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21 février 2014 5 21 /02 /février /2014 03:58

 

 

Les mots pour dire le chaos centrafricain

 

http://www.jolpress.com/   Posté le 20/02/2014 par Bénédicte Chéron Chercheur associé à l’UMR-IRICE, docteur en histoire

 

 

Le récit médiatique d’un conflit sert bien entendu à informer les citoyens, en premier lieu. Mais pour informer, il faut mettre de l’ordre et le récit de la guerre a aussi cette fonction : ordonner un réel chaotique.

 

Les médias se trouvent alors confrontés à de multiples interrogations : il faut choisir un point de vue, décider en fonction de l’actualité d’aborder le sujet sous son angle militaire et opérationnel, sous ses aspects humanitaires et sanitaires, avec sa dimension politique et géopolitique et, sur l’ensemble de ces sujets, utiliser des codes que comprendront le lecteur, le téléspectateur et l’auditeur.

 

Le fabricant du récit fait appel à ses propres représentations de la guerre, faites de références plus ou moins récentes, de souvenirs des conflits antérieurs proches ou semblables. Il se plie aussi à ce que son public peut comprendre, en choisissant des mots dont il sait qu’ils seront reçus et compris. Plus la réalité à raconter est chaotique, plus le besoin de ces codes communs se fait ressentir. 

 

Ainsi s’explique en partie les grandes tendances du récit en cours sur la situation centrafricaine devenue inextricable. Pour saisir l’immense complexité de ce qui se déroule sur cette terre, les uns et les autres font appel à des références communes, plus ou moins heureuses.

 

Circonspection à utiliser ces termes chocs

 

Le premier symptôme est le recours à des catégories sémantiques connues pour décrire la situation humanitaire. Dans Le Monde, le 11 février, Rémy Ourdan a écrit « La Centrafrique est en train de vivre la pire ‘’purification ethnique’’ de son histoire ». Les guillemets encadrant les mots de « purification ethnique » disent sa circonspection à utiliser ces termes chocs. Donatella  Rovera, d’Amnesty international, a eu moins d’hésitation en concluant au « nettoyage ethnique » en cours contre les populations musulmanes.

 

Ses propos ont été abondamment relayés par les médias. Beaucoup plus que ne l’a été le rapport publié à quelques jours d’intervalle par Médecins sans frontière dont le travail pourtant bien réel sur place est salué par des journalistes qui reviennent de Centrafrique. La réalité décrite n’y est pas moins terrible que celle constatée par Donatella Rovera. Cependant, les mots chocs de nettoyage ou d’épuration ethnique ne sont pas employés.

 

Bien sûr, le recours à ces termes est un outil de mobilisation médiatique. Mais, alors que la situation centrafricaine ne se laisse pas saisir par un récit structuré, leur succès vient aussi de ce besoin d’ordonner et ranger les faits dans des catégories intelligibles. Il n’est bien entendu pas question de nier le drame qui se joue pour les populations musulmanes de Centrafrique. Il faut cependant avoir conscience du sentiment d’injustice que peuvent ressentir ceux qui, en Centrafrique, ont vécu les exactions des Sélékas il y a quelques mois sans que les caméras ne soient braquées sur le drame qu’ils vivaient et qui étaient pourtant bien identifié (les rapports de Human Rights Watch en témoignent).

 

Effacements mémoriels

 

Les catégories sémantiques du nettoyage et de l’épuration ethnique sont à double tranchant : elles sont utiles pour attirer l’attention des acteurs internationaux et constituent des outils d’analyse précieux ; mais leur traitement médiatique à chaud produit aussi des effacements mémoriels, un écrasement la perception de moyen et long terme du conflit, une inhibition du dialogue rationnel.

 

Le second symptôme de cette recherche de référence est la comparaison faite avec le conflit rwandais. Elle est légitime pour une part et le procès en cours de Pascal Simbikangwa y contribue évidemment. Mais la référence répétée à l’envie n’est évidemment pas sans conséquence dans l’image du conflit en Centrafrique que les Français se construisent ; même si, pour l’instant rares sont ceux qui convoquent le mot « génocide » pour décrire ce nouveau conflit, la référence rwandaise diffuse cette idée comme un possible horizon apocalyptique.

 

La comparaison a aussi des conséquences sur l’image des troupes françaises de Sangaris. Les souvenirs de l’opération Turquoise au Rwanda demeurent une blessure ouverte pour l’armée française. Quoique l’on pense du rôle de la force Turquoise dans les années 1990, un soupçon demeure inscrit dans la mémoire française. Ceux qui se réfèrent au Rwanda introduisent dans le récit centrafricain l’hypothèse d’une force française passive voire complice des exactions commises bien que rien ne vienne confirmer une telle éventualité.

 

Il serait plus heureux, et plus respectueux envers les victimes de ce conflit, de se référer à l’histoire de la Centrafrique elle-même et aux opérations qui y ont déjà été menées par l’armée française. Elles sont peu connues mais des outils existent. Cette histoire là cependant ne rencontrerait que peu d’écho dans les représentations que les Français se font des conflits africains. Alors le Rwanda demeure la référence principale. Au risque de nier les spécificités proprement centrafricaines de la situation.

