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15 décembre 2013 7 15 /12 /décembre /2013 23:41

 

 

 

 

 

 

 

Le Centrafrique connait une situation gravissime où les musulmans tuent les chrétiens et vice versa, dans l’indifférence, voire, l’impuissance générale. En l’espace de quelques mois, le pays a basculé dans une barbarie indescriptible. Nous avons voulu comprendre le pourquoi et le comment, en nous rendant chez les leaders des trois communautés religieuses, les plus en vue du pays, afin de les écouter et recueillir leurs témoignages et doléances. Il s’agit de l’imam Oumar Kobine Layama, président de la Communauté islamique centrafricaine, de Mgr Dieudonné Nzapalainga, archevêque de Bangui et du révérend pasteur Nicolas Guerekoyame-Gbangou, vice-président de l’Union des églises évangéliques Elim.

 

Afrique Education : Comment se portent les relations entre votre religion et les autres que vous côtoyez tous les jours ?

 

Imam Oumar Kobine Layama : Les relations entre les communautés religieuses chrétienne et musulmane, ne datent pas de nos jours. Depuis l’indépendance, il y a toujours eu une très bonne cohabitation entre les deux communautés religieuses, dans tous les espaces de vie. Jusqu’à récemment où la politique a instrumentalisé nos communautés, nous n’avions pratiquement rien à signaler. Il n’y avait jamais eu un conflit direct malgré quelques petites mésententes entre éleveurs et agriculteurs. Rien de bien méchant.

 

Mais à partir de décembre 2012, la politique a instrumentalisé l’action de Séléka. Nous avons senti que les autorités de l’époque (pouvoir de François Bozizé, ndlr) préparaient les esprits. Ils s’adressaient à leurs partisans en ces termes : « Vos ennemis sont des djihadistes de l’Arabie Saoudite et du Qatar. Allez les chercher dans les concessions. Si on brûle une église, on brûle une mosquée ».

 

Face à ce discours de haine, nous avons, de notre côté, prêché la tolérance. Je dois ajouter que ces ennemis de notre religion n’ont pas réussi. Ils ont simplement profité de l’action de Séléka pour instrumentaliser les gens.

 

Nous avons constitué une plateforme pour que les Centrafricains ne puissent pas adhérer à cet esprit de haine. A Bossangoa, nous (l’archevêque Dieudonné Nzalaipanga, le pasteur Nicolas Guerekoyame-Gbangou et moi-même) sommes allés, début novembre, parler à tout le monde, aux fidèles de nos différentes églises. Car il faut dire que les deux communautés (chrétiens et musulmans) ont peur de la mort.

                                                                                                                                                                              

Mgr Dieudonné Nzapalainga : Aujourd’hui, il y a beaucoup de suspicion, beaucoup de méfiance. L’amalgame dans la tête des uns et des autres, et de part et d’autre. Par exemple, parfois, chez certains chrétiens, on pense que Séléka = musulman. C’est un raccourci inacceptable. Etant donné que les  Séléka ont fait des razzias, cela veut dire, pour la plupart de personnes, que ce sont les musulmans qui ont pillé. L’expression « Match Retour » qu’on entend souvent veut dire que, quand ce président (de transition) va partir, ce sera notre tour.

 

Du côté des musulmans, on pense que pendant des années, les chrétiens ont été les plus grands bénéficiaires de la situation. Maintenant, c’est le tour des musulmans. Voilà ce que nous entendons des gens qui parlent librement.

 

L’exemple type de cette situation, c’est ce qui se passe à Bossangoa : les chrétiens sont partis se réfugier à l’évêché tandis que les musulmans occupent l’Ecole de Liberté. Les deux communautés se regardent, s’observent. Ce qui faisait l’amitié, hier, entre les deux, s’est brisé. Il y a un repli sur soi. Un repli communautaire, un durcissement certain des comportements. Certains extrémistes en profitent, alors que l’affaire est déjà complexe.

