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3 février 2014 1 03 /02 /février /2014 01:18

 

 

 

 

 

THOMAS HOFNUNG29 JANVIER 2014 À 20:26

 

 

DÉCRYPTAGE

 

Paris misait sur une action choc et rapide en Centrafrique. Mais la résistance de la Séléka, la soif de vengeance des chrétiens et le rôle du Tchad ont été mal anticipés.

 

Près de deux mois après le lancement de l’opération «Sangaris» en Centrafrique, le 5 décembre, Paris se garde d’évoquer une date de retrait et mise sur le renforcement de la force panafricaine, la Misca, et le déploiement d’une mission européenne de 500 hommes pour ne pas s’éterniser. Mais à la différence du Mali, où l’armée française avait enregistré des succès décisifs en quelques semaines, l’intervention en Centrafrique a été suivie par une forte dégradation de la situation sécuritaire et humanitaire. Une réalité gênante qui interroge sur la conception de cette opération militaire, sur sa gestion à l’échelon politique et, plus généralement, sur la politique africaine de la France.

 

Une intervention à reculons

 

En décembre 2012, des rebelles venus du nord sont stoppés devant Bangui sous la pression de la communauté internationale. Mais, en mars 2013, face au refus persistant du président François Bozizé de négocier, la Séléka s’empare du pouvoir à Bangui, malgré la présence des contingents de pays de la région (Tchad, Congo, Gabon) et d’un détachement français de 300 hommes stationnés sur l’aéroport. Paris justifie son inaction : «Si nous étions intervenus, cela serait passé pour de l’ingérence dans les affaires intérieures d’un pays, explique une source diplomatique. Le temps de la Françafrique est fini, c’est aux Africains d’agir avec notre soutien.»

 

La France adopte une position attentiste. «Il fallait d’abord examiner le comportement de ce nouveau pouvoir», explique-t-on à l’Elysée. On a vu : «Au lieu d’administrer le pays, la Séléka est restée un mouvement de rebelles se payant sur la bête et commettant des exactions en cascade», note un observateur. Ce qui restait d’Etat en Centrafrique s’effondre définitivement et les tensions prennent rapidement un tour ethnico-religieux. Composée pour l’essentiel de combattants musulmans (locaux ou étrangers), la Séléka épargne ses coreligionnaires, instillant dans les esprits l’idée d’une collusion entre militaires et civils.

 

Fin juin, le Quai d’Orsay tire la sonnette d’alarme, expliquant en substance : «On part ou on reste, mais il faut faire autre chose.» Depuis l’indépendance de son ex-colonie, en 1960, la France n’a jamais vraiment quitté la Centrafrique. Si le temps où elle exerçait une forme de tutelle déguisée est révolu, elle a toujours maintenu une présence militaire dans le souci de préserver sa zone d’influence en Afrique. Dès lors, Paris peut-il rester les bras croisés ? «On allait forcément nous demander des comptes», confie un diplomate. Tandis que la communauté internationale se désintéresse totalement du drame en cours et que les pays de la région peinent à se mobiliser, la décision est prise d’intervenir. La diplomatie française se met en branle pour obtenir un feu vert des Nations unies.

 

Un concept d’opération mal conçu

 

Mais comment agir dans l’une de ses ex-colonies sans s’exposer aux critiques sur l’éternel retour du «gendarme» de la Françafrique ? Réponse de Paris : si la France intervient, c’est «à la demande de l’ONU» et «en soutien» à la force panafricaine déployée sur place. Le concept d’opération, élaboré par l’état-major des armées, découle de ce postulat diplomatique et doit intégrer plusieurs contraintes : politiques, mais aussi budgétaires et matérielles. Car les moyens de l’armée française, en cours de restructuration et déjà engagée au Mali, ne sont pas extensibles. L’état-major propose plusieurs options au gouvernement, qui retient l’hypothèse basse : la mission sera limitée en terme d’effectifs (1600 hommes) et dans le temps («environ six mois»)«L’idée, c’est d’accompagner la montée en puissance de la Misca et de la pousser à prendre ses responsabilités», explique alors l’état-major. De fait, celle-ci passe en quelques semaines de 2 500 soldats à plus de 5 000 (à ce jour).

 

L’état-major parie sur une opération coup-de-poing à Bangui, censée impressionner les combattants de la Séléka pour qu’ils rentrent dans le rang, avant de sécuriser plusieurs zones clés d’un pays grand comme la France et la Belgique réunies et de passer le relais à la Misca. «On a voulu faire un "Serval" bismais la situation en Centrafrique était bien plus complexe qu’au Mali, reconnaît un officier. A Bangui, il n’y avait pas de bons et de méchants, et il fallait tenir compte du jeu ambigu des pays de la région. On s’est laissé enivrer par notre succès dans le Sahel.»

