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9 décembre 2013 1 09 /12 /décembre /2013 22:30

 

 

 

 


Par Peter Bouckaert

Jeudi dernier dans la matinée, le photographe Marcus Bleasdale et moi-même avons rendu visite à l'imam de Bossangoa, en République centrafricaine (RCA), à son domicile dans le quartier musulman de Boro. La situation à Bossangoa était très extrêmement tendue alors que des bruits se répandaient sur les violents affrontements dans la capitale, Bangui, entre les forces ex-Séléka majoritairement musulmanes, qui dominent désormais le pays, et les milices à majorité chrétienne anti-balaka appuyées par des militaires déserteurs restés fidèles à l'ancien président renversé en mars, Francois Bozizé.

Au domicile de l'imam, nous avons rencontré Ousman Abakar, un jeune homme très maigre de 26 ans, nomade de l'ethnie peuhle, qui avait à un genou une blessure par balle gravement infectée et pouvait à peine se tenir debout. Il nous a dit qu'il séjournait dans un camp de pasteurs nomades au nord de Bossangoa lorsque ce camp a été attaqué par des miliciens anti-balaka. « J'étais dans la brousse avec mes deux enfants », a-t-il murmuré. « Les anti-balaka sont arrivés et ont tiré deux balles sur moi avec leurs fusils bricolés. Et ils m'ont laissé là pour mort. » Sur le chemin de Bossangoa, les anti-balaka ont encore attaqué les nomades à plusieurs reprises.

Préoccupés par sa blessure, nous avons proposé à Ousman de l'emmener à l'hôpital local pour qu'il soit soigné et reçoive un traitement aux antibiotiques. Il était réticent, craignant de traverser les quartiers chrétiens de Bossangoa, et inquiet au sujet de la montée de la tension en ville. Sa mère lui a conseillé d'y aller et l'a assuré qu'elle resterait avec lui avant qu'ils ne puissent retourner au camp de nomades, situé à plusieurs kilomètres de la ville.

Ousman a fini par sourire en levant un pouce après que sa blessure eut été pansée et qu'il eut reçu ses médicaments à l’hôpital. Quand nous l'avons ramené à la résidence de l'imam vers 14h00, nous avons remarqué que de nombreux magasins étaient en train de fermer. Alors que nous repartions, des combattants de la Séléka lourdement armés sont arrivés en grand nombre dans des pick-up et nous avons compris que la situation allait mal tourner.

Alors que nous roulions à toute allure vers la base des soldats chargés du maintien de la paix de la Force multilatérale d'Afrique centrale (FOMAC) à quelques kilomètres de là, des gens terrorisés couraient dans tous les sens pour se mettre à l'abri, et des coups de feu et des explosions retentissaient de tous les côtés. Avec des centaines de civils apeurés, nous avons dû nous abriter à la base de la FOMAC pendant plusieurs heures, tandis que les combattants anti-balaka et de l'ex-Séléka s'affrontaient pour le contrôle de la ville et que des troupes de la FOMAC tentaient désespérément de protéger la population civile des combats et des massacres sectaires.

Hier, dès que nous avons pu nous déplacer sans trop de danger, nous sommes allés dans le quartier de Boro pour voir ce qui s'était passé pendant les affrontements de jeudi. Nous avons trouvé le quartier musulman désert et en partie incendié, la totalité de sa population d'environ 7.000 personnes ayant trouvé refuge, en compagnie de musulmans précédemment déplacés, à l'école Liberté, sous la double protection des troupes de la FOMAC et des combattants de l'ex-Séléka.

Quand nous avons retrouvé l'imam, cet homme qui avait déjà vu tant de drames était trop choqué pour pouvoir s'exprimer de manière cohérente et ne cessait de se prendre la tête dans les mains. Ses amis nous ont raconté la tragédie qui s'était produite, nous parlant à voix basse pour éviter d'aggraver le traumatisme de ceux qui pleuraient leurs morts juste à côté de nous.

Quand les combattants anti-balaka en majorité chrétiens ont lancé une attaque surprise sur le quartier musulman de Boro jeudi vers 14h00 – juste après notre départ – de nombreux habitants s'étaient réfugiés à la résidence de l'imam. Les combattants anti-balaka, appuyés par des déserteurs de l'armée nationale bien armés, se sont mis à massacrer à coups de machette les personnes qui n'avaient pas pu s'enfuir. Onze personnes, dont cinq femmes, ont été tuées devant la maison.