 

En tant que responsables religieux, nous avons toujours dit « Non » à cette situation. Cette guerre n’est pas religieuse. Au départ, en écoutant Séléka, il n’y a rien de religieux dans son discours

 

Révérend pasteur Nicolas Guerekoyame-Gbangou : Il faut qu’on situe les relations au niveau individuel avant de parler de communautés. On peut aussi parler des relations entre vous et moi. Au niveau des trois leaders des trois grandes communautés religieuses, nous sommes ensemble. Au niveau des individus qui composent ces trois communautés, le problème ne se pose pas. Nous avons une longue histoire commune. Mais là où on  pourrait affirmer avec mesure que tout ne va plus très bien, c’est à cause de l’interposition du politique.

 

Bozizé avait voulu instrumentaliser la religion vers la fin de son mandat. Nous avons refusé. Moi comme responsable de l’Union des églises évangéliques, nous avions dit « Non » au soutien à sa démarche.

 

Au niveau individuel, on se parle. On cohabite dans les villages. Sur le plan communautaire, on fait aussi tout pour être ensemble. Nous revenons de Bossangoa où nous trois (l’archevêque, l’imam et moi-même) avons tenu le même langage. Absolument le même : nous avons dit que c’est un conflit politique qui est en train de se transformer en conflit religieux. Et rien d’autre. Nous allons résister jusqu’à ce que nos fidèles comprennent, tous, que certains hommes politiques ne puissent pas assouvir leurs instincts sur eux.

 

Afrique Education : Paris et Washington ont parlé de situation pré-génocidaire entre les deux communautés religieuses. Ressentez-vous ce danger sur le terrain ?

 

Imam Oumar Kobine Layama : Si nous acceptons une situation génocidaire, nous aurons ouvert la porte et, là, les terroristes pourront venir. Inch’Allah, nous ne sommes pas à ce niveau du danger, mais c’est une sonnette d’alarme et nous devons être extrêmement attentifs.

 

A mon avis, je pense que la situation n’est pas encore arrivée à ce stade. Les responsables religieux travaillent ensemble, en étroite concertation. Ailleurs, quand il y a une guerre religieuse, les actions sont planifiées au niveau des responsables et non de la base.

 

Mgr Dieudonné Nzapalainga : Je prends cette alerte au sérieux. Ce sont des sonnettes d’alarme, des signes précurseurs qui nous laissent présager que quelque chose se passe. Faisons attention.

 

Fin septembre, je suis allé, à Bogangolo, vers Bouka, qui est une sous-préfecture. Dans cette localité, il y avait 25 Séléka. Quand je suis arrivé, il n’y avait plus aucun. J’ai demandé où sont nos frères musulmans ? J’ai tenu trois réunions. Toutes les maisons avaient été brûlées, les biens détruits. Les chrétiens, seuls, étaient sur place et ils faisaient de l’autodéfense. Ce sont des signes précurseurs que je relève.

 

Quand on dit pré-génocide, les chrétiens nous disent qu’on doit défendre la terre des chrétiens. A la troisième réunion, ils ont accepté les gendarmes, mais pas des gendarmes musulmans.

 

Je suis allé à Bangassou avec l’imam Oumar Kobine Layama à deux reprises en novembre, et une fois, avec lui et le pasteur Nicolas Guerekoyame-Gbangou, à Bossangoa. 5 jeunes venaient de perdre leur vie dans cette localité où on a passé la nuit. Le lendemain, on devait tenir une réunion entre chrétiens et musulmans. La situation était tellement tendue. On était en train d’atteindre un point de non retour. On a attaqué les musulmans, et ce sont les prêtres qui les ont protégés en les cachant au presbytère. Les Anti-Balaka, à Bossangoa, utilisent des fétiches. L’imam a été menacé : « Sortez-le pour qu’on le tue », tonnaient-ils à l’endroit de l’imam. C’est alors que je suis sorti pour leur dire : « Moi, je suis de Bangassou. Vous n’avez qu’à me tuer d’abord…». Les signes d’alerte sont là. Les gens ont une haine communautaire et ils veulent en découdre. Attention à la goutte d’eau qui fera déborder le vase.

