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22 octobre 2013 2 22 /10 /octobre /2013 22:19

 

 

 

 

Entretien réalisé à Brazzaville par Meriem Adama Allahoui

 

FRANCIS MACAIRE YABENDJI-YOGA

 

« En République Centrafricaine aujourd’hui le cynisme en politique est une règle de fonctionnement au quotidien »

 

Il est graphiste centrafricain et connaît bien les arcanes des médias internationaux et des organisations non gouvernementales internationales dont les rapports ont fait bouger  la communauté internationale à prendre des décisions qui s’imposent aux autorités au pouvoir en République Centrafricaine. C’est en effet en observateur de la scène politique centrafricaine que ce trentenaire résidant au Congo-Brazzaville, jeune intellectuel engagé dresse un portait dur et sans concession de son pays. Et de l’avenir de la RCA, qu’il a pourtant cru en tant que citoyen. Une interview rare qui ne fait pas dans la langue de bois…

 

Axiome Magazine (AMAG) : La RCA se remet peu à peu depuis le 24 mars 2013 malgré l’insécurité, les affrontements interreligieux,  les crises humanitaires et sociales, l’incertitude de l’avenir. Pensez-vous que le citoyen centrafricain retrouvera bientôt la République Centrafricaine à laquelle il aspire ?

 

FRANCIS MACAIRE YABENDJI-YOGA (FMYY) : Chaque citoyen centrafricain semble avoir « son Centrafrique » quelque part dans un coin de son cerveau. Il s’active, il milite, il s’investisse, il défend et il fait de son possible pour le réaliser. Ce qui, à mon humble avis, est illusoire et improbable. Le Centrafrique a perdu ses références, ses valeurs morales et de fraternités et de probités qui faisaient sa société, nées des sociétés africaines et des différentes religions qui venaient se greffer là-dessus. Revenu des études en 2001 en RCA, j’ai eu le temps de constater, comme tout les centrafricains, les ravages économiques, humains, culturels et civilisationnels des régimes du feu Ange Félix Patassé et plus récemment de François Bozizé. Le pays avait déjà été décapité. Le Centrafrique d’aujourd’hui, notre Centrafrique à nous tous est une tragédie : tous le monde a payé le lourd tribut. La faute à qui ? Au peuple centrafricain en général et aux éternels et zélés intellectuels qui ont préféré le cynisme comme règle de fonctionnement au quotidien. Chacun cherche à manger le pays lui-même, à bouffer le voisin, en quelque sorte. Je suis convaincu, le Centrafrique a un bel avenir, il a beaucoup de potentiels à conditions que le change de comportement et que l’on s’accorde à stimuler ses nombreux atouts. C’est de l’abime que nait la lumière a dit l’écrivain guinéen Tierno Monémbo.

 

AMAG : Vous faites de reproches aux Centrafricains dont vous faites partie, pourquoi n’êtes-vous pas à Bangui pour reconstruire ensemble le pays ?

 

FMYY : Assurément. Il faut qu’il y’ait des centrafricains restés au pays et ceux à l’extérieur, quelque soit les raisons, pour reconstruire le pays. Le bel exemple nous vient du siège des Nations Unies où l'ambassadeur centrafricain Charles-Armel Doubane a travaillé pour préparer l'Assemblée générale des Nations unies et mobiliser la communauté internationale sur la crise centrafricaine malgré qu’il ait été révoqué par les nouvelles autorités de Bangui en juillet-septembre dernier. Le résultat est connu. En aparté, il été félicité pour bons et loyaux services. Pour être un acteur crédible en Centrafrique il ne suffit pas seulement d’être directement aux affaires intérieures publiques. Être indépendant est une posture manifestement stratégique dans le cycle qui nous concerne pour apporter sa contribution, dans un esprit de solidarité, de patriotisme. Nous avions vu aussi la diaspora centrafricaine de France chargée le ministre des affaires étrangères françaises, Laurent Fabius, des doléances et autres mémorandums à remettre aux dignitaires centrafricains lors de sa récente visite à Bangui. Des volontés d’accompagnement du processus de la transition en RCA de la part de la communauté centrafricaine de l’extérieur ne manquent pas. L’échec de la RCA aujourd’hui s’explique en partie par manque d’homogénéité sociale qui crée des divergences de vue et d’actions. Un congloméra de classe intellectuelle fermée, toujours attelée aux affaires publiques est réfractaire à l’idée qu’il existe une autre manière, plus habile, de fonctionner en politique. Il maintient la dictature, la violence et la corruption en mode de gouvernance. Ces trois dernières sont les métaphores de la RCA au jour d’aujourd’hui qui sont même devenues des principes culturels. Elles se reproduisent systématiquement toutes seules quelque soit l’individu au pouvoir. Ils ne seront pas loin du pouvoir à mettre en place en 201. Vous comprendrez que les problèmes actuels en RCA ne  sont que de faux problèmes, à commencer par la politique, la pauvreté et l’éducation.

