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23 décembre 2013 1 23 /12 /décembre /2013 18:59

 

 

 

 

 

 

http://www.lesinrocks.com

 

Chaque jour qui passe rapproche Bangui du chaos, comme en témoigne notre reporter sur place.

 

[Bangui] “Français assassins ! Français assassins !” Il est 16h à Bangui. Plusieurs centaines de personnes, escortées par plusieurs pick-ups remplis à ras bord de soldats, prennent l’assaut de l’avenue Boganda, où se trouvent la plupart des hôtels de la ville. Majoritairement musulmans, mais suivis de quelques chrétiens, ils prennent le relais d’un premier cortège qui avait encerclé l’aéroport et la base militaire française le matin. Trois morts au compteur.

 

“Nous ferons sécession”. Surplombant les collines, à deux pas du palais présidentiel, dans une salle du luxueux hôtel Ledger, le conseiller spécial et ancien compagnon de geôle du Président de transition Michel Djotodia, entouré de ministres, officiers Seleka et imams, tient une conférence de presse. Il accuse la France de livrer des armes aux milices chrétiennes et annonce son intention de créer un Etat musulman indépendant au Nord du pays la semaine prochaine. Il est 16h30 à Bangui.

 

Depuis le début de la semaine, les événements s’accélèrent et les morts s’accumulent dans la capitale centrafricaine. Plus de nuit qui passe sans que des tirs et des annonces d’affrontements ne réveillent ses habitants. Au centre des spéculations qui allègent leur sommeil : la France. Il y a quelques jours, le général Soriano, responsable du déploiement français, livrait une conférence de presse truffée d’éléments de langage. Bangui était désormais sûre et le pays en voie de stabilisation. Le lendemain, le représentant spécial de l’ONU pour le génocide annonçait que “le pays est à un pas du chaos”.

 

Quatre jours plus tard, l’on hésite à lui donner tort. La famille du Président de la République a été évacuée, les affrontements armés sont quotidiens et aucune information ne revient du reste du pays où le pire est à attendre tant les forces françaises sont présentes en nombre insuffisant. Incapables de faire du maintien de l’ordre, celles-ci en sont réduites à circuler dans les principales avenues de la capitale et à mener des opérations de désarmement aussi symboliques qu’inutiles. Les militaires semblent eux-mêmes plongés dans un certain désarroi, décontenancés face au flou de leur mission et à l’ampleur de la tâche qui les attend. Si les hélicoptères français réussissent pour l’instant à calmer ponctuellement les affrontements réguliers qui peuplent la nuit centrafricaine, rien n’indique que ce maigre résultat ne se maintienne à terme.

 

A Bangui, personne ne semble connaître la volonté réelle de la France

 

Déjà au début du mois, des sources au ministère de la Défense admettaient des erreurs lors de la planification du déploiement, mettant en cause les services de renseignement et leur lecture erronée de la situation. Sous-estimation des Seleka, incompréhension des anti-balaka, incapacité à cerner l’humeur du pays… à ces problèmes se sont visiblement ajoutées des difficultés au Quai d’Orsay. L’ambassadeur de France a été ainsi remplacé à la veille du déploiement de l’opération Sangaris, ce qui ne manque pas de poser question. Il faut dire que la gestion de la chute de Bozizé en mars 2013, qui avait laissé place à Michel Djotodia et aux Seleka, avait laissé transparaître un certain sens de l’improvisation. Aujourd’hui, personne à Bangui ne semble savoir quelle est la volonté réelle de la France, ni les moyens qu’elle entend mettre en œuvre. Les espoirs initialement soulevés se retournent contre l’ancienne puissance coloniale, dont la présence intermittente commence à être comprise comme une garantie d’impunité par les forces en présence. L’approche militaire montre ses graves insuffisances, alors que prisons, tribunaux et administrations sont toujours fermées et que la justice est laissée aux mains des populations. Faute d’évolution sur ces questions, les violences ont repris de façon de moins en moins sporadique, laissant place à des affrontements qui, sous des abords communautaires et religieux, ont tous les abords d’une vulgaire criminalité déguisée.

