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14 décembre 2013 6 14 /12 /décembre /2013 19:09

 

 

 

 

 

 

http://www.afriquechos.ch   samedi 14 décembre 2013 Dr Vincent Sosthène Fouda

 

Depuis quelques années, [je pense au coup d’État qui porta le général Robert Gueï au pouvoir en Côte d’Ivoire le 25 décembre 1999], le monde occidental essaie de trouver une sorte de justification à tout ce qui se passe en Afrique noire dans un pseudo conflit interreligieux. Une analyse directement inspirée des études européocentristes qui doublent les études africanistes. Et cela s’est généralisé avec la multiplication des conflits en Afrique noire ces 15 dernières années. Personne ne semble avoir pris le temps en amont d’étudier les mouvements sociaux africains depuis les années 90 que beaucoup ont pris comme point de départ de la volonté des Africains à inscrire dans leur registre de gouvernance la démocratie. Une lecture attentive de la production scientifique sur la base de laquelle nous arrivons à cette omniprésence « des guerres interreligieuses » en Afrique noire nous montre que les chercheurs ne se sont point intéressés aux mouvements sociaux en eux-mêmes, plutôt de nouveau aux nationalismes et à leur construction, aux religions et à leurs rapports avec l’État, à la construction de la nation (nation building) [rivking, 1969, Fouda, 2006].

 

Mais au fond, avec un peu de recul, nous constatons que les concepts utilisés pour étudier les systèmes politiques et la construction des Nations africaines étaient essentiellement calqués sur les concepts occidentaux. En vérité, il s’agit pour beaucoup et malheureusement les plus nombreux, d’étudier les « transitions » africaines de la tradition vers la modernité (puisque les sociétés, les systèmes politiques et les économies africaines sont encore considérées comme pré-modernes.)

 

Les analyses auxquelles nous assistons aujourd’hui et qui donnent la base politique de toutes analyses occidentales de la situation en République Centrafricaine sont fausses. L’homo sociologicus africain est complètement disqualifié en tant qu’acteur social doté d’intentionnalité et agissant comme tel dans un système social donné. Ce sont pour les chercheurs occidentaux, deux religions importées qui font la pluie et le beau temps en Afrique noire. Elles lèvent les fonds, fournissent les armes et dressent les uns contre les autres !

 

Les groupes linguistiques en République centrafricaine

 

Nous nous refusons de croire qu’en changeant les mots, il nous est possible de changer aussi les choses. Mais il est difficile pour nous de parler de tribu et d’ethnie en République centrafricaine. Il convient de s’entendre, pour nous ici sur la notion d’ethnie et de tribu, nous n’envisageons pas les ethnies et les tribus comme réellement existantes à l’état brut. Elles ne sont que des classifications héritées des vieux empires coloniaux tel que nous pouvons le lire dans La République des tribus de Janine Cels-Saint-Hilaire (1995, Presses Universitaires du Mirail du droit de vote et de ses enjeux au début de la République romaine 495 – 300 AV J.C). Les groupes ethniques et tribaux tels qu’ils s’imposent à nous aujourd’hui en Afrique et se vulgarisent dans la perception et la conception du « vivre ensemble » et des conflits qui peuvent en naître, ne sont que des classifications, au même titre que les espèces animales, végétales et minérales, avec leurs nomenclatures multiples latinisées et hellénisées. Nous pouvons d’ailleurs remarquer que cette classification change et se dissout dès que l’on change de critère permettant de les distinguer. La République Centrafricaine c’est donc quatre groupes linguistiques, les Gbayas, les Mboums, les Yanguérés et les arabisés.


 On ne parlera plus de classe indépendante des vertébrés si l’on ne choisit pas l’existence d’une colonne vertébrale comme critère de distinction mais seulement l’existence des pattes. Les frontières entre les classes changent aussitôt, et la classe même des vertébrés disparaît, autrement dit, n’est plus prise en compte. Une classification est toujours absolument arbitraire mais relativement pertinente par rapport à un objectif technique. Il n’y a pas de science pure qui connaîtrait et exprimerait directement le réel, mais seulement des classifications établies en vue d’un champ d’objectifs, même si ce dernier n’apparaît pas forcément à première vue. Comme l’a montré Heidegger, la mathématique s’inscrit, dans sa structure même, dans un projet de découpage de la réalité, d’imposition de forme, de déracinement, de prédation. Lorsque Karl Marx reprend à son compte le concept de classe sociale, il établit ses propres normes de distinction, essentiellement la propriété de ce qu’il appelle le capital. Cette distinction entre propriétaires du capital (capitalistes) et ceux qui en sont dépourvus (les prolétaires) est absolument arbitraire mais relativement pertinente en fonction de l’objectif de transformation sociale qui est au cœur du marxisme. La science la plus « pure » est toujours d’abord un projet qui se manifeste dans les critères choisis pour classer le réel. Les sciences sociales occidentales, dans leur volonté de domination, ont donc lu et imposé une vue de l’Afrique tant dans sa construction que dans sa déstructuration qui n’a pour leur et unique but que sa propre compréhension. Cette compréhension de l’Afrique et du conflit qui sévit aujourd’hui en République centrafricaine est inscrite dans sa propre rationalité et ne montre, si besoin est, aucune réalité du conflit tel qu’il est né, se développe et ruine les peuples de cette partie du continent.

