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30 décembre 2013 1 30 /12 /décembre /2013 11:59

 

 

 

 

Dans Bangui, la chasse aux musulmans

 

http://www.lejdd.fr  samedi 28 décembre 2013

 

REPORTAGE - Samedi encore, des milliers de personnes ont tenté de fuir la capitale. Seule la présence des militaires français a évité de nouveaux massacres.

 

Leurs valises sont entassées sur le bord de la route. Des vêtements débordent de certains grands sacs usés, troués par endroits. La famille Saken s'est repliée à quelques mètres, dans l'entrée d'un vaste bâtiment inachevée. Les deux fillettes pleurent, blotties de chaque côté de leur mère. Leur père implore, à l'ombre d'un blindé, le soldat français de trouver une solution à leur fuite vers l'aéroport pour bondir dans un avion qui les conduira au Tchad, son pays d'origine. De l'autre côté de la rue, plusieurs dizaines de jeunes sont tenus à distance par les militaires. "Si c'est les enfants, pas de problème, mais pas les parents. Qu'ils restent, on va les lyncher", hurle l'un d'eux en sango, la langue véhiculaire centrafricaine.

 

Le taxi qui conduisait la famille Saken à l'aéroport M'Poko de Bangui est tombé en panne ici, sur l'avenue de l'Indépendance. Ils doivent la vie à la présence française à cet endroit. Une première tentative pour les exfiltrer dans un blindé échoue. Impossible de caser toute la famille et leurs affaires, aussi nombreuses que totalement dérisoires quand on sait qu'ils vivent en Centrafrique depuis des dizaines d'années. Les fillettes ne cessent de pleurer en regardant leur père démuni. Il faut attendre, sous le regard de cette foule hostile, de ces jeunes chrétiens du quartier de Boy-Rabe qui scrutent leurs mouvements et ne comptent pas laisser repartir cette famille musulmane sans rien faire.

 

"On ne veut pas de musulmans, on va tout leur prendre"

 

Soudain, la foule, totalement excitée, se met à courir de l'autre côté du carrefour. Elle passe devant l'église Notre-Dame-d'Afrique et fond plus bas sur un garage qui appartient à un musulman du quartier. La famille Saken semble ne plus les intéresser. L'heure est au pillage. "C'est la journée des Centrafricains, aujourd'hui. On ne veut pas de musulmans, on va tout leur prendre", fanfaronne un adolescent en faisant rouler un gros pneu pillé dans la concession. Certains repartent avec des pièces rouillées dont ils ne connaissent même pas l'usage. D'autres poussent des voitures sans âge défoncées de toutes parts auxquelles il manque parfois une ou deux roues. Des épaves qu'ils sont fiers de ramener de leur côté, du côté chrétien. Des prises de guerre.

 

La famille Saken est parvenue à s'entasser dans un taxi, le pillage ayant heureusement agi comme diversion. Les Saken s'ajoutent aux milliers de Tchadiens qui fuient en masse la Centrafrique depuis plusieurs jours par peur des représailles. Ils s'entassent dans des camions, se serrent dans des voitures pour partir vers l'aéroport. L'unique avenue qui y mène est sécurisée par les soldats français. Une présence qui n'a pas empêché des actes de lynchage et le caillassage de certains véhicules. Les convois passent sous les huées de la population.

 

La promesse de nouveaux pillages

 

Mercredi, six soldats du contingent tchadien de la Misca ont été tués dans l'attaque à la grenade de leurs véhicules dans le quartier Gobongo où se concentrent des anti-balaka, les "anti-machettes". Cette milice d'autodéfense chrétienne dénonce le rôle joué par ces soldats, les accusant de proximité, voire de connivence, avec les ex-rebelles de la Séléka. Ces derniers, qui ont participé au coup d'État du mois de mars ayant permis l'accès au pouvoir de Michel Djotodia, ont été encasernés au début de l'opération militaire française Sangaris afin de permettre aux Français de procéder plus efficacement à leur vaste opération de désarmement. Samedi, le site le plus proche des lieux du pillage et de la prise à partie de la famille Saken était presque désert, à l'exception de quelques hommes. Quelques jours plus tôt, ils grouillaient devant l'entrée, armés de RPG et de kalachnikovs.

 

Un homme passe à moto sur l'avenue. Un groupe se rue sur lui et déstabilise l'engin. "C'est un musulman!", avertissent des jeunes. Les tirs de sommation des Français positionnés à tous les endroits stratégiques de ce carrefour permettent au motard de s'extraire de la meute. Il échappe au lynchage et part se réfugier près d'un blindé français. Sa moto est volée, exhibée comme un trophée. Les jeunes continuent à remonter l'artère avec ce qui reste du garage, de la tôle ondulée ou des bouts de miroir sans intérêt. "On se dépêche, commande un soldat, et on se tait." Les jeunes, en file indienne, obtempèrent et se redirigent vers leurs quartiers, en promettant de nouveaux pillages contre des biens appartenant à des musulmans.

 

Florence Richard, correspondante à Bangui (Centrafrique) - Le Journal du Dimanche

 

 

 

"A moins de 5.000 hommes en Centrafrique, on n’y arrivera pas"

 

http://www.lejdd.fr   samedi 28 décembre 2013

 

INTERVIEW - Professeur de stratégie à Sciences Po et à HEC, ancien directeur de l’Ecole de Guerre, le général Vincent Desportes donne raison à François Hollande d’être intervenu en Centrafrique mais demande l’envoi rapide de renforts au vu des difficultés rencontrées par les 1.600 militaires français déployés.