Nous nous sommes joints aux cérémonies de deuil. L'un des hommes est venu vers nous, tête baissée et en évitant nos regards, et nous a chuchoté une nouvelle que j'ai reçue comme un coup de poing dans le ventre: « Nous sommes désolés mais les deux Peuhls que vous avez ramenés, le jeune homme et sa mère, eux aussi ont été massacrés. »Avec son genou grièvement blessé, Ousman n'avait aucune chance de s'échapper.

Un autre vieil homme est arrivé et tout le monde s'est rassemblé pour dire une prière à la mémoire des morts tandis qu'il était assis parmi eux, sanglotant. Je l’ai alors reconnu ; c’était Gara Iné, un riche commerçant musulman que j'avais rencontré le mois dernier après l'attaque de son enclos à vaches par les anti-balaka, qui avaient tué quatre de ses bergers peuhls et volé ses 680 vaches. Il nous avait présentés à deux femmes peuhles qui avaient été témoins de l'attaque et nous avaient décrit comment les assaillants avaient tué tous les hommes du camp, égorgeant le fils âgé de trois ans d'une des femmes, deux garçons âgés de 10 et 14 ans, et le mari de l'autre femme.

Maintenant, une nouvelle tragédie venait de frapper Gara. Sa femme Khadija, âgée de 35 ans, et son beau-frère Adei Abakar, 38 ans, étaient parmi les personnes tuées à coups de machette par les anti-balaka devant la maison de l'imam. La mère âgée de Khadija, Hamida Oumar, était à l'hôpital dans un état critique, avec de graves blessures à la tête. Nous avons présenté nos condoléances à Gara, en nous souvenant de son accueil chaleureux lors de notre récente visite.

Alors que nous regagnions notre voiture en silence, nous avons retrouvé un jeune garçon musulman, Zakaria, qui avait un bras en écharpe. Nous l'avions rencontré le matin même à l'hôpital, quand des combattants de l'ex-Séléka sont venus récupérer le corps d'un de leurs neuf camarades tués dans les affrontements de jeudi. Zakaria nous a raconté une nouvelle histoire terrible. Il était chez lui dans le quartier musulman quand des combattants anti-balaka et des déserteurs de l'armée lourdement armés ont fait irruption et lui ont tiré dans l'épaule et le bras, le laissant pour mort sur le sol. Tandis qu'il gisait inconscient, les assaillants ont pillé la maison familiale et ont mis le feu au toit de chaume. La chaleur dégagée par l'incendie lui a permis de reprendre conscience et il a pu s'échapper de justesse.

Les événements horribles du quartier de Boro à Bossangoa ne représentent qu'un échantillon de la tragédie qui se déroule actuellement à grande échelle en République centrafricaine. Depuis qu'elles ont renversé le gouvernement en mars, les forces de la Séléka, une alliance de groupes armés majoritairement musulmans, ont régné par les armes et par la terreur, attaquant et incendiant les villages chrétiens, tuant et blessant d'innombrables personnes. Des centaines de milliers de personnes terrorisées ont dû fuir leurs habitations, créant une crise humanitaire.

Les éléments sont réunis pour que se produisent de nouvelles atrocités. Vendredi matin, après que des miliciens anti-balaka eurent chassé ses forces de plusieurs quartiers de Bossangoa, un commandant de la Séléka, le colonel Saleh, a rassemblé ses hommes et les a menés jusqu'aux abords d’un camp situé près de l'église catholique, où étaient réfugiés environ 35.000 chrétiens déplacés. Ses hommes ont tiré plusieurs salves de fusil lance-grenades dans le camp surpeuplé et ont menacé à plusieurs reprises de l’assaillir si les anti-balaka ne quittaient pas Bossangoa. Dans l'espoir d'éviter un massacre, les soldats de la force africaine de maintien de la paix ont négocié une issue à la crise en obtenant que les anti-balaka cèdent, sachant que le colonel Saleh n'aurait pas hésité à lancer une attaque meurtrière contre 35.000 civils.

Avec un bilan de 400 à 500 morts lors d’affrontements et de massacres similaires depuis mercredi à Bangui, où de nombreux cadavres jonchent toujours les rues, il n'y a guère de doute que la République centrafricaine se trouve au bord du précipice, avec un grand risque de voir se multiplier les massacres sectaires. La France a compris combien la situation est devenue critique et a déployé dans le pays des centaines de soldats supplémentaires pour protéger les civils, mais peine à mobiliser un soutien suffisant pour la création d'une force de stabilisation internationale plus importante sous commandement des Nations Unies. Aucun soldat français n'est encore arrivé à Bossangoa. Il n'y a plus de temps à perdre pour éviter un désastre.

 

 

 

 

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Point de vue : RCA - Tragédie à la résidence de l'imam

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