 

Révérend pasteur Nicolas Guerekoyame-Gbangou : J’avais suivi RFI qui annonçait ce danger. Quand on dit pré-génocide, ça veut dire qu’on est au seuil du génocide. On est à quelques pas. Tenez : les Séléka se réclament musulmans civils. Les Anti-Balaka se revendiquent chrétiens. Quand ces guerriers qui s’affrontent ne font pas la différence sur le terrain des combats, il y aura des réactions automatiquement. Il faut donc éviter l’amalgame. On l’a vécu à Bossangoa. On est en train de le vivre dans le reste du pays. A cause de cela, on a eu des morts au nom de la chrétienté ou au nom de l’islam alors que les victimes n’y étaient pour rien.

 

Quant à dire que le génocide se prépare, je n’ai pas encore des éléments pour l’affirmer. Par exemple, le complexe scolaire (Elim Bangui-Mpoko) compte 1.600 élèves. Plus de la moitié de l’effectif sont musulmans. Dites-moi, quand on va parler de génocide, le jour où on va fermer le portail, on fera sortir les enfants chrétiens et on restera tuer les musulmans ? Non, ça ne se fera pas ici.

 

Afrique Education : Que faire pour ramener une sérénité totale comme avant, entre les deux communautés ?

 

Imam Oumar Kobine Layama : Nous demandons vivement que la communauté internationale nous vienne en aide sur le plan sécuritaire en soutenant les efforts du gouvernement de transition sur tout le territoire. Il faut soutenir les acteurs de la paix et de la réconciliation pour dissiper cet esprit de haine.

 

Dans le domaine humanitaire, il faut aussi vite réagir. Nous entrons dans la saison sèche où les paysans devaient cultiver, mais rien n’est fait. Il risque donc d’avoir une famine qu’il faudrait d’ores et déjà prévenir et faire à ce que l’année prochaine, les paysans puissent cultiver normalement leurs champs.

 

Mgr Dieudonné Nzapalainga : Il faut dire aux gens de ne pas faire l’amalgame. Nous devons conscientiser. Nous n’avons pas d’armes. Nous désarmons la haine. Nos armes, c’est la parole de Dieu, la paix que nous prêchons. Nous disons que nous devons vivre en complémentarité.

 

Il faut que les communautés se rencontrent (arbres à palabres), pour se dire des choses au lieu de prendre des armes. C’est une thérapie. Il faut aussi faire tomber les préjugés.

Il faut que la justice passe car l’impunité nous a conduits là où nous sommes aujourd’hui. Il faut réparer ce qui a été détruit pour passer le message aux différentes générations. Il faudrait, aussi, des lieux où chrétiens et musulmans peuvent se retrouver ensemble, comme l’hôpital, l’école.

 

Révérend Nicolas Guerekoyame-Gbangou : Nous le faisons au niveau de la plateforme de confessions religieuses. Il faut d’abord parler du désarmement des cœurs avant de parler de désarmement. A Bossangoa, j’ai dit que c’est nous qui avions la clé (Bible, Coran). Si nous prêchons avec efficacité ce message, on désarmera les gens haineux.

 

Ensuite, on fait la politique pour le bien-être des populations. On ne doit pas faire la politique pour la distinction des peuples. Sinon, après avoir exterminé tout le monde, va-t-on gouverner les arbres ? Il faut donc que les politiques révisent leur façon de faire de la politique. On tue, on tue, on tue, puis on se réconcilie et on recommence.

 

Enfin, je m’adresse à la communauté internationale qui n’attend que les cendres pour intervenir. Quand Bozizé a commencé son discours de haine, en décembre 2012, nous avons tiré la sonnette d’alarme. On n’a pas été compris. On a demandé le secours à la communauté internationale. Elle vient aujourd’hui après qu’il y ait eu des morts et des morts. Et quand je parle de communauté internationale, je fais référence aux grandes puissances.


Propos recueillis à Bangui  par Jean Paul Tédga

RCA : Dans Afrique Education, L’IMAM, L’ARCHEVEQUE ET LE REVEREND PASTEUR : « AIDEZ-NOUS » !
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