 

AMAG : Quelles sont leurs origines ?

 

FMYY : Feu l’empereur Jean-Bedel Bokassa à la chute de son empire vers la fin des années 1970 a laissé un pays avec une politique, une économie et une société ostracisées. Alors qu’il est lui-même bâtisseur reconnu. Lorsque le général André kolingba a repris le pouvoir des mains de feu David Dacko en 1980, le spectre de la violence, de la dictature et de la corruption a réussi à s’enraciner dans les mentalités et les jeux sociaux parce qu’elles usent de la pauvreté et du manque d’érudition. A l’époque l’armée était la seule force réellement organisée et qui s’impose pour le redressement national. Sous le rassemblement démocratique centrafricain (RDC) de Kolingba l’on pouvait encore espérer un Centrafrique prospère grâce aux nombreuses réformes qui favorisent les secteurs primaires (l’agriculture, de l’élevage, l’environnement, pêche…). Le commerce était porteur sinon possible. Les centrafricains n’étaient pas devenus étrangers à la culture. Les jeunes lisaient et écrivaient. Le sport avait réuni plus d’un centrafricain malgré que les infrastructures étaient pauvres mais beaucoup de travail se faisaient dans la sérénité et la patience. Avec l’avènement du multipartisme qu’il a instauré vers la fin de son règne en va emporter son régime qui lambine avec le népotisme têtu. Le mouvement de libération du peuple centrafricain (MLPC) de feu Ange Félix Patassé aurait pu profiter de peu d’enthousiasme qu’a connu l’essor centrafricain sous le régime Kolingba. Il a rencontré une série de difficulté pour faire assoir une politique réaliste sur le plan national qu’international. Ange Patassé premier ministre sous l’empire centrafricain n’a pas su apprendre aux centrafricain l’importance capitale de la nuance chère à Senghor du Sénégal des années 1960. Avec une culture stalinienne du pouvoir, son régime a favorisé une mafia administrative au sommet de l’Etat et qui rend très difficile toutes réformes régaliennes. Si Patassé avait mieux maîtrisé la corruption sous son régime le pays aurait pu vivre dans des conditions plus normales. Mais on a assisté à une montée de violence au cours de son règne où la brutalité était devenue un reflexe des forces de l’ordre. Le mlpc est d’une telle prédation qu’elle phagocyte tous les projets : détournement d’hydrocarbure, de deniers publics, arriérés accrus de salaires, chômage des jeunes, privatisations fantaisistes d’entreprises publiques. Peu à peu une dictature s’installe au premier mandat chapeauté par de nombreuses mutineries et tentatives de coup d’état militaires. Ange Felix Patassé ne jouira jamais de son deuxième mandat écourté par son ancien chef d’état major de l’armée centrafricaine, François Bozizé, qui n’a jamais baissé la garde des coups de forces politiques : il est celui qui a entretenu l’esprit de coup d’état en Centrafrique pour l’avoir toujours inspiré depuis les années 1980. Mais dès lors qu’il a pris le pouvoir à Ange Félix Patassé le 15 mars 2003 avec l’appui de son allié tchadien Idriss Déby Itno, le pays va souffrir du manque de l’institution. Cela a déjà dégénéré sous le régime MLPC et va davantage se dégrader avec l’arrivée du parti Kwa Na Kwa (Travail rien que le Travail) de l’homme de Benzambé [le village de François Bozizé, NDLR]. Bozizé réussira a inculqué aux centrafricains la préservation de l’individu au détriment de l’institution. La RCA était devenue le seul pays au monde où vous verrez un fonctionnaire qui gagne 200€ par mois aligner une kyrielle de véhicule 4x4, des villas cousues et ultra modernes, des emparements en France, en Afrique de l’Ouest. L’argent circule qu’entre de mains inexpertes et égoïstes. L’approvisionnement en eau potable et électricité reste erratique. Lorsqu’on propose un budget pour une route ou un projet social, la moitié sinon les trois quart est prélevée et le reste est confié à une entreprise complice qui va faire dans la débrouille. Et on passe au suivant.  N’eut pas la prise du pouvoir de la seleka la RCA court le risque d’avoir un François Bozizé président à vie comme voulait l’être l’empereur Bokassa.

