des Tchadiens, des Maliens, des Congolais ou encore des Nigérians. Très rapidement, l'arrivée massive de nouveaux étrangers et les commerces qu'ils y ont établis ont permis au quartier de se développer."

 

Le studio photo qu'il prend en main est assez simple. "De grosses cuvettes faisaient office de réflecteur. Je m'étais inspiré d'une carte postale de Bucarest pour peindre un fond. Tous les matins, je développais mes pellicules, puis je faisais sécher mes tirages sur le trottoir. Le soir, après avoir tiré le rideau, je recevais souvent des amis, on refaisait le monde jusque tard dans la nuit." Son travail est apprécié, sa réputation se répand comme une traînée de poudre dans toute la ville. "Les gens venaient des quatre coins de Bangui." Pour "s'amuser, avoir des souvenirs et finir les pellicules de ses clients", il s'essaie à l'autoportrait. "Un jeu" qui fait un tabac lors des premières Rencontres africaines de la photographie de Bamako en 1994. Samuel Fosso est devenu, depuis, l'un des artistes africains les plus cotés. Ses clichés font le tour du monde.

 

Fosso a découvert la Centrafrique au beau milieu du règne de Jean-Bedel Bokassa, chef de l'État puis empereur resté quatorze ans au pouvoir (1966-1979), avant d'être renversé par David Dacko, avec l'aide de la France de Valéry Giscard d'Estaing, et dont les années au pouvoir ne furent que violence spectaculaire, gestion patrimoniale et clientéliste, succession de scandales. Pourtant, Samuel Fosso, adolescent à l'époque, en garde un souvenir assez édulcoré. Car pour les Centrafricains, volontiers nostalgiques, Bokassa demeure aussi l'exemple du vrai chef, celui qui peut assurer l'ordre et imposer la discipline.

 

Il se souvient du couronnement de l'empereur Bokassa en 1977 comme d'une "belle fête".

 

"J'étais frappé par la tranquillité. Il n'y avait pas de voleur, pas de coup de feu dans la ville. La police et les militaires se faisaient discrets. Et puis les choses étaient moins chères, on pouvait bien vivre avec peu d'argent", confie-t-il. Il se souvient du couronnement de l'empereur Bokassa en 1977 comme d'une "belle fête". "Tout le monde venait prendre des photos dans mon studio. Même les gardes impériaux avec leur costume voulaient un souvenir."

 

Résilience

 

Mais "les choses ont commencé à se dégrader à partir de 1979". En janvier, le pouvoir réprime violemment une révolte étudiante. "C'était la première fois que j'entendais des tirs à Bangui. Je suis resté enfermé dans mon studio pendant trois jours. On a tué des gens devant moi, j'ai eu peur." Bokassa est déposé la même année. Les soubresauts militaires ne faisaient que commencer. Les mutineries qui frappent Bangui en 1996-1997 le touchent directement. Une nuit de mai 1996, le jour de la fête des Mères, des soldats tentent de piller l'un de ses voisins et amis. L'homme, un commerçant sénégalais, résiste avant d'être froidement assassiné. "Nous avions un mur mitoyen. J'ai tout entendu sans rien pouvoir faire, puis j'ai ouvert la porte et découvert son corps sans vie." Samuel Fosso tirera de ce drame un autoportrait. Une photo en noir et blanc, le mettant en scène de dos, nu, l'oreille vissée sur la porte de sa maison.

 

De 1972 à 2013, Samuel Fosso a été témoin de l'instabilité politique chronique. Bokassa, David DackoAndré KolingbaFrançois BozizéMichel Djotodia, tous ont pris le pouvoir par les armes. Pour lui, "rien ne les différencie". Comme beaucoup de Banguissois, Fosso a développé une forme de résilience face à la multiplication des putschs. "On a commencé à s'y habituer. Tous les coups d'État se ressemblaient, avec leur lot de pillages et de vols. Ça durait quelques jours, puis tout rentrait dans l'ordre." Mais quand la Séléka de Michel Djotodia a pris le pouvoir, en mars 2013, les pillages n'ont pas cessé.

 

Violence aveugle

 

Dans son quartier de Miskine, Samuel Fosso a vu la Séléka recruter à tour de bras au sein de la population. Des voisins se sont retrouvés "colonels", ont commencé à martyriser ceux qui n'étaient pas de leur famille ou de leur religion. "C'était la loi du plus fort. Celui qui avait les armes dominait." Peu à peu, l'équilibre social et confessionnel s'est rompu. La situation est devenue particulièrement critique après l'attaque des anti-balaka sur Bangui le 5 décembre. Au petit matin, ces milices animistes, et non chrétiennes, mènent plusieurs assauts coordonnés avant de se replier en commettant de nombreuses atrocités. Les représailles de la Séléka, souvent accompagnée de civils musulmans, sont terribles : en trois jours, plus de 1 000 personnes perdent la vie.

 

Samuel Fosso est aux premières loges. "Tout était très confus. Les tirs ne s'arrêtaient pas, on ne savait pas vraiment qui était qui. Quelqu'un disait : "Lui, c'est un anti-balaka", cela suffisait pour qu'il se fasse tuer. On a abattu, égorgé." Pendant plusieurs semaines, les tirs et les combats n'ont guère cessé, forçant la population à fuir. Les uns se réfugiant à l'aéroport, les autres prenant le chemin de l'exil vers le Tchad ou le Cameroun. "On entendait des tirs de jour comme de nuit, il fallait rester terré chez soi. On ne pouvait sortir acheter à manger. Moi, j'avais des réserves. Comment ont fait ceux qui n'avaient rien ?" s'interroge le photographe.

 

La fuite de la Séléka a laissé place au déferlement des combattants anti-balaka et des pillards. "Une violence incompréhensible, aveugle et folle." Aujourd'hui, Miskine s'est vidé de l'ensemble de sa population musulmane. Son quartier est brisé. Peut-on encore sauver la Centrafrique ? "On l'espère et on prie pour, souffle Samuel Fosso. Notre pays est touché par une maladie que l'on mettra des années à guérir." 

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Par Vincent Duhem

Lu pour vous : Témoignage : Samuel Fosso, la Centrafrique dans le sang

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