 

L’état-major baptise l’opération du nom de Sangaris, un papillon local éphémère. Mais d’entrée de jeu, Paris est pris de vitesse par les milices d’autodéfense, les anti-balaka («anti-machettes»), qui passent à l’attaque le 5 décembre à Bangui, juste avant le vote de l’ONU. La Séléka riposte en massacrant plusieurs centaines de personnes dans la capitale. L’«effet de sidération» escompté par l’état-major ne s’est pas produit, contrairement aux précédentes opérations en Centrafrique. «Les Séléka jouaient au chat et à la souris avec nous, se souvient avec amertume un militaire. On croisait des pick-up chargés d’hommes en armes. Ils tournaient au coin de la rue, et on entendait des rafales.»

 

Trois jours plus tard, alors que Sangaris a reçu l’ordre de désarmer la Séléka, par la force s’il le faut, deux soldats du 8e régiment de parachutistes d’infanterie de marine (basé à Castres) sont tués par des inconnus à Bangui. Dès cet instant, les anti-balaka, soutenus par la majorité (chrétienne) des habitants, multiplient les actions de harcèlement contre la Séléka et s’en prennent aux musulmans, jugés complices. Les quartiers s’embrasent. La mission éclair de Sangaris se transforme en longue et éprouvante opération d’interposition à Bangui.

 

Paris face à l’«Afrique des Africains»

 

«Nous avons empêché un génocide», insiste la France. Entendu récemment par les parlementaires à huis clos, le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a expliqué qu’une intervention était de toute façon inéluctable et qu’il valait mieux la lancer«avant les massacres». Mais, assurent plusieurs sources proches du dossier, l’ex-puissance coloniale qui se targue de bien connaître la Centrafrique a peut-être péché par excès de confiance.

 

Premièrement, elle a sous-évalué la capacité de nuisance des anti-balaka : loin d’être de simples milices villageoises équipées de manière rudimentaire, ces derniers bénéficient du soutien actif des soldats de l’ancien régime de Bozizé. «On a sous-estimé l’influence de l’ex-président réfugié à l’étranger, explique Roland Marchal, spécialiste de la Centrafrique. Paris était en retard sur la dynamique de cristallisation en cours.»

 

Deuxièmement, les combattants de la Séléka se sont montrés plus coriaces que prévu. Au sein de ce mouvement rebelle figuraient de très nombreux mercenaires tchadiens et soudanais - des vétérans des rébellions menées ces dernières années contre N’Djamena ou au Darfour - «qui n’avaient pas peur des Français», dit une source bien informée à Paris. Sous la pression, ils ont tout de même levé le camp. Les combattants centrafricains ont, quant à eux, rejoint leurs cantonnements à Bangui, tout en continuant la nuit à semer le chaos dans les quartiers, jusqu’à leur récente évacuation de la capitale. Aujourd’hui, une partie substantielle de la Séléka est réfugiée avec armes lourdes et bagages dans son sanctuaire historique du nord, la zone dite des «trois frontières».

 

Enfin, les rivalités au sein de la force panafricaine, notamment le rôle trouble du contingent tchadien sur place, et le risque de représailles contre les musulmans, ont été mal anticipés. «En désarmant ou en obligeant la Séléka à rejoindre ses cantonnements sans assurer la sécurité derrière, on a occulté le rôle de protection qu’elle jouait de facto vis-à-vis de ces populations et les Tchadiens se sont engouffrés dans la brèche», pointe un bon connaisseur du pays. Le mal est fait : en butte à des représailles sanglantes, la minorité musulmane a fui massivement Bangui. «On savait que notre intervention pourrait être suivie par des pogroms antimusulmansmais ne rien faire aurait été encore pire», se défend un responsable à Paris.

 

Face à ces multiples critiques et malgré une situation sécuritaire et humanitaire toujours aussi préoccupante, Paris ne dévie pas. Pas question d’envoyer des troupes supplémentaires. «Les renforts, c’est la Misca, explique un haut gradé. Nous n’avons pas demandé de troupes supplémentairesmais adapté notre dispositif pour le rendre plus fluide. Ce qui compte, c’est d’avoir les capacités d’agir au bon moment et au bon endroit.» Est-ce le cas ? Si, de l’avis général, la situation ira en s’améliorant à Bangui, où les troupes de Sangaris et de la Misca sont concentrées, l’ampleur du désastre reste inconnue hors de la capitale. «Comme lors de la crise en Côte-d’Ivoire, la France a sous-estimé la complexité de la situation parce que nous n’avons plus le contact avec les nouvelles générations, formées après les indépendances, résume Antoine Glaser, spécialiste des relations franco-africaines.On n’est plus au temps de "Bangui la coquette" [le surnom de la capitale à l’époque coloniale, ndlr]. Aujourd’hui, c’est l’Afrique des Africains, et elle nous échappe très largement.»

 

Thomas HOFNUNG

Lu pour vous : «Sangaris», les erreurs de la guerre

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