 

AMAG : De tout cela ou est la place des intellectuels centrafricains ?

 

FMYY : Bien sûre qu’il existe en RCA des élites vivantes qui pouvaient sortir du bois pour remettre les pendules à l’heure sous chaque régime déchu. Mais il faut rappeler qu’au temps où l’empereur Jean-Bedel Bokassa était aux manettes, il avait mené une guerre sans se lasser contre eux avec des assassinats et une marginalisation totale. Beaucoup sont en exile à l’extérieurs. Bozizé qui se disait grand rassembleur et bâtisseur n’était pas pressé de réunir autour de lui des intellectuels. D’ailleurs de ce point de vue, c’est d’ailleurs les personnels de l’empire, des régimes Kolingba et Patassé qu’il s’était dépêché de recycler. Dans l’armée se sont ses frères d’armes de même promotion, d’anciens vigiles gbaya [l’ethnie dont il est issu, NDLR] et des hommes de main des trois anciens régimes qui sont les hommes clé du système KNK. A ne rien comprendre ! Malheureusement, même l’armée dite nationale, dont il est encore aujourd’hui général cinq étoiles, n’était pas seulement un appareil de défense du territoire mais un engin de violence, un repaire de bandits au sens plein du terme. Sous son régime tout le monde sait que la plupart des hold-up en Centrafrique sont commis par des policiers et militaires avec des armes lourdes. Le centrafricain garde encore en souvenir la déconsidération qu’il a réservé aux universitaires qui lui réclamaient leurs droits. Dans de tel cas, pour un intellectuel qui se respecte collaborer avec untel régime c’est de l’ordre de la provocation. Aussi, faut-il le dire, la dictature fonctionne bien dans un pays lorsque la culture et l’éducation sont humiliées, bafouées et minimisées. Pour mieux appliquer puis défendre la démocratie, je crois, il faut des infrastructures fortes. Or en RCA, si elles ne sont pas absentes, elles sont très pauvres.

 

AMAG : Revenons à la transition encours. La légitimité et la responsabilité des autorités actuelles suffisent pour mener à terme la transition ?

 

FMYY : Si elles en manquent il était temps qu’elles en recherchent. Rire. Mais s’en est finit avec le temps de recherche de légitimité, plutôt c’est de la responsabilité qu’il est question. Les autorités de Bangui auront à justifier leur responsabilité dans la gestion de l’après 24 mars 2013 encore, encore et encore même jusqu’après les élections générales en 2015. Car avec tout ce qu’elles ont contrôlé ou pas sur le terrain à Bangui et à l’intérieur du pays, elles portent et porteront l’entière  part et  payeront le prix. L’opposition démocratique et l’ex-seleka qui ont réussi le coup de force contre le régime de Bozizé n’avaient pas attendu longtemps, du sommet de l’Etat où ils sont perchés, de comprendre qu’en faisant fi de la souffrance et de la misère de la population elles s’exposent aux écrans du monde. C’est aujourd’hui chose faite. « Ils doivent tout faire pour le retour de la sécurité, l’amélioration de la situation humanitaire dans le pays et l’organisation des prochaines élections. » a été le message du ministre français des affaires étrangères récemment dépêché à Bangui. Le président de la transition, Michel Djotodia, le président du CNT, Alexandre-Ferdinand N'Guendet, et le Premier ministre, Nicolas Tiangaye n’ont pas été surpris. Au contraire ceci n’est qu’un rappel à l’ordre sans mal aucun. Ils n’ont jamais eu droit à un état de grâce et je ne pense pas qu’ils en auront besoin.

 

AMAG : Mais il y’a un énorme travail à faire avant de pouvoir organiser les élections pour le peu de temps qui reste.

 

FMYY : Attendons que les autorités de Bangui manifestent leurs incapacités à organiser les élections dans les délais fixés pour se prononcer. Quand on arrive au pouvoir par une telle voie c’est qu’on a suffisamment d’énergies à mettre à profit. Mais se serrait de l’ordre de la provocation si jamais elles osent un jour se plaindre du délai.

 

AMAG : Etablir des fichiers d’état civil détruits dans les zones occupées, restaurer la sécurité favorable à la tenue des élections, ramener les populations déplacées, établir des listes et cartes électorales, gérer les campagnes et autres en moins de quinze mois…

 

FMYY : En moins de quarante jours l’ex-rébellion a lancé l’offensive sur Bangui depuis la ville de Birao [extrême nord-est du pays, NDLR] et a pris le pouvoir. En quelques semaines elle a pillé Bangui et les grandes villes centrafricaines, en six mois ils ont réussi à attirer l’attention du monde entier sur eux pour les graves crimes humains jamais causés dans l’histoire de la RCA. Croyez-vous que l’ex-seleka manque de notion de temps et de travail bien à accomplir ?