 L’intervention de la France en RCA se couvre de bonne conscience et convainc tout le monde parce qu’elle s’est développée sous le sceau d’une rationalité, d’une certaine rationalité mais pas de la Rationalité qui, elle, est universelle et immuable. En mettant en avant la fin de l’État en RCA, les autorités françaises ne font, en réalité, que faire triompher de vieilles études qui font de l’État l’agent principal du changement social en Afrique alors qu’elles auraient pu s’intéresser aux mouvements sociaux ayant abouti à la mise en cause de l’État comme seul constructeur et régulateur du « nous-commun ». L’erreur commise, par tous ici, est notre incapacité à porter la critique sur ce qui est admis ou semble admis par tous.

 

Pourquoi donc cette erreur ?

 

Elle réside dans le fait que nous avons développé, peut-être sans le savoir, des théories de la dépendance vis-à-vis de l’extérieur et de la France en particulier. Ces théories sont d’abord d’ordre intellectuel. Plusieurs chercheurs qui se sont intéressés aux mouvements de libération nationale ont par exemple inscrit leurs travaux dans un cadre analytique fortement teinté par l’idéologie marxiste en associant les luttes de libération nationale africaine avec la problématique plus générale de la lutte des classes (Ake, 1978 ; Amin, 1973 ; Chaliand, 1977 ; Mamdani, 1976).

 

Qu’aurait-il fallu faire ?

 

Il aurait fallu dans un premier temps, prendre des distances par rapport à l’européocentrisme des recherches afin de ne point produire un afrocentrisme calqué sur les maîtres d’hier alors que la base empirique était nulle. Dans un second temps il aurait été nécessaire de ne point opérer une rupture épistémologique par rapport à la négritude, seule la négritude a su tenir un discours de « résistance à l’assimilation » du nègre dans toute sa composante. Non malheureusement plus nous avançons mieux nous nous enfermons dans des réflexions épistémologiques, des recherches théoriques et empiriques marquées du sceau du maitre d’hier, c’est-à-dire un appel à un universalisme qui refuse de se localiser, de prendre racine en Afrique noire. Pourtant Raymond Boudon (2000a) insiste sur l’importance du soin qu’a pris l’un des pères de la sociologie de la connaissance pour affirmer que la science comporte des propositions universelles et des propositions relationnelles (endogènes), car «  le choix des sujets et des problèmes, voire de certains concepts, est souvent d’origine externe, le perfectionnement des méthodes et des théories ainsi que l’évaluation des résultats obéissent à des règles internes » (Boudon, 2000a : 161).

 

Où nous mène tout ceci ?

 

En vérité, l’historien Joseph Ki-Zerbo nous invite à nous mettre un toit sur la tête, en nous disant qu’il n’était pas judicieux que nous dormions « sur la natte des autres ». Notre rencontre avec l’école étrangère ne nous a pas appris « l’art de vaincre sans avoir raison » comme nous y invite pourtant depuis 1959 La Grande Royale. En 1990, Joseph Ki-Zerbo a écrit cet ouvrage au titre prophétique Éduquer ou périr(L’Harmattan) parce que ce qui se passe en République centrafricaine, non pas la guerre, mais ses fondements, découle de notre propre ignorance de nous-mêmes. Ce fut le cas hier en Côte d’Ivoire, au Mali pour ne citer que les événements qui ont ébranlé le continent ces dix dernières années. Tout semble indiquer que nous nous sommes mis nous-mêmes sous « un embargo historique sur le savoir » pendant que les autres nous maintiennent sous « un embargo historique sur la technologie et la science ». Oui, l’Autre nous dit parlez-moi de vous à partir de moi, de ce que je vous ai dit de vous !. Nous sommes donc inhibés, confinés à l’imitation, à la consommation des inventions d’autrui. Oui l’on nous a déresponsabilisé au point de vue progrès technique et industriel, pendant ce temps, oui la traite des Noirs a facilité à l’Angleterre l’accession à la suprématie industrielle. 


 Non, la guerre en RCA est loin d’être une guerre de religion, tout comme les tribus et ethnies n’existent pas à part entière mais tout simplement comme la continuité des transpositions du vieil empire colonial. Il est donc nécessaire de se construire, en tant qu’Africain, des outils d’analyse pour une meilleure compréhension des conflits qui peuvent surgir dans la volonté de construction du « nous-commun ». Ce n’est qu’ainsi que les solutions à ces conflits seront pérennes. 

 

Dr Vincent-Sosthène Fouda*

Centrafrique : non, ce n’est pas une guerre de religion ! par Dr Vincent Sosthène Fouda

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