 

Ces urgences se posent avec d’autant plus de force que la distinction entre forces légitimes et illégitimes reste floue et aucune action visant à mettre fin à la confusion ne semble être mis en place. Les Seleka qui pillent et tuent quotidiennement dans les rues de Bangui le font habillés tantôt en policiers, tantôt en gendarmes et tantôt en militaires des forces armées centrafricaines. Au camps du Kasaï, où une partie d’entre eux sont cantonnés, kalachnikovs, RPG, mitrailleuses lourdes et pick-ups sont présents en nombre et fièrement exhibés. Hier, nous avons même patrouillé avec eux dans les villages environnants, sous le regard inquiet des populations, mais sans que le moindre signe d’inquiétude ne se lise sur le visage des soldats. Le “désarmement” annoncé par la France, qui est pourtant censée avoir contrôlé le camp la semaine dernière, n’a semble-t-il été que cosmétique, et le contrôle de leurs mouvements très relatif.

 

Les conséquences se font sentir. Tous les jours, de longs convois, remplis de réfugiés musulmans et escortés par les forces de l’ONU, quittent la capitale dans des conditions déplorables. Certains ont la chance d’être rapatriés par leurs pays, Tchad en tête. Les autres sont livrés à leur sort et commencent un long voyage dont ils ne connaissent parfois pas encore la destination finale. L’inflation des discours anti-musulmans dans la population, à très grande majorité chrétienne, est alimentée par les exactions des Seleka, qui ont envoyé plusieurs dizaines de milliers de personnes dans des camps de réfugiés où ils vivent dans des conditions inacceptables.

 

Instrumentalisées par Bozizé à son départ, accrues par la présence importante de soldats tchadiens et soudanais au sein de la rébellion qui les doublent d’une peur légitime d’une main-mise étrangère, les haines inter-religieuses ne sont pourtant en rien naturelles pour un pays qui n’avait jamais connu de violences religieuses jusqu’en mars dernier. Surtout, elle ne correspond pas à la réalité du conflit, qui n’a jamais porté sur des revendications confessionnelles. C’est en réalité à une lutte entre Bangui et ses alentours, seule zone du pays où l’Etat maintient une présence rare, et son Nord, complètement abandonné depuis des décennies et laissé à l’influence croissante des puissances environnantes et des sociétés multinationales chargées du pillage en règle du pays, à laquelle nous assistons. Délaissées et coupées du Sud, soumises à un mouvement d’islamisation et partiellement arabophones, les populations du Nord ont progressivement perdu leur sentiment d’appartenance à la Centrafrique et ont été en retour catégorisées comme “musulmanes”. Les exactions commises par la Séléka qui ont porté au pouvoir un président Musulman pour la première fois de l’histoire, leur appartenance majoritaire aux ethnies du Nord et leur incapacité à exercer leur pouvoir ont créé un ressentiment qui ne se concentre pourtant pas sur les questions religieuses. Il n’y a, contrairement à ce qui pourrait être compris à tort, de volonté de conversion massive, ni de crainte réelle de celle-ci, ou de transformation des habitus des populations chrétiennes, ni encore moins d’ambition djihadiste. Souvent mélangée à l’animisme, la pratique religieuse est ici lâche chez toutes les communautés et n’a toujours constitué qu’un marqueur identitaire secondaire. C’est d’ailleurs sur des critères physiques que s’appuient les anti-balaka, milices elles exclusivement chrétiennes, pour distinguer leurs ennemis. Ceux-ci ont pourtant réussi à capter l’attention des médias et des chancelleries occidentales en simplifiant à l’extrême leur message. Progressivement, celui-ci s’étend au sein des populations – et l’essentialisation de la communauté musulmane, amalgamée à “l’étranger” – se banalise. L’urgence se trouve là.

 

par Juan Branco  le 23 décembre 2013 à 17h20

Centrafrique : à Bangui, la confusion règne

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