 

 

En Centrafrique, les militaires français confrontés à des «bandits»?

 

Posté le 11/02/2014  par Bénédicte Chéron Chercheur associé à l’UMR-IRICE, docteur en histoire

 

 

Le 10 février, l’AFP a rapporté ces propos du général Soriano, commandant de l’opération Sangaris en Centrafrique : les anti-balakas « seront chassés comme ce qu’ils sont : des hors-la-loi et des bandits ». Le mots est lâché : « bandits ».

 

Ce mot en rappelle d’autres, prononcés par d’autres officiers lors d’une autre mission d’interposition, celle de la force Licorne en Côte d’Ivoire. Le 26 août 2003, deux militaires français y sont « tués au combat » annonce David Pujadas à 20h, sur France 2. Le reportage qui suit livre des explications : « La patrouille a mal tourné : il y a eu des échanges verbaux puis des échanges de tirs. Bilan : un blessé et deux tués, les deux premiers au combat depuis le début de la crise ivoirienne, il y a un an. Au QG de l’opération Licorne, on exprime de la tristesse mais aussi la volonté de ne voir dans cet accrochage qu’un acte isolé ».

 

Le général Pierre-Michel Joana, commandant de l’opération Licorne, est interrogé : ceux qui ont tiré sur les Français sont souvent « dans un état d’excitation élevé, dû probablement à une consommation abusive d’alcool et même de drogue. Donc c’est un accident, même s’il est malheureux, isolé ». 

 

La France n’a donc pas d’ennemi dans ce pays

 

La voix off du reportage évoque une mort « au combat » mais le général Joana, lui, parle d’un « accident » dû à une « consommation abusive d’alcool » et « de drogue ». Les forces du général Joana en Côte d’Ivoire sont en mission d’interposition et de maintien de la paix. La France n’a donc pas d’ennemi dans ce pays. Si ces soldats sont morts, c’est à cause d’un manque de chance certain : ils ont croisé les mauvaises personnes, un genre particulier de délinquants, au mauvais moment.

 

Cet épisode ivoirien a été suivi d’une séquence beaucoup plus dramatique en 2004 et 2005 : 9 soldats français morts dans le bombardement de Bouaké (novembre 2004) imputé à l’aviation ivoirienne, la riposte française détruisant les forces aériennes du président Laurent Gbagbo, les violentes manifestations anti-françaises à Abidjan donnant lieu à des tirs français provoquant la mort de civils. L’ampleur et l’intention de ces tirs sont longtemps demeurées objets de débats.

 

Médiatiquement, la polémique prend des proportions particulièrement préoccupantes pour l’institution de Défense avec la diffusion le 30 novembre 2004 de « 90 minutes » sur Canal+ accusant l’armée française d’avoir causé la mort de plusieurs dizaines de civils ivoiriens. Un second « 90 minutes », le 8 février 2005 vient compléter les informations du premier. Le parti pris de ces émissions est bien réel, mais les arguments qui y sont portés sont repris par les autres chaînes de télévision au fil des semaines.

 

La communication sur des missions d’interposition et de maintien de la paix est complexe

 

Le conditionnel employé en atténue à peine la portée. Les déclarations officielles de l’Etat-major et du ministre de la Défense (Michèle Alliot-Marie) manquent alors de cohérence, accentuant le malaise médiatique. Après quelques mois de calme relatif, nouvelle explosion médiatique en octobre 2005 avec l’affaire Firmin Mahé, un présumé « coupeur de route » tué dans des conditions obscures par des militaires français sans que leur hiérarchie ne réagisse immédiatement.

 

Pendant deux ans, le récit des actions de Licorne en Côte d’Ivoire a révélé à quel point était complexe la communication sur des missions d’interposition et de maintien de la paix, dans ce type de contexte qui mêle conflit civil et dérives criminelles. En Centrafrique, la situation de Sangaris n’a pas atteint un tel niveau d’intensité dramatique. Il y a bien eu un « Spécial investigation » diffusé sur Canal+ le 13 janvier dernier, reprochant à demi-mots aux militaires français leur partialité dans le désarmement des parties en présence, au profit des anti-Balakas.

 

Ces interrogations ont été portées par quelques reportages d’autres médias sans jamais émerger réellement dans les journaux d’information des grandes chaînes hertziennes nationales. Les faits sont évidemment d’une nature différente et le degré de gravité des accusations portées est bien moindre. L’institution de Défense a aussi largement progressé dans sa communication.

 

Reste que l’utilisation du terme « bandits » vient confirmer que la mission de Sangaris, sur le terrain, est particulièrement épineuse et que le récit qui peut en être fait par les communicants de la Défense et par les journalistes va devenir de moins en moins limpide.

 

 

 

 

(ici des soldats français de Sangaris discutant avec des miliciens ant-balaka)

Lu pour vous : En Centrafrique, les militaires français confrontés à des «bandits»?

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