 

François Hollande avait promis une "opération rapide", n'ayant "pas vocation à durer". Trois semaines après le déclenchement de Sangaris, vu les violences à Bangui, doit-on déjà parler de "bourbier"?


Seuls ceux qui ne connaissent pas la réalité du terrain pouvaient imaginer qu’une intervention de ce type puisse être courte et facile. Je réfute ce terme de "bourbier". Il est normal que le président de la République, qui a eu raison de déclencher cette opération dans l’intérêt sécuritaire des Français sur le territoire national, l’ait présentée comme "rapide", de manière à ce qu’elle soit acceptable mais en réalité, elle sera forcément longue. Il ne faut pas confondre le fantasme d’une guerre courte et facile et la réalité de la guerre. Regardez en Libye : le conflit ne dure pas longtemps, sans troupes au sol et au bout du compte on a fait de ce pays un exportateur de terrorisme international. La guerre, ça ne fonctionne pas comme ça. La durée est indispensable.

 

L’intervention française en Centrafrique est donc appelée à se prolonger. Combien de temps selon vous?


Je dirais un an au minimum, peut-être deux ou trois. Au Mali, nous devions être 1.000 hommes aujourd’hui, nous en sommes à près de 3.000 un an après alors que la mission était bien plus simple : détruire un adversaire identifié et permettre à des autorités politiques, par le biais des élections, de reprendre la conduite du pays. Rien de tout cela n’existe en Centrafrique. D’autres soldats français tomberont probablement dans l’accomplissement de leur mission. D’autant que la mission qui est confiée à l’armée française est la plus délicate qui puisse être confiée à une force militaire : intervenir au cœur d’une guerre civile et chercher à séparer des belligérants qui cherchent à s'entre-tuer, tout en utilisant le moins possible sa propre force.

 

Pensez-vous nécessaire l’envoi de troupes françaises supplémentaires?


Absolument. Les 1.600 militaires actuellement déployés ne peuvent pas accomplir leur mission. L’effondrement de la Misca nous place dans une nouvelle situation. Désormais, en-dessous de 5.000 Français et de l’envoi de véhicules blindés légers supplémentaires, on n’y arrivera pas. La France n’a qu’une alternative : soit elle se retire, et son image en sortira considérablement dégradée ; soit elle mène avec succès cette opération qu’elle était la seule à pouvoir accomplir, mais à ce moment-là en y engageant d’un coup les moyens nécessaires à la réussite de l’opération. Vous n’éteindrez jamais un incendie à coups de verres d’eau. A un moment, il faut envoyer les canadairs pour provoquer un effet de souffle. Le pire, serait l’escalade progressive. Rappelons qu’à la fin des années 90, les Britanniques ont engagé 5.000 hommes en Sierra Leone, un pays dix fois plus petit que la Centrafrique, et ont résolu une crise similaire.

 

La force africaine fait-elle partie des problèmes ou de la solution?


Il faut être franc. La force africaine crée par elle-même des problèmes et concourt à l’aggravation des tensions au sein de la population entre chrétiens et musulmans. Les Etats qui ont fourni des troupes ont des intérêts propres à défendre dans cette crise, à commencer par le Tchad qui fournit 850 des 4.000 hommes. La première mission de l’armée française était de sécuriser et de prévenir les massacres, la deuxième de restructurer la Misca pour en faire une force opérationnelle sur laquelle s’appuyer. On voit que cela n’est pas possible pour l’instant. Après trois semaines, on aurait dû avoir une force de 4.000 Africains et 1.600 Français aptes à remplir la mission. Ça n’est pas du tout le cas. Il faut que la communauté internationale, par le biais des Nations unies, appuie rapidement la France en procédant à l’envoi de troupes qui ne proviennent pas des Etats voisins de la Centrafrique. On peut être par ailleurs particulièrement sceptique quant à une aide de nos partenaires européens quand on constate les bien maigres résultats du dernier sommet européen, alors que cette crise concerne tous les Européens, comme l’a rappelé M.Van Rompuy.

 

Du coup la France se retrouve isolée… Et d’une certaine façon piégée, ne croyez-vous pas?


Non, pas piégée. La France devait intervenir dans l’intérêt même des Français à court et à moyen termes et était la seule en mesure de le faire aussi vite. Maintenant que nous y sommes, partir serait un aveu de faiblesse insupportable. Je sais qu’avec 2.800 hommes au Mali, 900 au Liban, éventuellement 5.000 en Centrafrique nous toucherions aux limites des capacités de notre armée. D’autant que pour un soldat déployé en opération extérieure, il en faut quatre ou cinq en métropole. Mais j’affirme que la France a les moyens de déployer de tels effectifs. Je tiens toutefois à également insister sur l’opposition flagrante entre la volonté d’engagement interventionniste (à juste titre) du gouvernement et sa politique qui, avec la loi de programmation budgétaire, organise la dégradation des forces conventionnelles, en particulier des forces terrestres, dont on si grand besoin dans ce type d’opérations. Si la France considère à juste titre qu’elle ne peut pas échapper à ses responsabilités en Afrique notamment, qu’elle ne veut pas y voir se reconstruire l’académie du terrorisme détruite au Mali, elle doit s’en donner les moyens.

 

Alexandre Duyck - Le Journal du Dimanche

 

Lu pour vous : "A moins de 5.000 hommes en Centrafrique, on n’y arrivera pas"

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