 

AMAG : Pour avoir mandat d’agir en RCA la France a dû intervenir auprès de l’ONU en octobre 2013.

 

FMYY : Il y’a de cela très longtemps que le peuple centrafricain le souhaitait même si c’est bien connu du public africain que la France reste fidèle à la politique africaine  de l’Elysée qui refuse de guerroyer contre d’éventuels ennemis d’une nation africaine. Bozizé au pouvoir avait lancé un cri de secours  pour sauver son fauteuil devant l’avancée de seleka en fin décembre 2012. Hélas, l’armée française présente à Bangui n’avait de mandat que pour protéger ses ressortissants et ses intérêts. La France répond aujourd’hui par l’affirmative sans s’écarter de leur logique.  Toutefois elle s’engage à renforcer la capacité des troupes présentes en RCA depuis un certains temps, fournir matériels et conseils à la force internationale peu opérationnelle sur le champ des opérations. Je me suis interrogé récemment sur l’attitude de la France et le bien fondé de cette politique africaine de l’Elysée. Quand bien même qu’une population en détresse a exprimé son impuissance face au chaos qui règne et l’escalade de la violence quotidienne dont elle est victime, l’appelle au secours, la France est longtemps restée de marbre. Si ce n’est pas que les ONG internationaux d’origines européennes et les médias n’ont pas fait du chaos centrafricain une super production digne de studio Warner Bros, l’Elysée ne devrait pas revenir sur terre. Je suis allé jusqu’à me poser la question de savoir sans la population centrafricaine quelle serait la raison d’être des ressortissants et des intérêts français en Centrafrique ? Et avait-elle eu besoin de faire voter une résolution aux ONU pour envoyer ses ressortissants et exploiter lesdits intérêts en RCA ?

 

AMAG : Etes-vous désespéré de la RCA ?

 

FMYY : Je n’ai le droit, c’est mon pays et ma jeunesse m’oblige à croire dans les générations montantes. Il faudra réussir à surmonter, avec le temps, le quatriple héritage Bokassa, André Kolingba, Patassé et Bozizé. Notre génération sait qu’elle a été dupée quelque part. Il faut une révolution morale et mentale en RCA. C’est là où j’attendais le plus la société civile. De ma génération, beaucoup ont vécu dans le désarroi total, sans repaire et perspectives. Ceux qui ont tenté le secteur privé ont vite fait faillite : parce qu’ils n’ont pas compris que le système est bloqué au plus haut sommet comme le poisson commence toujours à pourrir par la tête. Je lis ces derniers temps des manifestations d’intention à la magistrature suprême de certains compatriotes. Tous ont déjà été à de très hauts postes de hautes responsabilités et dans les institutions nationales dans les régimes passés. Sans rien produire de consistants. Ils doivent comprendre qu’à cause d’eux et de leurs manques de visions politiques la RCA a connu la barbarie comme norme de fonctionnement plus d’un quart de siècle après les indépendances. Ils doivent retirer de leur projet toute ambition politique en 2015. Leur logiciel aussi vieux que le Centrafrique n’a jamais varié.

 

AMAG : Comment se passe votre séjour au Congo-Brazzaville, envisagez-vous un retour en RCA ?

 

FMYY : Je ne suis pas au premier séjour au Congo-Brazzaville. C’est un pays que j’affectionne bien pour son accueil, le parfum d’océan atlantique et du pétrole exploité. Le pays fait rêver. Il est un des géants en Afrique centrale. Un pays normal, qui se défend lui-même, qui défend le continent et développe un sens à la responsabilité morale qu’il assume dans un esprit de solidarité. A Brazzaville tout comme à Pointe-Noire, que je visite de temps à l’autre, il est évident de rencontrer une communauté qui a la joie de vivre. Des gens s’éclatent du fruit de leurs commerces et administrations. Des grands chantiers se multiplient. Les gens  bâtissent sans compter, ils se globalisent et montent au front du développement durable. Le gouvernement à quant à lui des objectifs à court et à long terme : L’émergence et l’industrialisation du pays en 2025. C’est mieux qu’un pays sans Etat, sans institution, sans réels projets de société. Le Congo-Brazzaville n’est pas une voyoucratie. Pour mon retour prochain, je répondrais comme le prédis une sagesse africaine  éléphant finit toujours par revenir sur son lieu de naissance tôt ou tard, même à la veille de sa mort.

Interview de FRANCIS MACAIRE YABENDJI-YOGA

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